Qu’est-ce que le rationalisme ? Cette notion connaît un
grand succès, si ce n’est depuis Descartes, au moins est-ce
depuis le 18ème siècle. La conception cartésienne
de la raison et du rationnel est implicite dès les
premières lignes du « Discours de la méthode
» : « Le bon sens est la chose du monde la mieux
partagée », cette proclamation fait sourire ceux qui
prennent l’expression « bon sens » dans
l’acception, usuelle aujourd’hui, de sens commun pratique. Or ce
n’est pas de cela qu’il s’agit, mais de cette faculté qu’on
appelle la raison car Descartes précise : « la puissance
de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement
ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est réellement
égale en tous les hommes». Cette affirmation
d’égalité de la raison chez tous les hommes est
liée à la conception cartésienne du rationnel qui
se trouve ainsi implicitement affirmée dès la
première phrase du « Discours de la méthode ».
Le rationalisme cartésien
En effet il ne peut y avoir
d’inégalité de la raison entre les hommes si l’on admet
la conception cartésienne du rationnel. La raison, selon
Descartes, est « la puissance de distinguer le vrai d’avec le
faux », ce qu’il appelle encore « bien juger » : une
idée est vraie si elle correspond à une
réalité purement intelligible, ou essence, dont elle est
la copie claire et distincte ; c’est bien cette conception qui est sous
jacente à la première règle de sa
méthode « de ne recevoir jamais aucune chose pour
vraie que je ne la connusse évidemment être telle (…) et
de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se
présenterait si clairement et si distinctement à mon
esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.»
(Discours, deuxième partie) Rappelons qu’à ce niveau de
l’exposé cartésien, ce critère de
vérité, l’idée claire et distincte, n’a pas
été justifié par Descartes : il se contente, comme
il le dit lui-même, d’utiliser dans la recherche de la
vérité la méthode qui a réussi en
mathématiques : « Ces longues chaînes de
raisons toutes simples et faciles dont les géomètres ont
coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles
démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer
que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des
hommes s’entre-suivent en même façon, et que, pourvu
seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le
soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les
déduire les une des autres, il ne peut y en avoir de si
éloignées auxquels enfin on ne parvienne, ni de si
cachées qu’on ne découvre » : dans cette
deuxième partie du Discours, Descartes fait donc lui-même
le commentaire de ses propres règles et, par la même
occasion, nous livre sa conception du rationnel. Comme on le voit, elle
est tirée du modèle mathématique ; il écrit
: la méthode démonstrative des géomètres
m’a donné « occasion de m’imaginer que toutes les
choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes
s’entre-suivent en même façon» : imaginer n’est pas
démontrer ; la méthode de Descartes résulte donc
d’un acte d’imagination, d’autant plus étonnant que l’on sait
à quel point Descartes est méfiant vis-à-vis de
l’imagination. En fait, il applique ici un procédé
couramment employé aujourd’hui dans les sciences physiques
: la modélisation ; cela consiste à utiliser un
modèle mental pour comprendre une structure. Il n’en demeure pas
moins que son exigence de certitude absolue paraît quelque peu
sacrifiée ; aussi dans les « Méditations
métaphysiques » Descartes trouve-t-il nécessaire de
prouver l’existence de Dieu avant de traiter de la vérité.
La lecture de ce texte du Discours
révèle bien la conception du rationnel chez Descartes :
il s’agit d’un ordre de vérités éternelles tel
que, si on en a les éléments premiers, on peut
découvrir les autres vérités par déduction
pourvu « qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne
le soit et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les
déduire les unes des autres » ; ces éléments
premiers sont nécessaires pour découvrir la
totalité de l’ordre rationnel comme le sont, en
mathématiques, les propositions premières,
indémontrables mais évidentes (comme on le croyait
à l’époque), dont on tire les propositions secondes ou
théorèmes. En physique il s’agit aussi, selon Descartes,
de notions premières mises en nous par Dieu sous forme
d’idées innées : celles de grandeur, de figure et de
mouvement. La raison étant le privilège des hommes, ils
ont tous ces idées innées nécessaires pour
découvrir l’ordre entier du rationnel, sinon ils ne seraient pas
hommes ; ainsi sont-ils tous égaux et Descartes affirme
d’emblée, dès le premier alinéa du Discours,
« la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les
uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que
nous conduisons nos pensées par diverses voies (…) Car ce n’est
pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer
bien » c’est-à-dire l’appliquer aux vérités
éternelles ou essences, en suivant les règles de la
méthode, car, compte tenu de la conception cartésienne de
l’intelligible, il n’y a effectivement qu’une méthode possible :
elle va du simple au composé en « montant comme par
degré ».
