L’ordre du
monde et la connaissance
Il appartenait à un empiriste de
mettre en évidence l’absence de fondement de notre confiance
dans la science et l’on doit savoir gré à Hume d’avoir
exposé sans concession la question de la justification de la
connaissance. Empruntons lui encore un texte tiré cette fois de
son « Enquête sur l’entendement humain » :
« Il semble évident que, si toutes les scènes
de la nature changeaient continuellement de telle manière qu’il
n’y ait aucune ressemblance entre deux évènements, et
qu’au contraire tout objet soit entièrement nouveau, sans aucune
analogie avec ce qu’on avait vu auparavant, nous n’aurions jamais
atteint, dans ce cas, la moindre idée de nécessité
ou de connexion entre ces objets. Nous pourrions dire, dans une telle
hypothèse, qu’un objet en a suivi un autre, mais non que l’un a
été produit par l’autre. La relation de cause à
effet serait nécessairement absolument inconnue aux hommes.
Dès lors ce serait la fin de toute inférence et de tout
raisonnement sur les opérations de la nature; la mémoire
et les sens resteraient les seuls canaux qui pourraient livrer
accès dans l’esprit à la connaissance d’une existence
réelle. Notre idée de nécessité et de
causalité naît donc entièrement de l’observation
d’une uniformité dans les opérations de la nature
où des objets semblables sont constamment conjoints les uns aux
autres, et l’esprit déterminé par accoutumance à
inférer l’un de l’apparition de l’autre. Ces deux circonstances
forment le tout de la nécessité que nous attribuons
à la matière. En dehors de la constante conjonction
d’objets semblables et de l’inférence, qui en résulte,
d’un objet à l’autre, nous n’avons aucune notion d’aucune
nécessité ou connexion. » (Aubier.
Bibliothèque philosophique. Traduction André Leroy.
Section VIII)
Ainsi la répétition d’expériences de la succession
habituelle de deux évènements impose à
l’esprit l’idée de la causalité : un
phénomène A étant toujours suivi d’un
phénomène B, nous inférons que B suivra
nécessairement A chaque fois que A se produira; c’est donc bien
de l’ordre qui existe dans la nature que nous tirons l’idée de
cause, puisque « d’un objet à l’autre, nous n’avons
aucune notion d’aucune nécessité» (voir
exposé précédent sur Hume). L’hypothèse
proposée par Hume est convaincante : si les
phénomènes ne se suivaient pas toujours dans le
même ordre nous n’attendrions pas tel phénomène
comme nous y sommes habitués quand nous percevons celui qui le
précède habituellement. Nous n’aurions que la
mémoire et les sens pour nous informer de l’utilité ou de
la nocivité pour nous-mêmes de ce que nous percevons, par
exemple si tel objet est comestible ou si tel animal est
dangereux.
Tout jugement concernant la connaissance implique effectivement la
confiance dans l’ordre du monde. Descartes avait bien vu que la science
physique, qui énonce des lois, pose le problème du temps
et il l’avait résolu par l’examen des attributs de Dieu : la
volonté divine étant parfaite, elle ne saurait changer (
ni pour être plus parfaite ni a fortiori pour être moins
parfaite !) Nous sommes donc assurés que les lois de la nature
ne changeront pas. Le fait que l’expérience répond
à notre attente, comme le constate Hume, ne confirme-t-il pas la
solution de Descartes ?
Il est toujours facile de résoudre un problème en faisant
appel à Dieu, point n’est besoin de la philosophie pour fournir
de telles solutions. Le succès même de l’idée de
cause suggère effectivement l’idée qu’il existe un ordre
du monde et donc une Intelligence qui gouverne le monde, ce que disait
déjà Platon. Mais n’y a-t-il qu’un seul moyen d’envisager
cet ordre du monde ? On peut envisager que cet ordre du monde
existe objectivement, c'est-à-dire réellement, ou qu’il
existe subjectivement c'est-à-dire que l’homme, dans son rapport
avec la nature, ne peut la saisir qu’ordonnée parce que c’est
lui-même qui lui impose un ordre : telle sera la solution de
Kant. Comment cela est-il possible ?
