I
VOS
ENFANTS N' AIMENT PAS L' ECOLE ?
ONT
- ILS TORT ?
C'est en
vous intéressant aux nouvelles méthodes que vous
saisirez une des causes essentielles de l'échec scolaire,
en particulier en ce qui concerne la désaffection des jeunes
pour les lettres.
Il y a un malentendu, savamment entretenu par nos réformateurs,
lorsqu'on parle de l'enseignement du français : il ne
s'agit plus d'enseigner la littérature, comme ce fut
le cas pour les parents des lycéens, mais de soumettre les
textes, essentiellement littéraires, ainsi que l'écrit le
programme officiel, au crible de la linguistique ; or comme le
disent les auteurs d'un traité de linguistique destiné
aux
enseignants : « Allant à l'essentiel, nous avons choisi
dans les domaines de la linguistique ceux dont la fréquentation
seraient le plus profitables au pédagogue ( ...) la
littérature est laissée pour compte ». (Genouvier
et Puytard).
Quel aveu !
Voyons la mise en oeuvre de cet enseignement
littéraire, dans lequel « la littérature est
laissée
pour compte », dans un manuel d'usage répandu et qui suit
une « grille de lecture » explicite aux rubriques
numérotées,
par exemple dans un extrait de la Princesse de Clèves :
1.
Aspect du texte : « Il s'agit
d'un bal. La répétition des noms propres à
particule la
situe dans un contexte aristocratique ». Certes, mais comme le
texte se réfère expressément à une
intervention du roi (qui a
donné le bal), la remarque sur les particules est quelque peu
inutile ; elle témoigne surtout d'un manque de
sensibilité
au contexte : si on présentait un tel bal au cinéma
mettrait-on
un sous-titre pour éveiller l'attention sur les particules
?
2. Personnages : réimpression du texte avec des encadrés
: lui,
elle, Madame de Clèves, etc pour aboutir à un tableau
avec
toutes les références à Madame de Clèves(
elle, lui, Madame
de Clèves et indication des lignes pour chaque
référence ) ;
idem pour le duc de Nemours, pour les autres personnages et pour
« les indéfinis » ( on, quelqu'un, avec indication
des
lignes ) . Ce type de renseignement témoigne de l'opinion
que l'on a du niveau des élèves de seconde : on
n'osait pas, autrefois, être aussi lourdaud
avec des élèves de 4ème !
Après
cette quête, la rubrique «
personnages » comporte encore trois questions :
Effectivement
ce n'est plus de la
littérature, c'est de la statistique ! Un ordinateur ferait
mieux l'affaire qu'un élève et au moins on ne le
dégoûterait pas de la « littérature
».
Après cet inventaire, on peut enfin aborder les relations
entre les personnages et faire « quelques remarques » : les
intervenants humains occupent unegrande place dans le texte
(effectivement n'y est mentionné aucun petit chien !)
Vous vous croyez quitte (2ème personne !) après cette
« étude
» ? Que nenni ! Il vous faut ensuite éponger (3) le cadre
spatio-temporel, une 2ème reproduction du texte et
encadrés
pour l'espace, idem pour le temps et tableau (notre époque
aime bien ça !) comportant recensement des lieux (et
référence
des lignes ! Ex : vers la porte de la salle) et déplacements et
donc recensement des verbes (avec référence aux lignes),
puis
commentaire des lieux et déplacements qui relèvent des
indications pour un metteur scène.
Si vous n'êtes pas encore assommé, vous reprenez le
même
type d'exercices pour les indications temporelles. Cela vous
conduit à relever (et mettre en tableau !) 3 conjonctions, 2
adverbes et 2 compléments circonstanciels ; les verbes à
l'indicatifs sont : 13 imparfaits, 7 passés simples et deux
plus-que-parfaits (« avait vu » ligne 10 et «
avait pris
» ligne 11). Vous pouvez alors constater que « tous les
verbes
appartiennent au système du récit au passé
»... et ça
vous fait une belle jambe !
Puisque vous tenez le coup, on va pouvoir vous parler syntaxe (4)
et reprendre le texte cette fois -ci en numérotant les
phrases ...pour aboutir à un nouveau tableau, avec la
longueur des lignes pour chaque phrase, le nombre de propositions
et leur nature. Ouf !
Vous pouvez alors constater que les trois premières phrases
s'opposent à la dernière - ce que vous n'auriez
sans doute jamais senti de vous-même -avec laquelle elle
forme un chiasme. Et vous triomphez : « l'étude de la
syntaxe confirme nos remarques sur les lieux et les mouvements
».
Ne croyez pas en avoir fini : il vous faut maintenant repérer
les insistances du texte (5) ...ce qui en réalité vous
frappe dès la première lecture et vous recensez les
«
mots lexicaux » : trois fois danser ( dans un bal, est -ce
vraiment surprenant ?) « voir », « prendre »
(la troisième
fois il s'agit de « prendre soin ») ; est -ce prendre
comme danseur ou prendre un verre ? Vous pouvez remarquer
« qu'il est significatif que l'arrivée de
Nemours ait lieu parmi les danseurs en tant qu'activité
physique (plaisir du corps) et désir d'être admiré,
de «
briller ». M'est avis que l'auteur de cette remarque
n'est guère allé au bal ou y a fait souvent tapisserie !
La répétition du verbe voir (trois fois) est remarquable.
Elle
« appelle l'étude des mots appartenant au champ lexical de
la vue » : car vous ne couperez pas à l'étude des
«
champs lexicaux » qui comporte, sous forme de tableau
évidemment, des notations auditives et des notations
visuelles...ce qui pour un bal n'est pas vraiment
original !
