QUE  LIRE  DE  PLATON ?



                Evidemment le mythe de la caverne, surtout si on ne lit qu'un seul texte  Cette allégorie que nous avons rapidement analysée se trouve au début du livre VII de la République (514-518 b), le plus grand dialogue de Platon avec les Lois.
 
               Si on désire lire un dialogue entier parmi trois dialogues, nous conseillons en priorité « le Phèdre », puis « le Banquet » et « le Phédon » qu'on trouvait dans le même volume dans « les classiques Garnier » ; actuellement Garnier-Flammarion a réuni les deux premiers qui sont des dialogues sur l'amour. Chez Platon il  s'agit d'amour homosexuel à visée éducative ; le Banquet s'explique par deux fois sur ce sujet : d'une part dans le célèbre « mythe des androgynes » (189 d à 193d), d'autre part dans le discours de Socrate qui relate son entretien avec Diotime (203 b à 206 a) et à la fin du Banquet avec le portrait de Socrate par Alcibiade, (plus précisément : 217-219b).

            Le Phèdre et le Banquet traitent donc apparemment de l'Amour ; pourtant on peut se demander si le thème réel du Phèdre n'est pas le discours : les trois éloges de l'amour -dont le dernier dénonce le contenu des deux autres ! -sont des exemples destinés à donner un contenu concret à une réflexion sur le langage qui se poursuit ensuite (257 c à la fin)
           On y voit  Phèdre enthousiasmé par un discours de son ami Lysias en essayer l'effet sur Socrate, le thème en étant : préférer un mignon que l'on n'aime pas ; thème paradoxal comme ceux où les sophistes apprennent à exceller. Après un préambule assez long mais qui ne manque pas de charme (du début à 230e), Phèdre lit le discours de Lysias (230e-234c) ;la réaction de Socrate déçoit Phèdre et comme Socrate prétend qu'on peut faire mieux sur le même thème, Phèdre l'oblige à s'exécuter, d'où deuxième discours (237-241 d)
Le troisième discours, prononcé par Socrate est fait en réparation des deux précédents, c'est celui qui contient le fameux mythe sur la nature de l'âme, son origine et sur la connaissance (244 à 257 b)
           Dans la conversation de Phèdre et Socrate entre les deux premiers discours, ce qui apparaît bien c'est la question du contenu et de la forme ; Phèdre est amateur d'éloquence : « penses-tu, dit-il à Socrate qu'il y ait en Grèce un homme capable de traiter ce sujet avec plus de force et de prolixité ? » Socrate concède : « ne suffit-il pas de reconnaître que son style est clair, précis, ses phrases passées au tour » mais ajoute-t-il « je dois avouer que le mérite du fond a échappé à ma capacité » et en ce qui concerne la forme même Socrate remarque que Lysias a exprimé la même pensée de diverses manières, certes « chaque fois avec une égale maîtrise, mais enfin manquant de ressources pour trouver à dire Lysias s'est quelque peu répété.     
         Sur le même thème Socrate va prononcer un discours plus lyrique mais, dit-il «je vais parler voilé (... ) pour n'être pas confus d'affronter ton regard ». Plus tard, il nous fera comprendre son geste : ce discours est impie et sot comme le précédent «si Eros est un dieu ou quelque chose de divin il ne saurait être mauvais or nos deux discours l'ont présenté ainsi », ils ont donc péché sur le fond c.-à-d. qu'ils sont faux. « En outre, ils sont tous deux d'une sottise vraiment cocasse : bien qu'ils ne disent rien de sensé ni de vrai ils prennent de grands airs comme s'ils valaient quelque chose ». La critique de la forme n'est pas en réalité séparable de celle du fond, mais même après le troisième discours, Phèdre ne saisit pas cette leçon et lorsque Socrate affirme (259e) « pour qu'un discours soit parfait il faut qu'il ait pour fondement la vérité touchant la question qu'on veut traiter », Phèdre émet un doute car dit-il « c'est de la vraisemblance et non de la vérité que naît la persuasion ». Or en démocratie n'est-ce pas la persuasion qui importe ?
         