Les « a priori » de la nature humaine
Toute connaissance est un rapport entre un esprit connaissant et un
objet connu. En dehors des philosophes sceptiques, les philosophes se
sont montrés réalistes, c'est-à-dire qu’ils ont
considérés que la connaissance humaine, en tant que
rationnelle, atteint le réel tel qu’il est. Pour Kant ce sont
les formes mêmes de la sensibilité humaine qui sont
créatrices de l’ordre du monde que nous percevons. Cela signifie
que nous ne percevons vraisemblablement pas le monde tel qu’il est, -il
est même impossible de l’affirmer- nous ne connaissons donc le
monde que tel qu’il nous apparaît c’est à dire comme
phénomène ; Kant prend ce terme de
phénomène au sens étymologique : phainomenon, en
grec, ce qui apparaît. Il faut donc distinguer ce qui est : le
noumène ou la chose en soi, et le phénomène la
chose en soi telle que les formes a priori de notre sensibilité
nous la font apparaître. Ces formes a priori de la
sensibilité humaine qui nous met en rapport avec ce que nous
percevons, sont l’espace et le temps. L’espace est l’ordre de ce qui
est donné simultanément (c'est-à-dire en
même temps) à notre sensibilité ; quant au temps,
il est l’ordre de ce qui nous est donné successivement. Il
ne faut donc pas s’étonner que le monde nous apparaisse
ordonné dans l’espace et dans le temps si, dans le rapport
même que nous avons avec lui, notre sensibilité
procède à une telle mise en ordre. Il reste bien
sûr à justifier que l’espace et le temps sont des formes a
priori de la nature humaine.
(Nous examinerons plus loin un texte de la « Critique de la
Raison pure » dans lequel Kant procède à cette
démonstration, en ce qui concerne l’espace ; la
démonstration est identique en ce qui concerne le
temps)
Mais si l’on s’en tenait aux conditions a priori de la
sensibilité, il n’y aurait qu’un pur « continuum de
sensations », un flux continuel « d’ ici et de maintenant
». Or ce n’est pas ainsi que nous percevons : nous saisissons un
monde d’objets qui ont leur unité et d’évènements
qui ont un commencement et une fin : il faut donc que sur ce flux
continu de sensations s’effectue un découpage. C’est
l’entendement humain qui procède à ce découpage
sur le flux de la sensation, grâce à ses concepts a priori
ou catégories, de telle sorte qu’il existe pour nous
un monde d’objets et d’évènements. Comme on le voit la
sensibilité est une faculté passive qui reçoit des
sensations de manière continue, l’entendement est une
faculté active. (Remarque : il est bien possible que le
bébé pendant un certain temps ne ressente qu’un flux de
sensations. Mais il faudra attendre le vingtième siècle
pour avoir ce point de vue de psychologie génétique. Les
philosophes des siècles précédents qui se sont
intéressés à la nature humaine l’ont toujours
envisagée « telle qu’elle sort des mains du
Créateur », c’est-à-dire, en fait, chez l’adulte.)
Nous n’entrerons pas dans le détail de la table des
catégories ou concepts a priori par lesquelles l’entendement
procède au découpage des sensations, grâce à
quoi il y a, pour l’être humain, un monde de
phénomènes, c'est-à-dire un monde d’objets et
d’évènements : manifestement Kant a fait appel à
la table des catégories de la logique d’Aristote, enrichie de
deux catégories (pour des besoins de symétrie ?) Nous
pouvons nous contenter de l’examen de deux de ces concepts a priori,
ceux de substance et de cause, pour comprendre comment l’entendement
exerce son activité sur le flux de la sensation de sorte que
l’homme se trouve devant un monde ordonné d’objets et
d’évènements.
La catégorie ou concept a priori de substance est celle
qui nous permet de rapporter un certain nombre de données
sensibles à un objet : ma vue me fournit des sensations parmi
lesquelles je distingue certaines comme devant être
rapportées à un même objet : par exemple, quand je
vois un livre sur la table, je distingue les sensations qui me viennent
du livre de celles qui me viennent de la table alors qu’elles sont, en
quelque sorte, à égalité sur ma rétine.
