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23.000
ENSEIGNANTS SANS ELEVE ?
Mais quels sont donc les pieds nickelés qui ont dirigé le Ministère de l’Education Nationale depuis une trentaine d’années pour arriver à pareille situation ? L’explication Comment ont-ils fait ? La réponse ici est plus facile à donner bien qu’on ne la trouve nulle part dans la presse : depuis près de trente ans, dans la foulée de la réforme Haby-Giscard, les horaires ont été diminués dans la plupart des disciplines traditionnelles, quand ce ne sont pas les disciplines elles-mêmes qui ont été supprimées. Par exemple la suppression de 5 heures hebdomadaires de latin dans toutes les classes de sixième classique, puis de cinquième, puis dans l’ensemble des collèges (années 1970), puis consécutivement au lycée, cette suppression massive et celle du grec sont à l’origine des premiers professeurs « errants », sans élève, camouflés depuis plus d’une décennie pour certains, dans les services de documentation déjà pourvus de titulaire, dans les rectorats où ils ne peuvent assumer le travail administratif qui exige un suivi et fait donc appel à un personnel spécialisé. Cela s’est « bien passé » puisque personne ne l’a su, la presse n’en ayant pas parlé. D’autres disciplines à leur tour sont donc passées à la trappe : les langues européennes non américaines, l’Italien d’abord, puis l’Allemand qui est en train de disparaître de nos établissements scolaires. ( Qu’on se console puisqu’on est entrain de nous écrire une « histoire franco-allemande » à l’usage des lycéens, puis sans doute une histoire franco-italienne... Pour l’histoire franco-anglaise, franco-américaine, franco-espagnole, il semble que cela ne soit pas d’actualité, de même pour l’histoire franco-russe . Pas non plus d’histoire franco-autrichienne.) D’autres suppressions d’ « heures professeurs » sont obtenues et encore prévues aujourd’hui par l’instauration de « tronc commun » par discipline d’enseignement pour les différentes voies dites scientifiques, littéraires ou de « sciences humaines » ; on ajoute des heures d’options « lourdes » afin de justifier les appellations : cela permet encore de supprimer des « heures professeurs »... et d’avoir des professeurs sans élève. Les élus ont-ils été informés du nombre d’ « heures enseignants » supprimées par chacune de ces mesures et de leur équivalence en postes budgétaires, c’est-à-dire en nombre de professeurs titulaires qualifiés sans élève ? Dévoiement du statut de la Fonction Publique Or toutes ces suppressions d’heures font, évidemment, bien des postes en moins; cela n’a pas empêché de recruter de nouveaux professeurs car « on » n’a pas osé diminuer le nombre de postes mis aux concours ; mais tout s’est passé dans la discrétion la plus grande, les nouveaux recrutés ayant le statut de professeur « remplaçant », bien contents en cette période de chômage, d’avoir un « emploi », (en fait une rémunération et l’espoir d’un emploi) ; les syndicats n’ont pas eu de peine à suggérer aux nouveaux recrutés de se faire oublier et comme le recrutement tend à être régionalisé dans toute l’Education Nationale, les Régions sont d’autant moins chiches que c’est l’Etat qui paie. Il ne faut donc pas s’étonner de sureffectifs dans certaines académies, Aix-Marseille et Paris par exemple ; on peut soupçonner que d’autres académies connaissent des déficits d’effectif d’enseignants qualifiés. On se trouve en plein dévoiement de ce qui justifie le statut de la Fonction Publique dont le personnel, recruté sur la base de concours nationaux, est disponible pour l’ensemble du territoire national afin justement d’éviter une répartition anormale. Mais les syndicats qui se disputent la clientèle des adhérents, ne vont pas soulever une question susceptible de contrarier les desiderata de leurs mandants. De fait ce n’est pas leur rôle. C’est celui de l’administration centrale. Et celle-ci, malgré une gestion par ordinateur qui fonctionne plutôt bien quand il s’agit de calculer les coefficients d’examen pour obtenir 80% de succès au baccalauréat, ne s’est pas aperçue des sureffectifs qu’elle cumule depuis plus de 30 ans ? Quelle malchance ! Dans son éditorial du Figaro (15 mai 2008), Yves Thréard constate que, la démographie scolaire étant à la baisse depuis 1997, le budget du ministère de l’Education Nationale a augmenté dans le même temps de 10 milliards d’euros. « Cherchons l’erreur pour ne pas dire les raisons de ce scandale » écrit-il. En effet on peut se demander pourquoi le Parlement, à défaut des Ministres successifs de l’Education Nationale, ne s’est aperçu de rien ! N’y aurait-il pas de contrôle des administrations par les commissions des finances ? Les élus de la Nation n’ont-ils pas les moyens de contrôler les administrations ? Pour « équilibrer » cette gabegie on a pensé à supprimer l’heure supplémentaire hebdomadaire allouée normalement aux professeurs responsables de laboratoire en sciences et en géographie ! Politique de Gribouille car on pourrait bien se trouver à dépenser plus en frais de matériel qu’on économiserait en heures supplémentaires. Dans la même veine on a envisagé aussi de supprimer l’heure hebdomadaire dite de première chaire allouée aux professeurs de classe d’examen et qui existait bien avant la Vème République : en somme, parce que les uns peuvent être payés sans avoir de travail, ceux qui exercent leur métier doivent perdre une heure de salaire ! Peut-on s’étonner du mécontentement des enseignants dans ces conditions ? Le ministère traite les professeurs avec une effarante désinvolture car, après leur avoir demandé de passer un concours de haut niveau pour exercer une profession exigeante, on les emploie n’importe où, dans les « associations régionalistes, fédérations sportives, ONG humanitaires (…) Maison des marais mouillés du Poitou et Ensemble contre le Sida (…) Fédération de rugby, celle de football, l’Observatoire international des prisons ou encore les Restaurants du cœur » et autres, comme le signale l’article de Marie-Estelle Pech dans Le Figaro du 15 V 2008 : aujourd’hui les concours de l’Education Nationale paraissent ouvrir sur tout, même parfois sur l’enseignement. Ainsi, insidieusement un certain nombre d’associations aspirent tranquillement le budget de l’Education Nationale, évidemment toujours insuffisant ; aussi nous nous dispenserons, quant à nous, de comparer ses effectifs avec ceux de l’Armée Rouge de feue l’Union Soviétique et ceux de General Motors qui, eux, écrit l’éditorialiste du Figaro, se sont adaptés à l’évolution de notre époque : d’une certaine manière, le moins qu’on puisse dire c’est que certains se sont adaptés à la gabegie de l’Education Nationale ! Cela n’empêche pas les vieux syndicalistes marxistes, pourtant très au fait de la situation, de crier à la privatisation rampante due au libéralisme, dès que le gouvernement d’une majorité de droite annonce une diminution de postes !
