L' ORIGINE DES IDEES
Les études scientifiques de
la perception effectuées à partir du dix neuvième
siècle justifient amplement la méfiance de Descartes
vis-à-vis de la perception ; c’est cette méfiance qui l’a
conduit à l’affirmation qu’il existe deux types d’idées :
celles qui nous viennent des sens, idées obscures et confuses
mais utiles pour faire face aux circonstances de la vie du corps (voir
la sixième Méditation) et idées innées que
Dieu a mis en nous pour connaître la réalité telle
qu’elle est. Ce sont les idées innées, en particulier les
idées d’étendue, de mouvement, les idées des
êtres mathématiques qui permettent la connaissance vraie
des lois de la nature c'est-à-dire qui justifient la physique
scientifique naissante de
Galilée
(1564-1642),
Képler
(1571-1630),
Copernic
(1473-1543).
Cette théorie des
idées innées est loin d’avoir été
acceptée par tous les philosophes : dès la publication
des « Méditations » (1641), Descartes ayant
sollicité les objections qu’elles pouvaient soulever, eut
à répondre à Hobbes, philosophe empiriste anglais.
Ces objections sont rassemblées sous le titre de «
troisièmes objections ». Pour Hobbes toutes nos
idées ont leur origine dans l’expérience et donc d’abord
dans la perception : l’idée est une représentation de
l’objet perçu ; elle y renvoie : « lorsque je pense
à un homme, je me représente une idée ou une image
composée de couleur et de figure de laquelle je puis douter si
elle a la ressemblance d’un homme ou si elle ne l’a pas »
écrit Hobbes dans sa cinquième objection. L’idée,
pour le philosophe empiriste, est donc le perçu ou son souvenir
aussi peut-il dire que « la pensée peut être
semblable dans un homme et dans une bête », comme il
l’affirme dans sa sixième objection.
Comme l’idée est
liée au perçu comme à sa cause, donc à la
réalité matérielle, Hobbes ne peut suivre la
démarche de Descartes affirmant l’existence d’une pensée
indépendante du corps (seconde objection de Hobbes), car «
nous ne pouvons séparer la pensée d’une matière
qui pense » aussi « il semble qu’on doit plutôt
inférer qu’une chose qui pense est matérielle
qu’immatérielle ».
Dans le même esprit, Dieu ne
tombant pas sous les sens, on ne peut dit Hobbes en avoir
d’idée, si ce n’est par l’utilisation de notre expérience
de l’idée de cause (sa 5ème objection), « l’homme
voyant qu’il doit y avoir quelque cause de ses images (
c'est-à-dire de ses perceptions) ou de ses idées, et de
cette cause une autre première et ainsi de suite, est enfin
conduit à une fin ou une supposition de quelque cause
éternelle (…) ce qui fait qu’il conclut nécessairement
qu’il y a un être éternel qui existe et néanmoins
il n’a point d’idée qu’il puisse dire être celle de cet
être éternel, mais il nomme ou appelle du nom de Dieu
cette chose que la foi ou sa raison lui persuade. » A la
onzième objection, il renouvelle cette affirmation et sa
10ème objection consiste à montrer que les attributs que
Descartes considère comme ceux de Dieu résultent de
réflexion sur l’expérience humaine de la limitation de
l’indépendance, de l’intelligence et la
puissance.
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On peut constater un certain accord
entre Descartes et Hobbes sur la
perception : c’est une copie du réel en nous dont la
fiabilité n’est pas du tout garantie, aussi Hobbes
considère-t-il que, Platon ayant déjà «
parlé de cette incertitude », Descartes eût pu
s’abstenir « de publier des choses si vieilles »
(première objection de Hobbes).
Pour Descartes comme pour Hobbes
l’idée est une copie de réalité : qu’il s’agisse
de celle qui a trait au sensible ou de l’idée innée, elle
renvoie à une « chose » ou réalité
(res en latin signifie chose) ; mais Descartes estime que, sous
certaines conditions comme nous l’avons vu (notre étude sur
Descartes), l’idée innée est fiable c'est-à-dire
qu’elle est une copie fidèle de ce qu’elle représente. Sa
démonstration en l’occurrence repose essentiellement sur les
mathématiques.
Ajoutons qu’il y a chez Descartes
également une autre conception de l’idée lorsqu’il
s’interroge dans la 2ème Méditation : « Mais
qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une
chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui entend, qui
conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui
imagine aussi et qui sent ». Seuls concevoir, sentir
c'est-à-dire percevoir, et dans une certaine mesure
imaginer renvoie à la notion d’idée comme « image
de », imaginer étant souvent présenté par
Descartes comme combiner des perceptions : par exemple un centaure est
une combinaison imaginée d’homme et de cheval ; mais
tandis que « se représenter » est passif, douter,
affirmer, nier, vouloir ou ne pas vouloir sont des actions.