D’autres sensations peuvent aussi me venir du toucher, de l’ouïe
que je rapporte à un même objet de perception (par exemple
ce chat que je caresse et qui ronronne). C’est grâce à son
activité que l’entendement découpe ainsi dans le flux des
sensations pour en rapporter certaines, à l’exclusion des
autres, à une réalité ou substance
(étymologie latine de ce terme : substare : se tenir dessous) :
il s’agit donc de la réalité stable existant « en
dessous » des qualités que nous percevons et qui en est le
support. Ces qualités elles-mêmes ne sont pas très
stables ; par exemple, comme l’ont bien vu les peintres
impressionnistes, la couleur d’un objet change avec l’éclairage
or la lumière changeant constamment au cours de la
journée, la couleur des objet se modifie constamment.
On voit ce que signifie ce terme d’a priori utilisé par Kant
dans la « Critique de la Raison Pure » : il faut le penser
par opposition au terme « a posteriori » qui signifie
« dû à l’expérience » ; « a
priori » signifie « qui n’est pas dû à
l’expérience », qui appartient à la nature humaine
; il s’agit donc des conditions de connaissance propres à
la nature humaine, avant toute expérience et qui rendent
l’expérience possible. En tant que telles, elles
caractérisent la nature humaine ; ces conditions étant
les mêmes chez tous les hommes, la théorie de la
connaissance chez Kant est donc une théorie de la nature humaine.
Examinons le concept de cause qui est aussi un concept a priori ; il
n’est pas tiré de l’expérience mais bien plutôt il
rend l’expérience possible en poussant l’entendement à
rapporter un phénomène à un autre qui le
précède ou l’accompagne, comme à celui qui le
produit : ainsi se justifie la nécessité du rapport
causal. Le succès du concept de cause n’exige aucune
intervention divine puisque c’est un concept a priori de l’entendement
humain qui s’applique aux formes a priori de la sensibilité
humaine, comme tout concepts a priori de notre entendement, et non pas
aux choses en soi.
Pour que l’entendement, faculté active, s’applique
à la sensibilité il y faut l’intervention de
l’imagination : aux catégories de l’entendement correspondent
les schèmes a priori de l’imagination. « La critique de la
raison pure » se présente donc comme une théorie
des facultés de la nature humaine qui permet de résoudre
le problème de l’ordre du monde, en fait le problème du
temps, soulevé par Hume, et de justifier ainsi,
philosophiquement, la connaissance. Cependant la connaissance humaine
porte sur les choses telles qu’elles nous apparaissent, compte tenu des
conditions de la sensibilité humaine, et non telles qu’elles
sont en soi : de celles-là on ne peut rien dire.
*
* *
Les Idées de la Raison Pure : le Moi, le Monde et Dieu
Cette solution permettra à Kant de soutenir à la fois le
déterminisme lié au concept a priori de causalité
et la liberté : ainsi comme phénomène je
m’apparais toujours dans le temps et donc soumis au concept de cause,
mais les actes que je saisis comme nécessaires dans le temps
peuvent être produits par un être libre, comme
noumène. Cette conciliation entre déterminisme et
liberté n’est pas un des moindres intérêts de la
philosophie de Kant et cet intérêt n’est pas d’ordre
purement logique : quand je revendique la liberté d’un acte, on
peut toujours m’expliquer qu’il avait une cause ( et donc qu’il
était nécessaire), ce qui est vrai du point de vue du
monde des phénomènes ; et pourtant il peut être
libre mais cela renvoie à un domaine qui n’est pas celui de la
connaissance. Ainsi quand je me connais moi-même comme
phénomène (introspection), je me saisis dans le temps ;
je ne peux me connaître autrement c'est-à-dire comme chose
en soi.