Ce texte est très
révélateur de la conception du rationnel que Descartes ne
modifiera pas dans Les Méditations: il y maintient la
supposition que « toutes les choses qui tombent sous la
connaissance des hommes s’entre-suivent en même façon
» que les vérités mathématiques. Nous avons
signalé, en exposant la philosophie de Descartes (voir ci-dessus
« lire Descartes »), le paradoxe que constitue la
4ème Méditation qui traite de vrai et du faux alors que
le doute méthodique qui pèse sur l’existence des choses
n’a pas été levé et donc que Descartes n’a pas
encore prouvé qu’il y a un monde; ainsi, il traite du vrai et
faux avant de justifier qu’il existe bien un objet des jugements
humains. Pour lui le problème de la vérité est
essentiellement le problème des rapports entre Dieu et
l’homme : Dieu n’étant pas trompeur, puisqu’il est parfait,
l’homme peut faire confiance à l’évidence qui, selon
Descartes, caractérise les idées vraies que l’homme peut
avoir ; la question de l’objet de ces idées ne viendra
qu’après, elle est en quelque sorte secondaire : c’est la
5ème Méditation qui prouvera qu’il y a un monde des
essences, c’est-à-dire un monde de vérités
éternelles purement intelligibles sur lequel porte la
connaissance vraie et c’est la référence aux êtres
mathématiques qui lui permet d’affirmer l’existence d’un tel
monde, purement intelligible : « je trouve en moi une
infinité d’idées de certaines choses qui ne peuvent
être estimées un pur néant, quoique peut-être
elles n’aient aucune existence hors de ma pensée » (voir
« lire Descartes ») ; quant au monde sensible dont
l’existence est, en quelque sorte, restaurée dans la 6ème
Méditation, il ne donne lieu qu’à une connaissance utile
à l’homme, être pourvu d’un corps. La connaissance du vrai
est donc connaissance des essences par un pur « je pense »;
la connaissance vraie des lois de la nature est possible parce
que Dieu a réglé ces lois à partir de
l’ordre mathématique et a mis en nous sous forme d’idées
innées les notions qui, selon Descartes, caractérisent la
matière.
La méthode des sciences expérimentales est inductive
Mais Descartes affirme dans le
texte du Discours qui sert de commentaire aux règles de la
méthode, que, pourvu qu’on s’abstienne de recevoir aucune
proposition « pour vraie qui ne le soit et qu’on garde toujours
l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il ne
peut y en avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne
parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre.» Or
nous avons vu que les sciences expérimentales ne sont pas des
sciences déductives mais des sciences inductives : on y va du
particulier à l’universel puisqu’ on va des faits
expérimentés à la loi, puis des lois au principe
énoncé par la théorie : si la théorie
conduit à formuler un principe qui permet de déduire les
lois dans un domaine donné, ce n’est qu’après coup,
lorsque des lois sont établies en nombre suffisant pour qu’un
jugement par analogie (ou jugement de ressemblance) puisse
apparaître. Or ni le raisonnement inductif, ni le raisonnement
par analogie ne présente la sécurité de la
déduction telle que la présente Descartes. C’est ce que
nous a montré l’examen de la méthode des sciences
expérimentales. On comprend mieux maintenant
l’intérêt de la remarque d’Alexandre Koyré sur le
double malentendu entre Descartes et Beeckman : ce n’est pas Descartes
qui a fait les expériences, c’est Beeckman et il a
demandé à Descartes de l’aider pour la formulation
mathématique, ainsi le coté expérimental, et donc
inductif, a-t-il pu échapper à Descartes, ce dont, nous
dit Koyré, Beeckman ne s’est pas aperçu. Certes Descartes
est le fondateur de l’optique, mais les premières lois de cette
science qui concernent les phénomènes de réflexion
et de réfraction sont particulièrement accessibles
à la mathématisation ; en revanche, ce qui concerne les
questions de propagation d’énergie des rayons lumineux ne
se posent pas avec cette simplicité, comme nous le verrons.