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On peut constater que les chefs de
file de l’empirisme pendant deux siècles au moins sont anglo-
saxons tandis que le rationalisme cartésien, marquée par
la notion d’idée innée est continentale : on la trouve
chez Spinoza (1632-1677),Malebranche(1638-1715), Leibniz (1646-1716)
qui acceptent le dualisme cartésien de l’âme et du corps
et donnent des solutions différentes aux problèmes que
cela pose. L’influence anglaise se fait sentir au 18ème
siècle chez ceux que la tradition littéraire appellent
« les philosophes » avec Montesquieu en politique,
Condillac en ce qui concerne la philosophie de la
connaissance.
Dans son « Essai sur
l’origine des connaissances humaines », au chapitre II §9 ,
Condillac pose et résout ainsi le problème de l’origine
des idées « les idées que l’on appelle sensation
sont telles que si nous avions été privés des sens
nous n’aurions jamais pu les acquérir (…) aucun philosophe n’a
avancé qu’elles fussent innées (…) mais ils ont
prétendu qu’elles ne sont pas des idées comme si elles
n’étaient pas en elles-mêmes autant représentatives
qu’aucune autre pensée de l’âme » Et plus loin
: « Qu’on rejette donc l’hypothèse des idées
innées et qu’on suppose que Dieu ne nous donne par exemple que
des perceptions de lumière et de couleur ; ces perceptions ne
traceront-elles pas à nos yeux de l’ étendue, des
lignes et des figures ? Mais, dit-on, on ne peut s’assurer par les sens
si ces choses sont telles qu’elles le paraissent : donc les sens ne
donnent point d’idées. Quelle conséquence ! S’en
assure-t-on mieux avec des idées innées ? Q’importe qu’on
puisse par les sens connaître avec certitude quelle est la figure
d’un corps ? La question est de savoir si, même quand ils nous
trompent, ils ne nous donnent pas l’idée d’une figure »
Le bon abbé paraît quand
même bien embarrassé et au paragraphe suivant,
reconnaissant le bien fondé de la critique des sens, il
s’interroge : « Mais n’y aurait-il pas un milieu à prendre
? Ne pourrait-on pas trouver dans nos sens une source de
vérité et une source d’erreur et les distinguer si bien
l’une de l’autre qu’on pût constamment puiser dans la
première » (§10).
C’est assez ingénument
supposer le problème résolu ; Condillac reprend un
exemple donné par Descartes : une tour que je vois ronde de loin
m’apparaît carrée lorsque je m’approche. Je reconnais
alors l’erreur de ma première perception visuelle et le toucher
des angles corrobore ma deuxième perception ; fort bien. Mais
quand il s’agit du bâton partiellement immergé qui parait
brisé à la vue, pourquoi préférer le
jugement du toucher qui l’affirme non brisé…si ce n’est qu’on
admet la découverte cartésienne de la réfraction ?
Et quand il s’agit d’objets lointains comme ceux dont traite
l’astronomie de Képler ou Galilée … On dit que lorsque
Christophe Colomb affréta des navires qu’il dirigea vers l’Ouest
pour atteindre l’Inde, la traversée s’avérant longue
l’équipage commençait à montrer quelque
nervosité et quelque scepticisme par rapport à
l’hypothèse de la rotondité de la terre. Ce «
milieu à prendre » auquel se réfère
Condillac n’est en l’occurrence qu’une vérité
découverte par la science et si bien confirmée par
l’usage qu’on en oublie l’origine purement
scientifique.
J’aimerais bien me raccrocher
à la facilité d’un juste milieu et considérer
l’ordinateur avec lequel je communique avec vous comme une simple
machine à écrire, ce qu’il est entre autre ! Mais vu les
facéties auxquelles il se livre parfois je suis rappelé
à cette réalité qu’un ordinateur n’est pas
essentiellement une machine à écrire, ce qui
paraîtra évident à tous au prochain siècle :
la voie moyenne n’est que la vérité d’une idée
imposée par la familiarité, qui n’implique d’ailleurs pas
nécessairement compréhension.
Comme on le voit le
problème de l’origine des idées est étroitement
lié à celui de la valeur de notre connaissance :
l’idée innée pour Descartes est la solution qui garantit
une connaissance vraie alors que la fiabilité de la perception
est largement mise en cause. Les empiristes considèrent qu’il
n’y a pas d’idée innée et pour Condillac il s’agit d’une
hypothèse dont on pourrait se passer, mais en même temps
il met bien en évidence, malgré lui, la difficulté
alors d’établir une science fiable. Or, pour Descartes ce sont
les mathématiques qui imposent ce que Condillac considère
comme une hypothèse : il va nous falloir examiner comment il
défend cette thèse et si elle est toujours
valable.
Remarque : une honnête connaissance de Descartes était
nécessaire pour aborder le thème de l’origine des
idées, c’est pourquoi nous en avons d’abord proposé la
lecture. Ici nous utilisons en outre les « troisièmes
objections », celle de Hobbes, dans l’édition « la
Pléiade ».