La distinction entre phénomène et chose en soi donne
lieu, chez Kant, à des conséquences très
particulières en ce qui concerne l’idée de Monde et celle
de Dieu : il est impossible de démontrer l’existence de Dieu
puisque les catégories de l’entendement ne s’appliquent
valablement que sur le donné sensible, or Dieu ne tombe pas sous
le coup de notre sensibilité. Toute démonstration de
l’existence de Dieu qui s’appuie sur la nécessité d’une
cause du Monde est sans valeur car l’idée de Monde donne lieu
à des antinomies, c’est-à-dire à des propositions
contradictoires dont la valeur consiste à souligner les
difficultés de la thèse opposée. En effet soit
j’admets que tout évènement suppose une cause en ce
monde, et cette cause elle-même une cause etc : nous sommes ainsi
engagés dans une régression à l’infini, de sorte
que l’évènement considéré ne parvient pas
à être le résultat d’une série finie de
causes et donc logiquement ne peut être ! Ce qui est
absurde puisqu’il est. Ou bien j’arrête cette série des
causes en affirmant une cause première, c'est-à-dire une
cause sans cause, Dieu, mais un tel arrêt dans la recherche des
causes est arbitraire et me fait sortir du champ des
phénomènes auquel, seul, s’applique légitimement
le concept a priori de cause : ainsi font ceux qui croient pouvoir
démontrer l’existence de Dieu comme créateur du monde
(Descartes entre autre !). Pour Kant il est impossible de
démontrer l’existence de Dieu, ce qui ne signifie pas que Kant
la niait : il était croyant et protestant.
Nous venons d’exposer ici ce que Kant appelle « les Idées
de la Raison Pure » c’est-à-dire les trois Idées
avec lesquelles la Raison sort, naturellement mais de manière
illégitime, du monde des phénomènes auquel, seul,
s’appliquent légitimement les catégories de
l’entendement. Il est naturel, nous dit Kant, que la raison soit
poussée à sortir du monde des phénomènes
mais elle ne porte ainsi sur aucun objet. Dans le cas de l’Idée
de monde il est même bon que l’homme soit naturellement
poussé à cette recherche infinie des causes : c’est ainsi
qu’il fait progresser la science.
*
* *
Les trois Critiques
La première « critique », la « Critique de la
Raison Pure » (1781) porte sur la connaissance.
C’est dans la partie qu’il appelle «Esthétique » que
Kant expose sa théorie de la sensibilité et de ses formes
a priori, que sont l’espace et le temps ; il prend le mot
esthétique en son sens étymologique à savoir
l’étude de ce qu’il y a de sensible dans la connaissance (sens
abandonné depuis, nous dit le « vocabulaire de la
philosophie et des sciences humaines » de Louis-Marie Morfaux ;
Armand Colin éditeur)
La théorie des concepts a priori, ou catégories,
est exposée dans l’ « Analytique » de « la
Critique de la Raison Pure » et les trois Idées de la
raison pure font l’objet de la « Dialectique » du
même ouvrage. L’ « Analytique » de la «
Critique de la Raison pure » traite donc de l’Entendement tandis
que la Dialectique traite de la Raison : on voit donc que Kant
distingue l’entendement et la Raison. L’entendement est la
faculté qui applique légitimement les catégories
au donné sensible. La Raison est la faculté qui pousse
l’homme à sortir du sensible dans l’application des
catégories de l’Entendement. C’est bien sûr
illégitime du point de vue de la connaissance, mais cela n’est
pas sans signification : l’homme n’est-il pas l’être qui ne peut
se contenter d’une connaissance portant sur le sensible bien qu’il ne
puisse en atteindre une autre ?
Kant appelle « transcendantale » « toute connaissance
qui s’occupe en général, non pas tant d’objets, que de
notre mode de connaissance en tant que celui-ci doit être
possible a priori » (voir Introduction à la «
Critique de la Raison Pure » chapitre 7 P. 46 ). Cette notion
correspond bien à la démarche de Kant qui part de la
réflexion de Hume sur la causalité et cherche, en effet,
à quelles conditions de la connaissance le succès de
cette notion est possible, cela sans sortir du monde des
phénomènes, c’est-à-dire sans faire appel à
une cause transcendante : dès lors c’est bien dans la nature
humaine qu’il faut chercher ces conditions de possibilité car,
puisque la connaissance existe, c’est qu’elle est possible.
La deuxième Critique, la « Critique de la
raison pratique » (1788), est consacrée à la morale
qui, en effet, est question pratique puisqu’il s’agit de savoir comment
l’homme doit agir. La « Critique du jugement » (1790) est
consacrée au jugement téléologique,
c’est-à-dire de finalité, et au jugement
esthétique proprement dit c'est-à-dire au beau et au
sublime. Etonnez-vous après cela que la philosophie de Kant soit
appelée le Criticisme ! Dans chacune des deux dernières
« Critique », Kant tire les conséquences de la
théorie des facultés développée dans la
« Critique de la Raison pure ».
