TABAGISME - ANTI TABAGISME  D’ ETAT



     « Connaissant l’absolu, le prêtre voulait l’imposer. Nonobstant les continuels démentis de l’expérience, plusieurs de nos docteurs s’imaginent que leur science est parvenue à une certitude dont elle est au contraire bien éloignée. Ils veulent imposer aux populations qui regimbent leurs présomptueuses volontés d’aujourd’hui, qui ne sont pas celles d’hier, qui ne seront pas celles de demain. » Cette remarque de Pareto (Traité de sociologie générale § 1697) vaut plus encore pour les docteurs de notre clergé politique. L’histoire de leur attitude par rapport au tabac depuis 1968 en témoigne.

     Car si aujourd’hui la campagne contre le tabac prend une vigueur qui va la faire ressembler à ce qu’elle a connu à la belle époque aux Etats-Unis, on oublie que les mêmes – et leurs enfants – qui condamnent aujourd’hui les fumeurs sont ceux qui ont réclamé cette liberté en Mai 68. Et ils l’ont obtenue. On a autorisé la cigarette dans les établissements scolaires où il allait de soi qu’on ne fumait pas. Les professeurs, eux, fumaient peu, peut-être parce que l’exercice de la profession met les cordes vocales à l’épreuve, peut-être parce que la profession, mal payée, était alors très féminine et que les femmes ne fumaient guère.
     Comme disait la Toinette de Molière « on a changé tout ça ! » On a alors expliqué que les jeunes étaient tentés de fumer justement parce que c’était interdit : il suffirait donc de lever l’interdit pour que la tentation disparaisse. On était à l’époque de l’hégémonie de la psychanalyse, discipline éminemment dialectique qui constate qu’une motivation peut être cause d’un certain comportement ou du comportement contraire.
     Beaucoup de professeurs étaient opposés à la levée d’une mesure dont ils ne voyaient pas la nécessité et dont ils prévoyaient qu’elle créerait l’accoutumance chez les jeunes, heureux d’user d’une liberté nouvelle qui leur donnait l’impression de paraître adulte. Naturellement cette opposition était mise au compte du « conservatisme » des enseignants traités de ringards par les tenants de l’idéologie en vogue.
     Nous avons entendu, dans les couloirs de l’ex Sorbonne, un jeune professeur qui se plaignait à un collègue de la difficulté de parler dans une salle enfumée. Quant à nous, c’est de son  imprévoyance que nous l’avons plaint : il était de ceux qui, en 68, avait réclamé ce « droit » pour les élèves, a fortiori pour les étudiants.    
     Comme « les volontés d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier », ainsi que le constate Pareto, il y faut des justifications différentes ( ce que Pareto appelle des « dérivations » ). Evidemment elles ne manquent pas plus aujourd’hui qu’hier : « Les études montrent que l’interdiction totale de fumer réduit la prévalence du tabagisme, mais aussi le nombre de cigarettes fumées par jour » - Comment non ! – Après cette référence à une note de l’Institut du cancer, la journaliste du Figaro ( 9 X 06 ) ajoute « La prohibition augmente par ailleurs la probabilité de ne plus fumer à la maison.» Ainsi la prohibition en 2006 n’a plus les mêmes effets qu’en 1968 mais des effets opposés … et ce constat aujourd’hui n’est plus ringard !

        
 * 
*   *

             
     Ces va et vient législatifs, même entourés de justifications vraisemblables – il vaut mieux ! – apparaissent arbitraires à juste titre. Le législateur se mêle beaucoup de notre existence ; nos intérêts, qu’il présume, ou ceux de la collectivité lui servent constamment de prétexte à intervention. Rappelons qu’en 1968 la cigarette était monopole d’Etat.
     Sans aller jusqu’à 1968, le Figaro fait un historique de la question et celui des dix derniers mois nous laisse méditatifs : novembre 2005, proposition de loi pour interdire le tabac dans les lieux publics ; « devant la bronca des députés U.M.P. , persuadés que « les Français en ont marre de se voir tout interdire », le projet est retiré. Dans la semaine qui a suivi des sacs de lettres sont arrivés de ceux qui demandaient de tenir bon. «  Le ministre de la santé comprend qu’il tient un sujet en or » et « décide de tenter un coup politique » ; cette histoire donne une triste image mais très vraisemblable de ce qu’on appelle pompeusement « la gouvernance  politique » : un autoritarisme arbitraire qui va en zigzagant, au gré des groupes de pression qui s’expriment ou d’autres intérêts.... On est loin d’une politique qui a en vue le bien commun.
     Etait-il besoin d’une législation nouvelle draconienne ? En 1968 et les années suivantes la législation a fait prospérer le laxisme : tabac, cafétéria ont vu s’ouvrir devant eux les portes des établissements scolaires. En pleine épreuve écrite du bac un candidat demandait à sortir pour se rendre à la cafétéria ! Envolé le tablier obligatoire qui mettait les élèves à égalité : depuis, dans certaines classes nous assistons à de véritables concours de mode, qui sont loin d’être des concours de bon goût … mais qui font marcher le commerce, et aussi le vol … et parfois les deux ensemble.

