REFLEXION  MORALE ET POLITIQUE




    L'opposition des connaissances sensible  et intelligible n'est pas purement allégorique. Descartes ( philosophe français du XVII ème siècle ) qui s'intéresse au fondement de la connaissance y revient à juste titre :le petit point lumineux qui m'apparaît être une étoile doit être immense en réalité pour, de si loin, se manifester si petit à mes sens .Nous pouvons penser quant à nous aux marins embauchés par Christophe Colomb qui acceptent de partir d'Europe vers l'Ouest pour atteindre l'Inde : il est bien possible qu'au bout de quelques semaines, ne voyant aucune terre à l'horizon ils se soient méfiés de cette thèse scientifique sur la rotondité de la terre dont leur capitaine est tellement sûr : la connaissance sensible, ni l'expérience ne leur disaient rien de pareil. Il n'est pas rare que la connaissance par l'intelligence, en particulier la connaissance scientifique, s'oppose à la connaissance sensible.

          Mais l'allégorie de la caverne n'est pas essentiellement une théorie de la connaissance scientifique - telle qu'on la conçoit aujourd'hui, même si Platon fait place aux mathématiques comme science des proportions entre l'ombre et le réel. C'est essentiellement une conception métaphysique, lourde de conséquences morales.
        
    Première conséquence à tirer : il y a des références absolues aux jugements moraux, contrairement à ce que prétendent les sophistes et l'on ne peut affirmer en quelque sort n'importe quoi, simplement «en changeant la face des choses » (cf supra Intermède avec un sophiste). Ce problème est évidemment d'actualité puisque depuis trois décennies on a élaboré une législation de l'avortement non seulement interdit par les trois religions monothéistes mais aussi par le serment d'Hippocrate qui d'ailleurs condamne aussi l'euthanasie.

      Autre aspect de l'allégorie : elle fait apparaître un statut métaphysique de l'homme : jeté dans le monde sensible, il lui appartient d'accéder à une connaissance supérieure, encore faut-il qu'il rencontre quelque Socrate qui l'y aide vigoureusement, qu'il accepte de sortir du monde sensible et qu'il ait un naturel tel que la montée vers l'intelligible lui soit accessible. On trouve par exemple dans « le Banquet » le charmant personnage d'Alcibiade qui remplirait parfaitement les conditions... s'il n'était si attaché aux honneurs et aux plaisirs de la caverne. Remarquons que 25   siècles plus tard André Breton constate à son tour, avec amertume que l'homme ne réalise généralement pas les aspirations généreuses du jeune homme qu'il a été.

           Il est évident que Platon a fortement réfléchi sur lui-même, sur l'influence de Socrate et les tentations qu'il a pu avoir d'être Alcibiade car le personnage, dans son expression même est très réel : « je me néglige moi-même pour m'occuper des affaires des Athéniens », bel euphémisme d'homme politique gorgé de satisfactions diverses mais qui pense chaque fois qu'il rencontre Socrate « ce que je fais n'est pas sérieux ». Bref, il ne suffit pas d'un « bon naturel », encore faut-il la volonté de bien choisir car, ainsi que l'indique nettement le mythe de la caverne, accéder à l'intelligible est difficile et pénible.

          Le thème du « bon naturel », qui choque  évidemment les égalitaristes, est récurent chez Platon : on le trouve non seulement dans la République,dialogue dans lequel il justifie une répartition politique en trois classes -conformément à une vielle tradition indo-européenne , maintenue en France jusqu'à la Révolution - mais on  trouve aussi cette notion de « bon naturel » dans différents dialogues ; ainsi dans le « Théétète » (150e-151b) Socrate constate que certains des jeunes gens avec qui il discute se fâchent parfois avec lui, s'ils lui reviennent il arrive que Socrate les accepte, mais dans d'autres cas, il les oriente vers les sophistes pour qui il a si peu d'estime : sur quelle appréciation se fonde le tri ainsi effectué ?

         Si l'on y réfléchit- et en philosophie ce n'est pas interdit ! - ce thème témoigne d'une méditation de Platon sur la part de l'inné et de l'acquis chez l'être humain. Question qui intéresse chacun d'entre nous comme parent, actuel ou avenir, comme enseignant, comme éducateur, mais aussi comme homme libre : l'hérédité et l'éducation m'ont-elles, seules, fait ce que je suis ? Ne me dois-je donc rien dans ce que je suis ? Jolie question ! Platon la reprend dans différents textes. Ainsi dans le mythe du Phèdre la première incarnation des âmes se fait  selon une hiérarchie de neuf degrés en fonction de ce qu'elles ont vu avant de s'incarner et qu'elles ont oublié en s'incarnant. Mais l'oubli n'est-il pas aussi un effet de la volonté et de son insuffisance chez les prisonniers du monde sensible : c'est ce que peut suggérer le mythe d'Er qui termine la République : on y voit les âmes choisir leur sort pour leur réincarnation future : un hiérophante «  ayant pris sur les genoux de Lachésis les sorts et les différentes conditions humaines (...) parla ainsi : « Voici ce que dit  la vierge Lachésis, fille de la Nécessité : Ames passagères, vous allez commencer une nouvelle carrière et rentrer dans un corps mortel. Le génie ne vous choisira point ; vous choisirez chacun le vôtre (...) La vertu n'a point de maître ; elle s'attache à celui qui l'honore et fuit celui qui la méprise. La  faute du choix tombera sur vous. Dieu n'en est point responsable »


Remarque : le thème de la réincarnation que l'on trouve dans certains dialogues de Platon ne semble pas être d'origine hellénique     
            

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