On voit qu’avec Kant se produit une révolution dans la notion de
subjectivité : jusque là, les philosophes
considéraient la subjectivité sur le plan purement
individuel ; or Kant introduit l’idée d’une subjectivité
universelle propre à la nature humaine : on peut appeler cela
l’objectivité puisqu’elle renvoie à des conditions de
connaissance qui sont liées à la nature humaine et donc
implique un accord nécessaire de tous les hommes. Il s’agit donc
en fait une révolution dans la notion
d’objectivité.
TEXTE DE KANT extrait de la Critique de la Raison Pure
(Esthétique transcendantale édition P.U.F. traduction de
l’allemand par Tremesaygues et Pacaud. Pages 55,56 et 57)
Exposition métaphysique du concept d’espace
Kant démontre dans ce texte que l’espace est une forme a priori
de la sensibilité. La lecture en est peu facile apparemment,
aussi nous nous efforcerons de vous y aider après que vous ayez
déchiffré le texte :
« 1) L’espace n’est pas un
concept empirique qui ait été tiré
d’expériences externes. En effet, pour que certaines sensations
puissent être rapportées à quelque chose
d’extérieur à moi (c'est-à-dire à quelque
chose située dans un autre lieu de l’espace que celui dans
lequel je me trouve), et de même, pour que je puisse me
représenter les choses comme en dehors et à coté
les unes des autres,- par conséquent comme n’étant pas
seulement distinctes, mais placées dans des lieux
différents – il faut que la représentation de l’espace
soit posée déjà comme fondement. Par suite la
représentation de l’espace ne peut pas être tirée
de l’expérience des rapports des phénomènes
extérieurs, mais l’expérience extérieure
elle-même n’est possible avant tout qu’au moyen de cette
représentation.
2) L’espace est une représentation nécessaire a priori
qui sert de fondement à toutes les intuitions
extérieures. On ne peut jamais se représenter qu’il n’y
ait pas d’espace, quoique l’on puisse bien penser qu’il n’y ait pas
d’objets dans l’espace. Il est considéré comme la
condition de possibilité des phénomènes, et non
pas comme une détermination qui en dépende, et il est une
représentation a priori qui sert de fondement, d’une
manière nécessaire, aux phénomènes
extérieurs.
3) Sur cette nécessité a priori se fonde la certitude
apodictique de tous les principes géométriques et la
possibilité de leur construction a priori. En effet si cette
représentation de l’espace était un concept acquis a
posteriori qui serait puisé dans la commune expérience
externe, les premiers principes de la détermination
mathématique ne seraient rien que des perceptions. Ils auraient
donc toute la contingence de la perception ; et il ne serait pas
nécessaire qu’entre deux points il n’y ait qu’une seule ligne
droite, mais l’expérience nous apprendrait qu’il en est toujours
ainsi. Ce qui est dérivé de l’expérience n’a
qu’une généralité relative, c'est-à-dire
par induction. Il faudrait donc aussi se borner à dire,
d’après les observations faites jusqu’ici, qu’on n’a pas
trouvé d’espace qui eût plus de trois dimensions.
4) L’espace n’est pas un concept discursif, ou, comme on dit, un
concept universel de rapport des choses en général, mais
une pure intuition. En effet on ne peut se représenter qu’un
espace unique, et, quand on parle de plusieurs espaces, on n’entend par
là que les parties d’un seul et même espace. Ces parties
ne sauraient non plus être antérieures à cet espace
unique qui comprend tout, comme si elles en étaient les
éléments (capables de le constituer par leur assemblage),
mais elles ne peuvent au contraire être pensées qu’en lui.
Il est essentiellement un ; le divers qui est en lui et, par
conséquent, aussi le concept universel d’espace en
général, repose en dernière analyse sur des
limitations. »
Explication
Les alinéas 2et 4 indiquent
ce que l’espace n’est pas : il n’est pas un concept empirique ni un
concept discursif ; il n’est donc pas un concept. Il est une
représentation c’est-à-dire qu’il ne relève pas de
l’entendement ; il relève de la sensibilité : c’est
« une pure intuition ». Rappelons qu’ « intuere
» en latin veut dire saisir ; cette saisie, pour Kant, est une
fonction de la sensibilité : l’entendement lorsqu’il ne porte
pas sur le sensible ne porte sur rien. En ce sens Kant prend parti pour
l’empirisme contre le rationalisme cartésien: pour Descartes, il
existe une intuition purement intellectuelle, c’est le cas lorsque nous
saisissons clairement et distinctement des idées vraies, et en
premier lieu les idées innées. Pour Kant les idées
innées n’existent pas : toute idée qui a un contenu
renvoie au sensible.
