LA RAISON ET LE RATIONNEL



       Qu’est-ce que le rationalisme ?  Cette notion connaît un grand succès, si ce n’est depuis Descartes, au moins est-ce depuis le 18ème siècle. La conception cartésienne de la raison et du rationnel est implicite dès les premières lignes du « Discours de la méthode » : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »,  cette proclamation fait sourire ceux qui prennent  l’expression «  bon sens » dans l’acception, usuelle aujourd’hui, de sens commun pratique. Or  ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais de cette faculté qu’on appelle la raison car Descartes précise : « la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est réellement égale en tous les hommes». Cette affirmation d’égalité de la raison chez tous les hommes est liée à la conception cartésienne du rationnel qui se trouve ainsi implicitement affirmée dès la première phrase du « Discours de la méthode ».


Le rationalisme cartésien

       En effet il ne peut y avoir d’inégalité de la raison entre les hommes si l’on admet la conception cartésienne du rationnel. La raison, selon Descartes, est « la puissance de distinguer le vrai d’avec le faux », ce qu’il appelle encore « bien juger » : une idée est vraie si elle correspond à une réalité purement intelligible, ou essence, dont elle est la copie claire et distincte ; c’est bien cette conception qui est sous jacente à la première règle de sa méthode  « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle (…) et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.» (Discours, deuxième partie) Rappelons qu’à ce niveau de l’exposé cartésien, ce critère de vérité, l’idée claire et distincte, n’a pas été justifié par Descartes : il se contente, comme il le dit lui-même, d’utiliser dans la recherche de la vérité la méthode qui a réussi en mathématiques : « Ces longues chaînes de  raisons toutes simples et faciles dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s’entre-suivent en même façon, et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les une des autres, il ne peut y en avoir de si éloignées auxquels enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre » : dans cette deuxième partie du Discours, Descartes fait donc lui-même le commentaire de ses propres règles et, par la même occasion, nous livre sa conception du rationnel. Comme on le voit, elle est tirée du modèle mathématique ; il écrit : la méthode démonstrative des géomètres m’a donné « occasion de m’imaginer  que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s’entre-suivent en même façon» : imaginer n’est pas démontrer ; la méthode de Descartes résulte donc d’un acte d’imagination, d’autant plus étonnant que l’on sait à quel point Descartes est méfiant vis-à-vis de l’imagination. En fait, il applique ici un procédé couramment employé  aujourd’hui dans les sciences physiques : la modélisation ; cela consiste à utiliser un modèle mental pour comprendre une structure. Il n’en demeure pas moins que son exigence de certitude absolue paraît quelque peu sacrifiée ; aussi dans les « Méditations métaphysiques » Descartes trouve-t-il nécessaire de prouver l’existence de Dieu avant de traiter de la vérité.

       La lecture de ce texte du Discours révèle bien la conception du rationnel chez Descartes : il s’agit d’un ordre de vérités éternelles tel que, si on en a les éléments premiers, on peut découvrir les autres vérités par déduction pourvu « qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres » ; ces éléments premiers sont nécessaires pour découvrir la totalité de l’ordre rationnel comme le sont, en mathématiques, les propositions premières, indémontrables mais  évidentes (comme on le croyait à l’époque), dont on tire les propositions secondes ou théorèmes. En physique il s’agit aussi, selon Descartes, de notions premières mises en nous par Dieu sous forme d’idées innées : celles de grandeur, de figure et de mouvement. La raison étant le privilège des hommes, ils ont tous ces idées innées nécessaires pour découvrir l’ordre entier du rationnel, sinon ils ne seraient pas hommes ; ainsi sont-ils tous égaux et Descartes affirme d’emblée, dès le premier alinéa du Discours, « la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies (…) Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien » c’est-à-dire l’appliquer aux vérités éternelles ou essences, en suivant les règles de la méthode, car, compte tenu de la conception cartésienne de l’intelligible, il n’y a effectivement qu’une méthode possible : elle va du simple au composé en « montant comme par degré ».
     