Aucun mode de raisonnement n’est certain
Ainsi contrairement à ce
qu’affirme Descartes, ce n’est pas la déduction qui permet la
découverte des lois dans les sciences expérimentales
mais l’induction. Or un tel type de raisonnement pose le
même problème que celui de la causalité
soulevé par Hume : comment peut-on affirmer que la loi qui a
été dégagée sur quelques cas sera
respectée dans tous les cas ? L’induction, comme l’usage de la
notion de cause, suppose la confiance dans l’ordre éternel de la
nature, confiance qu’on ne peut pas justifier rationnellement. Elle
s’impose parce que chaque vérification la justifie en fait, ce
qui n’est pas une justification en droit, c’est-à-dire une
justification logique. L’induction est aussi confirmée par les
applications techniques qui peuvent paraître comme autant de
vérifications des lois établies, mais là aussi il
s’agit de justification en fait : si toutes les lois scientifiques
devenaient fausses un jour, nous n’aurions pas à nous en
indigner puisqu’il n’a jamais été démontré
que l’ordre du monde est définitivement établi et ne peut
pas changer. La raison n’est qu’une procédure qui a
réussi.
Mais la déduction,
procédé par lequel on va de l’universel au particulier
est-elle plus sure que ne le sont les raisonnements inductifs et les
raisonnements par analogie ? Aristote a examiné tous les cas de
figure formellement possibles de ce type de raisonnement :
étudiant tous les raisonnements logiquement convaincants, il en
a dégagé les règles qui permettent d’aboutir
à une conclusion inéluctable. Ce sont les règles
du syllogisme dont la forme la plus simple unit trois propositions, la
troisième étant la conclusion. Soit l’exemple
célèbre :
Tous les hommes sont mortels
(1ère prémisse appelée majeure)
Or Socrate est
homme
(2ème prémisse appelée mineure)
Donc Socrate est
mortel
(conclusion)
Cette conclusion s’impose en effet : Socrate étant compris dans
l’ensemble « homme » en a nécessairement les
qualités (ou attributs). Mais sur quoi est établie la
majeure ? Certes nous ne doutons pas que tous les hommes sont mortels :
jusqu’à présent la vie humaine nous a paru
limitée, même si elle est plus ou moins longue et
même si des conditions favorables ont permis de l’allonger. Il
n’en demeure pas moins que ce jugement « tous les hommes sont
mortels » (la majeure de ce syllogisme) est fondé sur
l’expérience et que le passé n’est pas en droit garant de
l’avenir ; ainsi nous pouvions dire « tous les mammifères
sont vivipares », le chat (ou tel animal) est un
mammifère, il est donc vivipare … jusqu’au jour où,
découvrant l’Australie, on y découvre l’ornithorynque,
mammifère qui sort d’un œuf (ovipare). C’est notre
prémisse qui se trouve ainsi mise en défaut parce que
nous n’avions pas recensé tous les cas existants. Ce que fait
apparaître notre exemple c’est que la majeure du syllogisme
repose elle-même sur une induction de sorte que le syllogisme
lui-même n’a pas la certitude qu’on lui supposait. De fait,
lorsqu’un raisonnement vous paraît à la fois solide et pas
convainquant, c’est à la base du raisonnement que vous trouvez
généralement la raison de votre désaccord. C’est
alors un désaccord de fond et non de forme, ce qui est
infiniment plus important.
Remarques :
1) Nous ne voudrions pas qu’une ambiguïté pèse sur
les notions de majeure et de mineure ; il ne s’agit pas de
la proposition énoncée en premier car on eût pu
intervertir l’ordre des prémisses, cela n’eût rien
changé logiquement. La majeure est la proposition qui contient
le concept de plus grande extension, ici « mortels »
constitue un ensemble d’êtres plus étendu que «
hommes ». Pour passer du premier jugement à la conclusion,
on use d’un « moyen terme » qu’on trouve comme
intermédiaire reliant la majeure et la mineure et qui
disparaît dans la conclusion, ici « homme ».
L’extension d’un concept est donc l’ensemble des êtres qu’on peut
ranger (subsumer) sous ce concept. La « compréhension
» du concept c’est sa définition même.
2) Le juriste pourra constater que le droit se présente bien
souvent sous le forme syllogistique : l’avocat ayant à plaider
une cause cherche quel concept convient au cas qu’il plaide ; des
concepts peuvent être voisins et ne pas relever exactement de la
même législation ; il s’efforce alors de placer le cas du
client dont il défend les intérêts sous le concept
le plus favorable : le droit est souvent affaire d’explication de texte
!