     Les distributeurs payants de boissons, également conquête de 68, ont été officiellement fermés, on le sait,dans les établissements scolaires : l’abus de boissons sucrées favorisant le surpoids et menaçant, nous dit-on, la santé des jeunes. On le voit les interventions intempestives du pouvoir exécutif dans les mœurs n’ont cessé d’avoir des effets fâcheux dans les établissements scolaires ; elles y ont introduit des questions d’argent qui ne favorisent en rien le sentiment d’égalité sociale et tous ces gadgets ont eu tendance à modifier l’atmosphère studieuse qui devrait être celle d’un lycée ou d’un collège. Mais les « sachants » qui nous gouvernent ne nous font jamais grâce de leur dernière découverte et perturbent, à leur gré et selon ce qu’ils croient être leur intérêt, les usages qui régissent nos mœurs. «  Leurs présomptueuses volontés d’aujourd’hui, qui ne sont pas celles d’hier, qui ne seront pas celles de demain », ont mis sérieusement en danger la santé d’une génération et, pour « équilibrer ! » aujourd’hui les dégâts de la législation permissive d’hier, on pratique de manière totalitaire le bannissement du tabac dans tous les lieux publics fermés ( on pourra quand même fumer dans la rue ! ) : il sera donc interdit de finir un repas convivialement partagé au restaurant par une cigarette, pendant laquelle on poursuit la conversation ! On peut d’ores et déjà prévoir qu’un prochain texte – loi, décret ou circulaire - autorisera la dite cigarette au nom de la convivialité.

                                                                  
 * 
*   *
       
     Ce qui fait problème pour le citoyen c’est cette « présomptueuse volonté » des politiques qui s’immiscent sans arrêt dans notre vie quotidienne et prétendent, lorsque leur intervention est mal acceptée, qu’ils ne se sont pas bien expliqués, qu’ils ont manqué de « pédagogie ». Peut-on rappeler que le terme de pédagogue renvoie à l’idée d’enfant (pédia en grec), et que, dans une démocratie, le politique est mal venu de traiter le citoyen comme un enfant. Il ferait mieux de s’interroger sur le bien fondé de ses interventions car cette référence à la pédagogie par rapport aux citoyens n’est ni plus ni moins qu’un glissement vers le totalitarisme : « Le ministère de la santé qui compte frapper les esprits, a prévu une vague de contrôles à l’entrée en vigueur du décret. 210.000 agents assermentés – gendarmes, policiers, inspecteurs du travail, médecins de santé publique – seront chargés de dresser des procès verbaux, payables par timbres amende. Toute infraction sera punie d’une amende de 68 euros pour les fumeurs et 135 euros pour les responsables des lieux. » Ainsi fumer va devenir la pire des violences urbaines !

   Il faut un certain cynisme pour persécuter ainsi des adultes auxquels on a inculqué le tabagisme, dès l’adolescence, en levant les usages des établissements scolaires. Ces usages relevaient du bon sens et de la politesse et les leur apprenaient. Ils suffisaient en eux-mêmes à contre indiquer de fumer dans les lieux publics fermés. « Il est interdit d’interdire » : cet impératif catégorique de mai 68 débouche, in fine, sur un interventionnisme permanent dans une société prétendue - c’est un comble ! – ultra libérale. On nous dit que dans les Grandes Ecoles l’alcool coule à flots, que des soirées organisées y tournent à des beuveries qui peuvent aller jusqu’au coma éthylique de certains participants (Figaro 7 X 06) : ne vaudrait-il pas mieux régler cet important problème dès maintenant plutôt que d’interdire totalement l’alcool à tout le monde dans quelques années, ce qui donnerait sûrement lieu à des effets d’annonce intéressants pour la classe politique mais ne règlerait en rien l’alcoolisme des futurs adultes.

     On voit comment une société qui récuse ses propres usages de bien séance livre sa jeunesse et sa population à des dérèglements catastrophiques. Les familles ne doivent pas se décourager devant la remise en cause permanente des règles de notre civilisation, entre autre par les modèles médiatiques ; il leur faut tenir bon : il y va de l’avenir de leurs enfants qui ne peuvent trouver d’équilibre dans une société sans modèle ou avec les modèles éphémères ou étrangers qui leur sont proposés au gré imprévisible des médias ce qui revient à n’avoir pas de repères du tout.    


  _____________________



Suite ...

@Les humanités en ligne@

Valid HTML 4.01!