       Ce texte est très révélateur de la conception du rationnel que Descartes ne modifiera pas  dans Les Méditations: il y maintient la supposition que « toutes les choses qui tombent sous la connaissance des hommes s’entre-suivent en même façon » que les vérités mathématiques. Nous avons signalé, en exposant la philosophie de Descartes (voir ci-dessus « lire Descartes »), le paradoxe que constitue la 4ème Méditation qui traite de vrai et du faux alors que le doute méthodique qui pèse sur l’existence des choses n’a pas été levé et donc que Descartes n’a pas encore prouvé qu’il y a un monde; ainsi, il traite du vrai et faux avant de justifier qu’il existe bien un objet des jugements humains. Pour lui le problème de la vérité est essentiellement le problème des rapports entre  Dieu et l’homme : Dieu n’étant pas trompeur, puisqu’il est parfait, l’homme peut faire confiance à l’évidence qui, selon Descartes, caractérise les idées vraies que l’homme peut avoir ; la question de l’objet de ces idées ne viendra qu’après, elle est en quelque sorte secondaire : c’est la 5ème Méditation qui prouvera qu’il y a un monde des essences, c’est-à-dire un monde de vérités éternelles purement intelligibles sur lequel porte la connaissance vraie et c’est la référence aux êtres mathématiques qui lui permet d’affirmer l’existence d’un tel monde, purement intelligible : « je trouve en moi une infinité d’idées de certaines choses qui ne peuvent être estimées un pur néant, quoique peut-être elles n’aient aucune existence hors de ma pensée » (voir « lire Descartes ») ; quant au monde sensible dont l’existence est, en quelque sorte, restaurée dans la 6ème Méditation, il ne donne lieu qu’à une connaissance utile à l’homme, être pourvu d’un corps. La connaissance du vrai est donc connaissance des essences par un pur « je pense »; la connaissance vraie des lois de la nature est possible parce que  Dieu a réglé ces lois à partir de l’ordre mathématique et a mis en nous sous forme d’idées innées les notions qui, selon Descartes, caractérisent la matière.     


La méthode des sciences expérimentales est inductive



       Mais Descartes affirme dans le texte du Discours qui sert de commentaire aux règles de la méthode, que, pourvu qu’on s’abstienne de recevoir aucune proposition « pour vraie qui ne le soit et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il ne peut y en avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre.» Or nous avons vu que les sciences expérimentales ne sont pas des sciences déductives mais des sciences inductives : on y va du particulier à l’universel puisqu’ on va des faits expérimentés à la loi, puis des lois au principe énoncé par la théorie : si la théorie conduit à formuler un principe qui permet de déduire les lois dans un domaine donné, ce n’est qu’après coup, lorsque des lois sont établies en nombre suffisant pour qu’un jugement par analogie (ou jugement de ressemblance) puisse apparaître. Or ni le raisonnement inductif, ni le raisonnement par analogie ne présente la sécurité de la déduction telle que la présente Descartes. C’est ce que nous a montré l’examen de la méthode des sciences expérimentales. On comprend mieux maintenant l’intérêt de la remarque d’Alexandre Koyré sur le double malentendu entre Descartes et Beeckman : ce n’est pas Descartes qui a fait les expériences, c’est Beeckman et il a demandé à Descartes de l’aider pour la formulation mathématique, ainsi le coté expérimental, et donc inductif, a-t-il pu échapper à Descartes, ce dont, nous dit Koyré, Beeckman ne s’est pas aperçu. Certes Descartes est le fondateur de l’optique, mais les premières lois de cette science qui concernent les phénomènes de réflexion et de réfraction sont particulièrement accessibles à la mathématisation ; en revanche, ce qui concerne les questions de propagation d’énergie  des rayons lumineux ne se posent pas avec cette simplicité, comme nous le verrons.


