LE  PARLEMENT  ET  LA CULTURE


       Hasard ou nécessité ? Le Figaro du 6 février 2004 réunit à la fois le débat parlementaire sur « le voile » (p.7) et un article de M. Chagnon (pp1et 11 ) « professeur d'histoire contraint par les programmes d'enseigner le monde musulman » et traîné en justice par le M.R.A.P et la Ligue des Droits de l'Homme.  Manifestement l'Islam vécu sur le terrain n'est pas le même que celui dont on discute à l'Assemblée.
     
       L'Islam seulement ? Voire ! Peut-être plus encore la culture occidentale. Pour qui connaît l'histoire et la culture islamiques la mésaventure de M. Chagnon était prévisible : on peut seulement s'inquiéter qu'il soit le seul professeur attaqué en justice pour avoir retracé la vie de Mahomet. Que le Dieu des trois religions monothéistes soit le même comme l'affirmait une collègue, Lui seul le sait, mais ce qui est sûr c'est que les modèles de sainteté vécus par Jésus-Christ et Mahomet n'ont rien avoir entre eux : il suffit de lire les pages consacrées par Gibbon à Mahomet et à l'essor de l'Islam pour s'en convaincre (cf «  Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain » collection Bouquin, tome 2  p.p.467 à 639 et 483 et particulièrement p.p. 483 à 518). Cette étude de l'historien anglais du XVIII ème siècle est largement confirmée par de plus récentes.

       Il était tellement évident que cet enseignement des religions posait problème qu'il a été prudemment balisé par Centre pédagogique régional de documentation (C.R.D.P.) et manuel scolaire, au point écrit M. Chagnon, de présenter la guerre musulmane contre les Perses comme une guerre contre des éléphants que l'on fait fuir en jouant de la trompette ! En valorisant certains faits et gommant certains autres « pour ne pas choquer » les élèves croyants, on fausse effectivement l'histoire, ainsi que l'écrit ce professeur.

       D'aucuns pensent que tout peuple veut connaître son histoire réelle. Mircea Eliade a montré que la plupart des peuples se contentent fort bien d'une histoire mythique (cf. « Le mythe de l'éternel retour » coll. Folio) et Jules Monnerot montre que l'intérêt pour l'histoire est une composante de la culture occidentale, liée à l'affirmation de la liberté, valeur fondamentale caractéristique de notre culture, celle d'ailleurs qui lui a permis de fonder toute recherche scientifique (cf. « Les lois du tragique » P.U.F.). C'est bien cette liberté que réclame M. Chagnon : « Le politiquement correct, incompatible avec la déontologie de l'historien doit être banni des manuels scolaires, il faut appeler les choses par leur nom (...), c'est la condition première pour un enseignement digne de ce nom ». En effet ; sorti de là, l'enseignement de l'histoire tourne à la création mythique qui est négation de l'histoire.

       Or ce problème n'a jamais été soulevé, comme s'il ne se posait pas : les responsables du Ministère en l'ignorant témoignent de leur méconnaissance des exigences de leur propre culture : tout doit s'arranger sur le terrain, pensent-ils, si les professeurs savent faire preuve de tact, c'est-à-dire se censurer. M. Chagnon remarque que même les mouvements féministes qui critiquaient le statut de la femme dans l'Islam se sont faits discrets. Depuis longtemps les élus ne se posent pas la question de savoir comment s'effectue concrètement la transmission de notre culture : « mes collègues de Français doivent avoir des sueurs froides lorsqu'ils font étudier Le Cid à leurs élèves » écrit M. Chagnon. Combien de professeurs enseignent encore Le Cid ? Et où ?

       Les programmes de lettres aujourd'hui sont consacrés au « patrimoine mondial », ni plus ni moins ; mais la littérature étrangère européenne a disparu de l'enseignement des langues, quand ce ne sont pas les grandes langues européennes, Italien et Allemand qui disparaissent de notre enseignement secondaire, il n'y a donc pas à s'inquiéter comme M. Chagnon : ses « collègues d'italien ne s'aventureront pas à faire étudier L'Enfer de Dante où Mahomet est décrit éventré ». D'ailleurs la linguistique a remplacé la littérature et favorise des exercices  mécaniques ce qui permet d'amener 80% d'une classe d'âge au baccalauréat. La « soft » idéologie, dont on ne parle plus, sévit partout : il n'est que de consulter le programme inter net du ministère concernant  l'enseignement des lettres pour constater qu'il est vague et prétentieux à souhait (mais précisé par circulaires intérieures). Au lycée on enseigne les XVII ème et XVIIIème siècles après les XIX et XX èmes siècles, au prétexte, parait-il, que les élèves n'en comprennent plus la langue. Or, le Cid, il y a peu, était le grand succès de Gérard Philippe et les élèves de 4 ème maniaient fort bien leur règle en guise d'épée dans le dialogue entre Rodrigue et le Comte, parfaitement appris par coeur. Le programme s'intéresse toujours aux influences entre courants littéraires mais aujourd'hui il faut en pratiquer l'étude sur une chronologie inversée...curieux exercice !

       Il est évident que la représentation nationale s'est totalement désintéressée  de la question de la transmission de la culture, concédée de ce fait aux théoriciens gauchistes qui rêvent d'encadrer les professeurs, c'est ce qui lui vaut à ce jour d'avoir à se pencher sur un problème vestimentaire : en abandonnant notre culture nous n'avons plus rien à offrir et c'est pourquoi on abandonne aussi l'idée, normale, d'assimiler les étrangers qui veulent s'installer en France ; on ne leur propose qu'une superposition de communautés unies par un SMIG culturel a minima or la Nation ne veut pas de communautarisme. Après s'être préoccupés de ce qu'il y a sur la tête, les élus s'intéresseront-ils à ce qu'il y a dans les têtes, de ce que l'éducation nationale y transmet ? Ou bien, faute de proposer une culture désirable, accepteront-ils de se cantonner à octroyer des « places » au titre d'une discrimination dite positive afin d'obtenir un consensus de façade, et très temporaire ? Car, ce qu'ils prétendent offrir, les uns au nom de la générosité, les autres au nom de l'égalité (voir les débats de l'Assemblée : Figaro du 6 février), est perçu « en bas », soit comme de la faiblesse, soit comme du mépris ; mais il serait plus juste d'y voir de l'indifférence et l'ignorance de nos valeurs de liberté et de vérité. Sans cela les élus laisseraient-ils le Ministre de l'éducation nationale rayer d'un trait de plume le grec et le latin, langues de ceux à qui nous devons notre volonté de connaître l'histoire ?

       A mépriser les problèmes de culture, nos quêteurs de voix se trouvent constamment confrontés à des réclamations culturelles étrangères qu'ils n'attendaient pas et qu'ils affrontent ainsi au coup par coup, dans les pires conditions. Si nos élus ont ainsi raté l'assimilation par l'enseignement ce n'est pas seulement parce qu'ils ne savent  pas grand-chose de l'Islam mais surtout parce qu'ils ne sont guère sensibles à notre culture qui est pourtant la leur.         



        

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