Faire diversion avec l’aspect économique pour cacher le projet de réforme du métier d’enseignant ? Qu’un tel gâchis de compétences et d’argent ait pu durer déjà une trentaine d’années et qu’une fausse bienveillance ait offert à des enseignants, contre l’esprit même de la Fonction Publique d’Etat, des emplois sans rapport avec leur métier dans la région où ils veulent vivre n’est pas le fait du hasard : il s’agit de les habituer à la transformation de ce qu’on persiste à appeler le métier d’enseignant. Ségolène Royal a perdu l’appui de son électorat enseignant en annonçant cette transformation dès son premier discours de candidate à la Présidence de la République ; or une lecture attentive des articles des journalistes « enseignement » du Figaro du 15 mai 2008 donne à penser que le projet est loin d’être abandonné du « ministère » qui l’avance obstinément depuis mai 68, quelque soit le Ministre et la majorité. Car, si la pancarte officielle actuelle concerne l’aspect financier de ces 23.000 professeurs sans élève, il y a bien, cachée par la pancarte, la réforme du lycée et du statut des enseignants. « En souhaitant construire un lycée modulaire ( ?), avec des parcours individualisés, Xavier Darcos entend également modifier le travail des enseignants » : c’est le projet même qui a soulevé les manifestations contre M. Allègre, initiateur des stériles « projets d’établissement » et qui, pour justifier la mise sous tutelle des « enseignants » par les régions, a parlé de « dégraisser le Mammouth »; il ne désavouerait sans doute pas les propos de l’éditorialiste du Figaro fustigeant les enseignants qui disent « Non à tout changement comme il en est ainsi depuis les années 1970 ». On voit pourtant à quelle situation misérable ces « changements » ont conduit notre enseignement depuis une quarantaine d’années. Que les raisons d’économie ne soient que prétexte à réforme de l’enseignement c’est bien ce qu’incite à penser l’entretien accordé par le député Charles de Courson à « Société civile » (publication de l’IFRAP) en janvier 2006 : « Le vrai problème (…) est plutôt dans le fait de savoir quelle est la vraie politique du gouvernement à l’égard de la fonction publique » et il signalait que, loin de réduire les postes, le budget 2006 en créait à l’Education Nationale 203 nouveaux, plus 15.000 postes de vacataires ; avec 23.000 professeurs sans élève où est la justification ? Il semble que le gouvernement ne traite pas mieux les députés de sa majorité, fussent-ils membres de la commission des finances, que l’administration ne traite les professeurs ! Aussi il reste à comprendre qui maintient ce projet à travers l’opposition quasi unanime des enseignants et des parents ainsi que le constate M. Dubet (conseiller de Ségolène Royal en la matière) dans son livre « L’hypocrisie scolaire » (édition Seuil septembre 2000) et quelle est la source idéologique de cette obstination. « Le ministère, dit un syndicaliste, tâte le terrain en lançant plusieurs pistes sur l’organisation du temps de travail et la rémunération » : bien vu ! C’est toujours « le ministère » qui, depuis 1968, dirige la réforme de l’enseignement dont on voit aujourd’hui les résultats désastreux à tout point de vue ; quant aux Ministres, ils sont, comme on sait, « responsables mais pas coupables ». La France, c’est bien connu, est une monarchie moderne : les ministres règnent mais ne gouvernent pas. Mais qui gouverne ? Curieuse démocratie où il est impossible de répondre à cette question. Nos élus ne semblent pas mieux lotis en ce qui concerne la transparence que les simples citoyens. « Vote et tais-toi » titrait « Société civile » en mars 2005 : cela concernait le déséquilibre gouvernement-Parlement. En ce qui concerne le citoyen c’est « paye et tais-toi ». |