Aucun mode de raisonnement n’est certain


       Ainsi contrairement à ce qu’affirme Descartes, ce n’est pas la déduction qui permet la découverte des lois dans les sciences expérimentales mais  l’induction. Or un tel type de raisonnement pose le même problème que celui de la causalité soulevé par Hume : comment peut-on affirmer que la loi qui a été dégagée sur quelques cas sera respectée dans tous les cas ? L’induction, comme l’usage de la notion de cause, suppose la confiance dans l’ordre éternel de la nature, confiance qu’on ne peut pas justifier rationnellement. Elle s’impose parce que chaque vérification la justifie en fait, ce qui n’est pas une justification en droit, c’est-à-dire une justification logique. L’induction est aussi confirmée par les applications techniques qui peuvent paraître comme autant de vérifications des lois établies, mais là aussi il s’agit de justification en fait : si toutes les lois scientifiques devenaient fausses un jour, nous n’aurions pas à nous en indigner puisqu’il n’a jamais été démontré que l’ordre du monde est définitivement établi et ne peut pas changer. La raison n’est qu’une procédure qui a réussi.     


       Mais la déduction, procédé par lequel on va de l’universel au particulier est-elle plus sure que ne le sont les raisonnements inductifs et les raisonnements par analogie ? Aristote a examiné tous les cas de figure formellement possibles de ce type de raisonnement : étudiant tous les raisonnements logiquement convaincants, il en a dégagé les règles qui permettent d’aboutir à une conclusion inéluctable. Ce sont les règles du syllogisme dont la forme la plus simple unit trois propositions, la troisième étant la conclusion. Soit l’exemple célèbre :

         Tous les hommes sont mortels  (1ère prémisse appelée majeure)
          Or Socrate est homme              (2ème  prémisse appelée mineure)
          Donc Socrate est mortel           (conclusion)


Cette conclusion s’impose en effet : Socrate étant compris dans l’ensemble « homme » en a nécessairement les qualités (ou attributs). Mais sur quoi est établie la majeure ? Certes nous ne doutons pas que tous les hommes sont mortels : jusqu’à présent la vie humaine nous a paru limitée, même si elle est plus ou moins longue et même si des conditions favorables ont permis de l’allonger. Il n’en demeure pas moins que ce jugement « tous les hommes sont mortels » (la majeure de ce syllogisme) est fondé sur l’expérience et que le passé n’est pas en droit garant de l’avenir ; ainsi nous pouvions dire « tous les mammifères sont vivipares », le chat (ou tel animal) est un mammifère, il est donc vivipare … jusqu’au jour où, découvrant l’Australie, on y découvre l’ornithorynque, mammifère qui sort d’un œuf  (ovipare). C’est notre prémisse qui se trouve ainsi mise en défaut parce que nous n’avions pas recensé tous les cas existants. Ce que fait apparaître notre exemple c’est que la majeure du syllogisme repose elle-même sur une induction de sorte que le syllogisme lui-même n’a pas la certitude qu’on lui supposait. De fait, lorsqu’un raisonnement vous paraît à la fois solide et pas convainquant, c’est à la base du raisonnement que vous trouvez généralement la raison de votre désaccord. C’est alors un désaccord de fond et non de forme, ce qui est infiniment plus important.   

        Remarques :

                              1) Nous ne voudrions pas qu’une ambiguïté pèse sur les notions de majeure   et de mineure ; il ne s’agit pas de la proposition énoncée en premier car on eût pu intervertir l’ordre des prémisses, cela n’eût rien changé logiquement. La majeure est la proposition qui contient le concept de plus grande extension, ici « mortels » constitue un ensemble d’êtres plus étendu que « hommes ». Pour passer du premier jugement à la conclusion, on use d’un « moyen terme » qu’on trouve comme intermédiaire reliant la majeure et la mineure et qui disparaît dans la conclusion, ici « homme ». L’extension d’un concept est donc l’ensemble des êtres qu’on peut ranger (subsumer) sous ce concept. La « compréhension » du concept c’est sa définition même.

                            2) Le juriste pourra constater que le droit se présente bien souvent sous le forme syllogistique : l’avocat ayant à plaider une cause cherche quel concept convient au cas qu’il plaide ; des concepts peuvent être voisins et ne pas relever exactement de la même législation ; il s’efforce alors de placer le cas du client dont il défend les intérêts sous le concept le plus favorable : le droit est souvent affaire d’explication de texte !
      