L’examen de la méthode des
sciences expérimentales contredit la conception
cartésienne du rationnel, comme l’a également contredite
l’histoire des mathématiques qui a rendu caduque la
théorie des essences (voir cours sur les sciences
mathématiques). Considéré sur le plan logique, le
raisonnement mathématique apparaît comme un raisonnement
tautologique (en grec logos = discours « to auto » = le
même) : il s’agit d’un discours qui dit toujours la même
chose : un tel type de raisonnement ne peut qu’être vrai !.
Pascal en avait eu le soupçon puisqu’il conseillait de
mettre la définition à la place du défini : on
s’aperçoit alors que lorsqu’on démontre une
propriété caractéristique, d’un triangle par
exemple, on ne fait qu’affirmer « un triangle est un
triangle.»
Un exemple d’effort de cohérence
en physique
La philosophie s’intéresse
à l’histoire des sciences parce que celle-ci pose le
problème de la raison et de la rationalité. On peut
s’étonner que le réel soit rationnel, comme Hume l’avait
déjà fait. On peut s’étonner du succès du
raisonnement inductif dans les sciences physiques et de
l’énoncé de théories qui s’expliquent
elles-mêmes par d’autres théories au prix de remaniement
conceptuel : la théorie de l’attraction universelle est
expliquée par la théorie de la relativité qui use
de la notion de « courbure espace-temps ». Qu’est-ce que
cela veut dire exactement ? Pour le non spécialiste, qui n’a pas
la formation mathématique ni physique nécessaires, pas
grand-chose ! Jean-Paul Auffray nous en donne pourtant une idée
dans son ouvrage sur « Einstein et Poincaré ».
En 1639, Pieroni, un
ingénieur toscan résidant en Allemagne, fait une
observation qui l’intrigue : observant la position de certaines
étoiles dans le ciel, il s’aperçoit qu’elles ne sont pas
où il pourrait les attendre, à quelques secondes d’arc
près. Il croit avoir affaire à une parallaxe,
c’est-à-dire un simple déplacement de l’objet
observé lorsque l’observateur se déplace par rapport
à lui. Son interprétation est erronée mais les
tentatives d’explication, de ce qui est longtemps
considéré comme une aberration, sont à l’origine
des travaux qui ont conduit à la relativité. C’est au
siècle suivant que James Bradley, qui a observé
près de Londres le même phénomène dans
l’observatoire de Molineux, conclura à un « nouveau
mouvement des étoiles fixes » qu’on considèrera
comme une aberration et non plus comme une parallaxe. Il donne de cette
aberration une interprétation fondée sur le mouvement de
la terre pendant le temps de l’observation : l’observateur, du fait de
ce mouvement, voit l’étoile où elle n’est pas vraiment.
A partir du 17ème
siècle deux théories s’opposent sur la nature de la
lumière : la théorie ondulatoire due à Huygens
(1629-1695) et la théorie newtonienne que, par contraste, on
appelle balistique. Mais une onde ne se propage pas dans le vide : la
théorie ondulatoire exige donc qu’on suppose un milieu dans
lequel l’onde lumineuse se propage ; on l’appellera l’éther.
Aussi lorsque le mathématicien Euler (1707-1783) voudra
élaborer des modèles d’interprétation du
phénomène dit « aberration », il envisagera
quatre modèles selon qu’on imagine l’observateur ou
l’observé en repos dans chacune des théories ; il
conclut, à regret, que la théorie balistique est «
mieux adaptée (…) et permet une composition de mouvement qui
n’est pas possible avec la théorie ondulatoire ». Cinq ans
après la mort d’Euler, le mathématicien Lagrange
(1736-1813) fournit la description de la propagation d’une onde
quelconque dans n’importe quel milieu, ce qu’on appelle aujourd’hui
équation d’onde. Louis Arago met en vain au point un dispositif
compliqué pour calculer son hypothèse selon laquelle la
vitesse du mouvement de la terre s’ajoute à la vitesse de la
lumière ; il s’adresse à son ami Augustin Fresnel pour
savoir si ces observations concordent mieux avec la théorie
balistique ou la théorie ondulatoire ; ce sera pour Fresnel
l’occasion d’expliquer les expériences d’Arago à partir
de la notion d’éther et surtout de mettre au point la
première formule « relativiste », ce que les
physiciens découvriront un siècle plus tard !