Enfin, si vous avez résisté jusque-là, vous
arriverez (6) aux
« convergences des parcours » avec
VOUS ARRIVEZ DONC à L' ESSENTIEL que vous
aviez senti avant qu'on vous ait ainsi concassé le texte.
Et si, après cela, vous en avez encore envie, vous lirez la
Princesse de Clèves, mais j'en doute.
Un exemple était nécessaire pour montrer comment on détruit le goût de lire avec l'application mécanique d'une « grille de lecture linguistique » qui ne laisse échapper que l'essentiel, le goût du vécu.
Cette méthode inexorable, voyons la fonctionner dans une
scène
de L'école des femmes, de Molière.
La seule chose qui échappe à cette étude, c'est la
saveur
des répliques d'Agnès, qui représente la vie
contre la
prévision mécanique à long terme d'Arnolphe.
II
Voici les
fruits qu'on recueille de
cet enseignement « littéraire » dans l'explication
philosophique en classe terminale, par exemple sur ce texte de
Nietzsche :
| 1 5 10 15 |
« La conscience n'est
qu'un réseau de communications
entre hommes ; c'est en cette seule qualité qu'elle a été forcée de se développer ; l'homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s'en passer. Si nos actions, pensées, sentiment et mouvement parviennent - du moins en partie - à la surface de notre conscience, c'est le résultat d'une terrible nécessité qui a longtemps dominé l'homme, le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible ; et pour tout cela, en premier lieu qu'il eût une « conscience », qu'il « sût » lui-même ce qui lui manquait, qu'il sût ce qu'il sentait, qu'il « sût » ce qu'il pensait. Car comme toute créature vivante, l'homme pense constamment, mais il l'ignore. La pensée qui devient consciente ne repré- -sente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise de tout ce qu'il pense : car il n'y a que cette pensée qui s'ex- -prime en paroles, c'est-à-dire en signes d'échanges, ce qui révèle l'origine même de la conscience. » |
Explication
du texte
faite par un élève de terminale :
Copie d'élève...
Quelle patience
a-t-il fallu à cet élève pour parvenir à ce
charabia de
culture : spontanément aucun élève ne s'exprime
aussi
maladroitement ; et personne ne lit ainsi, surtout avec plaisir !
Après ce traitement minutieux des mots, le sens ni
l'intérêt du texte n'apparaissent. L'examen des
mots l'emporte sur celui des idées au point que telle bonne
remarque sur le rapport que Nietzsche établit entre l'homme
et l'animal est comme refoulée. La linguistique
l'emporte sur l'idée, la forme statistique sur le
fond.
Cette copie présente
une sorte de perfection dans l'exécution de consignes
absurdes, mais elle n'a rien d'un cas particulier :
nous en avons lues bien d'autres de ce type. Nietzsche
rappelle souvent que l'être humain se caractérise par son
éducabilité et constate à quel point il est
plastique : la
production intellectuelle de ce malheureux élève le
confirme
fâcheusement. Mais cette plasticité n'ira pas
jusqu'à lui faire aimer la lecture que les méthodes
officielles considèrent comme pur exercice de forme statistique.
L'orthographe de cette copie est assez soignée ce qui
révèle un élève attentif. Les
résultats intellectuels
obtenus ne sont pas à la hauteur de cette qualité et le
style
ne laisse pas présager une bonne adaptation dans la vie active
ni à l'université ; or c'est un style appris
conformément aux méthodes officielles. Jusqu'au
début des
années 70, le baccalauréat résultait d'une
formation qui
permettait aux jeunes gens de s'installer dans la vie active
ou de faire des études supérieures d'un bon niveau,
autrement dit, les études secondaires donnaient aux jeunes gens
les bases d'une possible promotion sociale.
L'échantillon de copie que nous venons de lire montre
qu'il n'en est plus de même aujourd'hui.
III
LECTURE :
LES TROIS METHODES D'APPRENTISSAGE
Ainsi un livret « élaboré » par un groupe de
spécialistes de
l'apprentissage de la lecture et présenté en conseil des
ministres le 19 janvier 2002 propose l'exemple suivant : «
exploitant l'univers animalier d'un album avec
l'intention de faire identifier par les élèves le son
«
ou », un maître demande de citer les animaux qui sont
invités
à rentrer dans la maison du loup. Les enfants en proposent de
toutes sortes, que le maître rejette à l'exception de
«
poule, mouton, hibou, kangourou et pou ». Certains
élèves vont
progressivement découvrir la règle de tri, beaucoup n'y
parviendront pas, obnubilés par la question du sens ».
Pauvres
gamins qui veulent qu'il y ait un sens au langage !
Mais quel est donc
l'esprit tordu qui veut faire entrer le mouton et la poule
dans la maison du loup ? L'échec des enfants à des
questions qui défient le bon sens est plutôt bon signe.
Semi globale, la méthode n'est même pas semi intelligente
; il s'agit, nous dit-on, d'une « chasse au son ». Le
groupe de « spécialistes de l'apprentissage » du
ministère a simplement confondu apprentissage et
évaluation ;
ainsi P. 15, autre exemple : « il s'agit de savoir si
l'élève est sensible à des similitudes entre deux
mots à
l'écrit et à l'oral, par exemple « di » dans
dimanche et lundi ». Une telle sensibilité n'a
guère
d'intérêt dès qu'on a appris à lire.