       L’examen de la méthode des sciences expérimentales contredit la conception cartésienne du rationnel, comme l’a également contredite l’histoire des mathématiques qui a rendu caduque la théorie des essences (voir cours sur les sciences mathématiques). Considéré sur le plan logique, le raisonnement mathématique apparaît comme un raisonnement tautologique (en grec logos = discours « to auto » = le même) : il s’agit d’un discours qui dit toujours la même chose : un tel type de raisonnement ne peut qu’être vrai !. Pascal en avait eu le soupçon puisqu’il conseillait  de mettre la définition à la place du défini : on s’aperçoit alors que lorsqu’on démontre une propriété caractéristique, d’un triangle par exemple, on ne fait qu’affirmer « un triangle est un triangle.»

Un exemple d’effort de cohérence en physique

       La philosophie s’intéresse à l’histoire des sciences parce que celle-ci pose le problème de la raison et de la rationalité. On peut s’étonner que le réel soit rationnel, comme Hume l’avait déjà fait. On peut s’étonner du succès du raisonnement inductif dans les sciences physiques et de l’énoncé de théories qui s’expliquent elles-mêmes par d’autres théories au prix de remaniement conceptuel : la théorie de l’attraction universelle est expliquée par la théorie de la relativité qui use de la notion de « courbure espace-temps ». Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Pour le non spécialiste, qui n’a pas la formation mathématique ni physique nécessaires, pas grand-chose ! Jean-Paul Auffray nous en donne pourtant une idée dans son ouvrage sur « Einstein et Poincaré ».

       En 1639, Pieroni, un ingénieur toscan résidant en Allemagne, fait une observation qui l’intrigue : observant la position de certaines étoiles dans le ciel, il s’aperçoit qu’elles ne sont pas où il pourrait les attendre, à quelques secondes d’arc près. Il croit avoir affaire à une parallaxe, c’est-à-dire un simple déplacement de l’objet observé lorsque l’observateur se déplace par rapport à lui. Son interprétation est erronée mais les tentatives d’explication, de ce qui est longtemps considéré comme une aberration, sont à l’origine des travaux qui ont conduit à la relativité. C’est au siècle suivant que James Bradley, qui a observé près de Londres le même phénomène dans l’observatoire de Molineux, conclura à un « nouveau mouvement des étoiles fixes » qu’on considèrera comme une aberration et non plus comme une parallaxe. Il donne de cette aberration une interprétation fondée sur le mouvement de la terre pendant le temps de l’observation : l’observateur, du fait de ce mouvement, voit l’étoile où elle n’est pas vraiment.

       A partir du 17ème siècle deux théories s’opposent sur la nature de la lumière : la théorie ondulatoire due à Huygens (1629-1695) et la théorie newtonienne que, par contraste, on appelle balistique. Mais une onde ne se propage pas dans le vide : la théorie ondulatoire exige donc qu’on suppose un milieu dans lequel l’onde lumineuse se propage ; on l’appellera l’éther. Aussi lorsque le mathématicien Euler (1707-1783) voudra élaborer des modèles d’interprétation du phénomène dit « aberration », il envisagera quatre modèles selon qu’on imagine l’observateur ou l’observé en repos dans chacune des théories ; il conclut, à regret, que la théorie balistique est « mieux adaptée (…) et permet une composition de mouvement qui n’est pas possible avec la théorie ondulatoire ». Cinq ans après la mort d’Euler, le mathématicien Lagrange (1736-1813) fournit la description de la propagation d’une onde quelconque dans n’importe quel milieu, ce qu’on appelle aujourd’hui équation d’onde. Louis Arago met en vain au point un dispositif compliqué pour calculer son hypothèse selon laquelle la vitesse du mouvement de la terre s’ajoute à la vitesse de la lumière ; il s’adresse à son ami Augustin Fresnel pour savoir si ces observations concordent mieux avec la théorie balistique ou la théorie ondulatoire ; ce sera pour Fresnel l’occasion d’expliquer les expériences d’Arago à partir de la notion d’éther et surtout de mettre au point la première formule « relativiste », ce que les physiciens découvriront un siècle plus tard !