Pendant deux siècles les
physiciens s’efforcent de rendre le phénomène aberrant
cohérent avec ce que l’on sait du mouvement des étoiles
grâce aux lois de Kepler et au siècle suivant on retrouve
encore ce problème du choix entre la théorie balistique
et la théorie ondulatoire entre le physicien néerlandais
Lorentz (1853-1928) et le français Henri Poincaré
(1854-1912). Dialogue étonnant d’ailleurs, comme le souligne
Jean-Paul Auffray, puisque Poincaré utilise les équations
de Lorentz en procédant à leurs transformations (voir
cette notion mathématique clairement exposée pages 44,
45, 46) alors qu’il renonce aux hypothèses de Lorentz :
celui-ci, comme Newton, admet un temps absolu et considère
l’éther comme un milieu immobile « fermé dans
lequel la lumière se propage et qui remplit tout l’univers
» (voir « Einstein et Poincaré » pages
112-113). Poincaré renonce au temps absolu et à la notion
d’éther puisqu’« il est impossible de mettre en
évidence le mouvement absolu par rapport à l’éther
» et qu’il ne lui découvre aucune caractéristique
témoignant de sa réalité ; aux
représentations mathématiques de Lorentz, qui renvoient
à trois dimensions de l’espace, Poincaré ajoute une
quatrième dimension, le temps (p.105-106 et 114). On parle
plutôt aujourd’hui d’espace-temps que d’espace à 4
dimensions.
La réflexion sur la
propagation de la lumière conduit à s’interroger sur sa
nature mais aussi sur la nature de la matière : celle-ci
n’est-elle pas une transformation de l’énergie ? Progressivement
atteinte est portée aux notions fondamentales de la physique
newtonienne : on comprend que Bachelard ait pu affirmer que « la
science progresse par ses fondements » mais on se trouve ainsi
à l’opposé de la conception cartésienne du
rationnel : pour Descartes, la cohérence est réelle, elle
vient de Dieu (ce qui est vrai aussi pour Newton), il revient à
l’homme de la découvrir à partir des idées
innées. Comme le montre l’histoire des sciences, la
cohérence est exigence de l’esprit humain ; elle s’exprime par
la recherche de l’hypothèse susceptible de la fournir, ce qui
peut conduire à l’élaboration de diverses
hypothèses entre lesquelles les expériences et la
réflexion (et, comme le dit Einstein, « un peu de
mathématiques » !) conduisent à trancher, ce qui,
on le voit, peut être une longue histoire !
L’étrange histoire du rationalisme.
Manifestement la raison
à l’œuvre dans les découvertes scientifiques n’a pas la
clarté et l’évidence que lui suppose Descartes et
l’exposé, très clair, qu’il nous fait de cet ouvrage
qu’il voulait publier, et qu’il appelait modestement « le monde
», nous laisse perplexe quant à sa méthode :
« … craignant de ne pouvoir mettre en mon discours tout ce que
j’avais en la pensée, j’entrepris seulement d’y exposer bien
amplement ce que je concevais de la lumière, puis à son
occasion d’y ajouter quelque chose du soleil et des étoiles
fixes, à cause qu’elles en procèdent presque toute, des
cieux à cause qu’ils la transmettent, des planète, des
comètes et de la terre, à cause qu’elles la font
réfléchir, et en particulier de tous les corps qui sont
sur la terre, à cause qu’ils sont ou colorés, ou
transparents ou lumineux, et enfin de l’homme, à cause qu’il en
est le spectateur » (Discours de la méthode, 5ème
partie)
Dans son enquête sur «
La formation de l’esprit scientifique » (Vrin éditeur
1960), l’épistémologue Gaston Bachelard nous donne un
aperçu étonnant du rationalisme du 17ème et du
18ème siècles ; par exemple le Père Mersenne,
correspondant attitré de Descartes, demande : « Je vous
prie de me dire combien un homme haut de six pieds ferait plus de
chemin avec la tête qu’avec les pieds, s’il faisait le circuit de
la terre » ; et Bachelard remarque : « Etant donné
la grossièreté de la connaissance du rayon terrestre, on
saisit l’absurdité toute géométrique du