Même s’il est un peu
long à lire le premier alinéa est très
compréhensible : il indique que pour se représenter
(percevoir) une chose dans l’espace, à coté d’une autre,
devant moi par exemple, il faut avoir déjà une
représentation de l’espace, sinon les termes mêmes «
à coté » « devant » etc n’auraient
aucun sens. Ce n’est donc pas l’expérience qui m’enseigne
l’espace mais l’expérience elle-même n’est possible que si
j’ai d’abord une représentation de l’espace : la
représentation de l’espace « sert de fondement à
toutes les intuitions extérieures». Le
deuxième alinéa peut donc affirmer que « l’espace
est une représentation nécessaire a priori (…) à
toutes les intuitions extérieures » et donc que cette
représentation a priori est la condition même de
possibilité des phénomènes «
extérieurs », loin de dépendre de ces
phénomènes : c’est une représentation
nécessaire pour qu’il y ait des phénomènes. Le
terme « a priori » constamment répété
signifie « avant toute expérience » : la
représentation de l’espace ne dépend donc pas de
l’expérience mais rend possible l’intuition d’objets dans
l’espace; le terme « intuition » renvoie à la
sensibilité, le terme de concept renvoie à l’entendement
: l’espace renvoie à la sensibilité qui se
représente c’est-à-dire qui se rend présent des
objets extérieurs.
Le 4ème alinéa nous
dit que l’espace n’est pas un concept discursif (il n’est pas
fabriqué par le langage en comparant des espaces, comme on
fabrique ordinairement des concepts en comparant des objets, par
exemple le concept de table en comparant des tables.) : en effet on ne
peut se représenter qu’un seul espace (on ne peut donc «
comparer), et lorsqu’on emploie ce terme au pluriel il ne s’agit que de
parties de cet espace en général ; les parties ne donnent
pas l’idée du tout mais n’existent que par le tout et elles ne
peuvent le reconstituer en s’additionnant « elles ne peuvent (…)
être pensées qu’en lui », mais comme Kant l’indique
au 2ème alinéa « On ne peut jamais se
représenter qu’il n’y ait pas d’espace », alors même
qu’on peut « penser qu’il n’y ait pas d’objets dans l’espace
».
Nous avons sauté
l’étude du 3ème alinéa que Kant a lui-même
supprimé dans la 2ème édition. Cette omission peut
paraître bien venue puisque nous savons aujourd’hui qu’il y a des
géométries non euclidiennes ; mais ce n’est
évidemment pas la raison de cette suppression : le 4ème
alinéa renvoie bien à l’idée d’un seul espace et
les arguments de Kant renvoient bien aux caractères de
nécessité de la géométrie euclidienne, la
seule existant à son époque. Mais il remarque que, si
l’espace était tiré de l’expérience sensible, la
science de la géométrie n’aurait pas de
nécessité en soi (apodictique : en soi et non en vue
d’autre chose) ; fondée sur l’expérience, elle pourrait
être remise en question par une autre expérience, comme
c’est le cas pour tout raisonnement qui prétend aller du
particulier à l’universel
(induction).
Nous vous conseillons de relire le texte, sans aller trop vite. Vous
pourrez comprendre que les arguments concernant le temps sont
pratiquement les mêmes. S’y ajoute une réflexion
concernant le moi dont nous ne pouvons avoir connaissance que comme
forme du temps, donc comme phénomène. Quand nous
réfléchissons sur nous-mêmes, nous ne pouvons nous
connaître comme noumène ou chose en soi.
Il reste à examiner si la théorie kantienne de la
connaissance est compatible avec l’évolution de la science, en
particulier des sciences physiques, celles qui portent sur la
connaissance de la Nature et sur lesquelles se développent
aujourd’hui des techniques dont l’essor est prodigieux.