       Pendant deux siècles les physiciens s’efforcent de rendre le phénomène aberrant cohérent avec ce que l’on sait du mouvement des étoiles grâce aux lois de Kepler et au siècle suivant on retrouve encore ce problème du choix entre la théorie balistique et la théorie ondulatoire entre le physicien néerlandais Lorentz (1853-1928) et le français Henri Poincaré (1854-1912). Dialogue étonnant d’ailleurs, comme le souligne Jean-Paul Auffray, puisque Poincaré utilise les équations de Lorentz en procédant à leurs transformations (voir cette notion mathématique clairement exposée pages 44, 45, 46) alors qu’il renonce aux hypothèses de Lorentz : celui-ci, comme Newton, admet un temps absolu et considère l’éther comme un milieu immobile « fermé dans lequel la lumière se propage et qui remplit tout l’univers » (voir « Einstein et Poincaré » pages 112-113). Poincaré renonce au temps absolu et à la notion d’éther puisqu’« il est impossible de mettre en évidence le mouvement absolu par rapport à l’éther » et qu’il ne lui découvre aucune caractéristique témoignant de sa réalité ; aux représentations mathématiques de Lorentz, qui renvoient à trois dimensions de l’espace, Poincaré ajoute une quatrième dimension, le temps (p.105-106 et 114). On parle plutôt aujourd’hui d’espace-temps que d’espace à 4 dimensions.
       La réflexion sur la propagation de la lumière conduit à s’interroger sur sa nature mais aussi sur la nature de la matière : celle-ci n’est-elle pas une transformation de l’énergie ? Progressivement atteinte est portée aux notions fondamentales de la physique newtonienne : on comprend que Bachelard ait pu affirmer que « la science progresse par ses fondements » mais on se trouve ainsi à l’opposé de la conception cartésienne du rationnel : pour Descartes, la cohérence est réelle, elle vient de Dieu (ce qui est vrai aussi pour Newton), il revient à l’homme de la découvrir à partir des idées innées. Comme le montre l’histoire des sciences, la cohérence est exigence de l’esprit humain ; elle s’exprime par la recherche de l’hypothèse susceptible de la fournir, ce qui peut conduire à l’élaboration de diverses hypothèses entre lesquelles les expériences et la réflexion (et, comme le dit Einstein, « un peu de mathématiques » !) conduisent à trancher, ce qui, on le voit, peut être une longue histoire !


L’étrange histoire du rationalisme.


       Manifestement la raison à l’œuvre dans les découvertes scientifiques n’a pas la clarté et l’évidence que lui suppose Descartes et l’exposé, très clair, qu’il nous fait de cet ouvrage qu’il voulait publier, et qu’il appelait modestement « le monde », nous laisse perplexe quant à sa méthode : « … craignant de ne pouvoir mettre en mon discours tout ce que j’avais en la pensée, j’entrepris seulement d’y exposer bien amplement ce que je concevais de la lumière, puis à son occasion d’y ajouter quelque chose du soleil et des étoiles fixes, à cause qu’elles en procèdent presque toute, des cieux à cause qu’ils la transmettent, des planète, des comètes et de la terre, à cause qu’elles la font réfléchir, et en particulier de tous les corps qui sont sur la terre, à cause qu’ils sont ou colorés, ou transparents ou lumineux, et enfin de l’homme, à cause qu’il en est le spectateur » (Discours de la méthode, 5ème partie)