problème posé par le Père Mersenne, en dehors de
l’insignifiance totale de la question. » (p. 215)
Le 18ème siècle
n’est guère plus heureux dans son rationalisme : « Puisque
le feu dilate tous les corps, puisque son absence les contracte, les
corps doivent être plus dilatés le jour que la nuit, les
maisons plus hautes, les hommes plus grands, etc., ainsi tout est dans
la nature dans de perpétuelles oscillations de contraction et de
dilatation qui entretiennent le mouvement et la vie dans l’univers (…)
La chaleur doit dilater les corps sous l’Equateur et les contracter
sous le Pôle ; c’est pourquoi les Lapons sont petits et robustes
» :ces trop vastes réflexions sont dues à Mme du
Châtelet, l’amie de Voltaire et la traductrice de Newton en
Français. Il est vrai que Newton lui-même était un
pratiquant assidu de l’alchimie, si on en croit Jean-Paul Auffray, et
qu’il affirme l’attraction universelle contre l’interprétation
des trois « Athées du continent - Galilée,
Descartes et Huygens( voir « Newton ou le triomphe de l’alchimie
» p.176). Bachelard constate : « Le laboratoire de Mme la
Marquise du Châtelet n’a absolument rien de commun, ni de
près ni de loin, avec le laboratoire moderne où travaille
toute une équipe sur un programme de recherche précis,
tels que les laboratoires de Liebig ou d’Ostwald (…) Le
théâtre de Cirey-sur-Blaise est un théâtre ;
le laboratoire de Cirey-sur-Blaise n’est pas un laboratoire. »
(p.33) Il ne faut pas s’étonner de l’aspect à la fois
solennel et bouffon de la cérémonie de la Déesse
Raison sous la Révolution Française : elle est bien dans
l’esprit du siècle des Lumières.
Le sous-titre de cet ouvrage de
Bachelard est très indicatif : « contribution à une
psychanalyse de la connaissance objective ». Sans doute
devons-nous à l’influence de Freud d’avoir remplacé le
dualisme cartésien par un autre dualisme, celui du conscient et
de l’inconscient, cela nous permet d’opposer le rationnel et
l’irrationnel. Pourtant si l’on s’intéresse à l’invention
scientifique, on a le sentiment que tout est loin d’y paraître
rationnel : Jean-Paul Auffray nous y montre un Poincaré distrait
et fulgurant (pages 85 et 117 par exemple), si rapide même que
ses équations sont parfois à peine indiquées,
comme si elles n’étaient qu’un passage obligé vers une
idée qu’il essaie de coucher au plus vite sur le papier ; pour
qu’elle ne lui échappe pas ou pour passer à autre chose ?
Dans l’activité rationnelle, Descartes considère deux
opérations : le passage d’une idée à une autre,
par déduction dit-il, et l’intuition. Celle-ci est manifeste
chez quelques grands savants et si on n’admet pas la conception
cartésienne de l’idée innée, on est conduit
à penser qu’à ce niveau quelque chose se passe que le
rationalisme ne peut expliquer : il semble bien que ce soit l’intuition
qui fait la fécondité de l’induction. C’est semble-t-il
ce qui fait la différence entre Lorentz et Poincaré.
« Intuere » en latin signifie saisir : il semble bien
qu’à ce niveau, la raison est un pouvoir quelque peu
mystérieux (Voir l'exemple de la parallaxe de Pieroni).
L’enthousiasme pour le rationalisme nous
paraît trop souvent méconnaître cela. Qu’est donc la
raison, un pouvoir de mise en ordre qui réussit comme en
témoigne la technique.
Ouvrages
utilisés
Descartes
:
Discours de la
méthode et Les méditations
métaphysiques
Jean-Paul Auffray :
«
Newton »
(2000) «
Einstein et Poincaré » (2005) {édition Le Pommier
}
Gaston
Bachelard
« La
formation de l’esprit
scientifique » (Vrin éditeur 1960)
Paul Mouy
« Logique »
(Hachette 1960 édition remaniée par {Melle Bachelard et M. Dufrenne}
Remarque : nous avons choisi de traiter un exemple en
physique ; nous aurions pu aussi bien le prendre en chimie grâce
à l’ouvrage de Gaston Bachelard « Le matérialisme
rationnel »où l’on voit s’élaborer la
cohérence de cette science (éditeur P.U.F.)