        La suite du dialogue va examiner la question de la persuasion et de la tromperie en politique et dans les tribunaux ; elle approfondit donc le rapport du langage (forme) et du vrai (contenu). Belle occasion bien sûr de se moquer des sophistes. A Phèdre qui demande comment et où on peut acquérir le véritable art de parler et de persuader Socrate répond « si la nature t'a fait le don de la parole, tu deviendras un orateur illustre, en y ajoutant la science et l'exercice, mais s'il te manque une de ces choses tu seras par là même imparfait »

        D'une certaine manière Socrate développe dans le Phèdre une idée que Pareto, sociologue du XXieme siècle, présentera sous forme de dilemme : les qualités qu'il faut pour être élu sont-elles celles-là mêmes qu'il faut pour gouverner ? L'un et l'autre répondent de même : leur alliance est rarissime, on la trouve chez Périclès nous dit Socrate (269 e-270)


Remarques pratiques
       I    Qui ne voudrait pas lire « le Phèdre » en entier doit au moins lire le 3ème discours sur la nature de l'âme et y fait l'éloge d'un certain délire, comme élément psychologique moteur : la théorie platonicienne de la connaissance est un rationalisme - il s'agit de connaître par la raison (voir étude précédente) - pas un intellectualisme comme c'est le cas chez Descartes.
     
       II   Qui veut construire une dissertation pourra réfléchir à l'épitaphe gravé sur la tombe du roi Midas dont on peut indifféremment placer n'importe lequel des  quatre vers : c'est ce qu'il ne faut pas faire dans une dissertation qui doit imposer un déroulement logique des idées. Il peut aussi réfléchir sur le conseil, paraît-il, répandu d'un plan en thèse et antithèse à partir de la réponse de Socrate à Phèdre qui lui réclame l'antithèse : je me bornerai à dire que tout ce que nous avons blâmé chez l'un se tourne en avantage chez l'autre » (241 d-e) ; cette réponse suffit en effet en l'occurrence, il n'est donc pas nécessaire de délayer ; autrement dit si l'antithèse est factice la pensée ne progresse pas en la développant. Dans une dissertation, dans une réflexion écrite ou orale, la pensée doit progresser sinon ce n'est pas la peine de l'exprimer ou, comme on dit, de tirer à la ligne.

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       A travers Le Banquet on a un aperçu très vivant de la société grecque aristocratique, intellectuelle et raffinée. Le Banquet reprend le thème de l'amour comme élément dynamique de la connaissance, en particulier dans le dialogue avec Diotime que rapporte Socrate.
 
       Dans la composition de ce dialogue on peut voir un exemple de dialectique ascendante : Agathon, vainqueur  dans le tournoi de tragédies des grandes Panathénées, invite ses amis pour fêter sa victoire dans l'intimité ; c'est en quelque sorte une pause dans la grande fête : on décide de boire modérément en choisissant un sujet d'éloge ; ce sera celui d'Eros. Chaque invité parle à son tour ; c'est un peu mondain : chacun se plaint d'avoir à s'exprimer après le discours talentueux de son prédécesseur mais...il reste encore à dire ; autrement dit on approche du vrai par degré, comme dans la dialectique ascendante. D'ailleurs l'éloge fait par Socrate devrait être le dernier ; il raconte qu'il a interrogé une prêtresse, Diotime, et celle-ci montre en action cette dialectique ascendante dans la recherche du Beau (210) ; c'est à la fin de cette montée qu'on peut arriver - si on y arrive - à la connaissance du BEAU en soi ou Idée de Beau et Platon à cette occasion précise ce qu'est l'Idée. Dans le discours prononcé par Socrate se trouve la célèbre description de l'Amour, non pas dieu mais « quelque chose de divin », intermédiaire (µetaxu) : voir 203b à 204. Puis intervient Alcibiade qui frappe bruyamment à la porte, bien éméché, accompagné de ses joueuses de flûte : à l'éloge de l'Amour il substitue celui de Socrate. Ce n'est pas un hasard.



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