       Dans son enquête sur « La formation de l’esprit scientifique » (Vrin éditeur 1960), l’épistémologue Gaston Bachelard nous donne un aperçu étonnant du rationalisme du 17ème et du 18ème siècles ; par exemple le Père Mersenne, correspondant attitré de Descartes, demande : « Je vous prie de me dire combien un homme haut de six pieds ferait plus de chemin avec la tête qu’avec les pieds, s’il faisait le circuit de la terre » ; et Bachelard remarque : « Etant donné la grossièreté de la connaissance du rayon terrestre, on saisit l’absurdité toute géométrique du problème posé par le Père Mersenne, en dehors de l’insignifiance totale de la question. » (p. 215)
       Le 18ème siècle n’est guère plus heureux dans son rationalisme : « Puisque le feu dilate tous les corps, puisque son absence les contracte, les corps doivent être plus dilatés le jour que la nuit, les maisons plus hautes, les hommes plus grands, etc., ainsi tout est dans la nature dans de perpétuelles oscillations de contraction et de dilatation qui entretiennent le mouvement et la vie dans l’univers (…) La chaleur doit dilater les corps sous l’Equateur et les contracter sous le Pôle ; c’est pourquoi les Lapons sont petits et robustes » :ces trop vastes réflexions sont dues à Mme du Châtelet, l’amie de Voltaire et la traductrice de Newton en Français. Il est vrai que Newton lui-même était un pratiquant assidu de l’alchimie, si on en croit Jean-Paul Auffray, et qu’il affirme l’attraction universelle contre l’interprétation des trois « Athées du continent - Galilée, Descartes et Huygens( voir « Newton ou le triomphe de l’alchimie » p.176). Bachelard constate : « Le laboratoire de Mme la Marquise du Châtelet n’a absolument rien de commun, ni de près ni de loin, avec le laboratoire moderne où travaille toute une équipe sur un programme de recherche précis, tels que les laboratoires de Liebig ou d’Ostwald (…) Le théâtre de Cirey-sur-Blaise est un théâtre ; le laboratoire de Cirey-sur-Blaise n’est pas un laboratoire. » (p.33) Il ne faut pas s’étonner de l’aspect à la fois solennel et bouffon de la cérémonie de la Déesse Raison sous la Révolution Française : elle est bien dans l’esprit du siècle des Lumières.

       Le sous-titre de cet ouvrage de Bachelard est très indicatif : « contribution à une psychanalyse de la connaissance objective ». Sans doute devons-nous à l’influence de Freud d’avoir remplacé le dualisme cartésien par un autre dualisme, celui du conscient et de l’inconscient, cela nous permet d’opposer le rationnel et l’irrationnel. Pourtant si l’on s’intéresse à l’invention scientifique, on a le sentiment que tout est loin d’y paraître rationnel : Jean-Paul Auffray nous y montre un Poincaré distrait et fulgurant (pages 85 et 117 par exemple), si rapide même que ses équations sont parfois à peine indiquées, comme si elles n’étaient qu’un passage obligé vers une idée qu’il essaie de coucher au plus vite sur le papier ; pour qu’elle ne lui échappe pas ou pour passer à autre chose ? Dans l’activité rationnelle, Descartes considère deux opérations : le passage d’une idée à une autre, par déduction dit-il, et l’intuition. Celle-ci est manifeste chez quelques grands savants et si on n’admet pas la conception cartésienne de l’idée innée, on est conduit à penser qu’à ce niveau quelque chose se passe que le rationalisme ne peut expliquer : il semble bien que ce soit l’intuition qui fait la fécondité de l’induction. C’est semble-t-il ce qui fait la différence entre Lorentz et Poincaré. « Intuere » en latin signifie saisir : il semble bien qu’à ce niveau, la raison est un pouvoir quelque peu mystérieux (Voir l'exemple de la parallaxe de Pieroni). L’enthousiasme pour le rationalisme nous paraît trop souvent méconnaître cela. Qu’est donc la raison, un pouvoir de mise en ordre qui réussit comme en témoigne la technique.




Ouvrages utilisés

Descartes :                                     Discours de la méthode et Les méditations métaphysiques
Jean-Paul Auffray :                      « Newton » (2000) « Einstein et Poincaré » (2005) {édition Le Pommier }
Gaston Bachelard                        « La formation de l’esprit scientifique » (Vrin éditeur 1960)
Paul Mouy                                    « Logique » (Hachette 1960 édition remaniée par {Melle Bachelard et M. Dufrenne}                                                                         


Remarque : nous avons choisi de traiter un exemple en physique ; nous aurions pu aussi bien le prendre en chimie grâce à l’ouvrage de Gaston Bachelard « Le matérialisme rationnel »où l’on voit s’élaborer la cohérence de cette science (éditeur P.U.F.)  






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