Avec la théorie des idées innées, les
rationalistes pensaient préserver la possibilité pour
l’homme d’atteindre le vrai, c'est-à-dire le réel tel
qu’il est, malgré la subjectivité de la perception. C’est
dans le domaine des mathématiques qui semblait pourtant le plus
favorable à leur thèse que le rationalisme s’est
trouvé mis en échec comme nous l’avons vu. Qu’en est-il
en ce qui concerne l’empirisme ?
Un philosophe empiriste comme Hume
(1711-1776) s’installe d’emblée dans l’acceptation de la
critique de la perception : « Toutes les perceptions de l’esprit
humain se ramènent à deux espèces distinctes que
j’appellerai impressions et idées (…) Les perceptions qui
entrent avec le plus de force et de violence, nous pouvons les appeler
impressions ; et sous ce nom je réunis toutes nos sensations,
passions et émotions telles qu’elles se présentent
d’abord à l’âme. Par idées, j’entends leurs images
affaiblies dans la pensée et le raisonnement » ( Hume
« Traité de la nature humaine » livre I section I,
nous commentons ici les douze premières lignes. Nous utilisons
l’édition de poche Garnier-Flammarion, ici p.41). La
définition de l’idée est donc celle d’une copie qui
renvoie à un modèle qui est en nous ; quant à ces
modèles qui « entrent en nous avec force et violence
», il s’agit bien de ce qu’on appelle usuellement la perception.
Il n’y a rien d’autre dans l’esprit de l’homme que les «
impressions » et leurs copies.
On peut se demander pourquoi
Hume éprouve le besoin de sortir du langage habituel. C’est
qu’il se situe immédiatement dans la subjectivité qui
résulte de la critique de la perception : nous ne pouvons
être sûrs que ce que nous percevons ressemble à ce
qui est, mais il est sûr que nous percevons c'est-à-dire
que quelque chose d’extérieur à nous, par exemple,
impressionne nos sens, que nous le voulions ou non. En fait Hume use
ici un vocabulaire proche de l’étymologie : la perception
au sens usuel résulte bien de quelque chose qui impressionne mes
sens, sans que j’y sois pour rien, qu’elle soit due à quelque
objet extérieur ou provoquée par quelque chose d’interne
et donc de subjectif comme dans le cas d’une douleur ou d’une
émotion ; et c’est le fait qu’elle s’impose ainsi qui autorise
Hume à parler de « force et de violence », mais
impression et idée sont subjectives : « la
différence entre elles se trouve dans le degré de force
et de vivacité avec lequel elles frappent l’esprit et se frayent
un chemin dans notre pensée ou notre conscience »; en
effet une idée dont on n’a pas conscience n’est pas même
une idée.
Le philosophe empiriste qui
accepte la mise en cause de la fiabilité de la perception se
trouve dans une situation étrange et Hume n’élude pas
cela, au contraire : l’impression de sensation (c'est-à-dire ce
qu’on appelle usuellement « perception »), «
naît dans l’âme d’une manière originelle de causes
inconnues » ( livre I section II p.48) puisqu’ en effet
nous ne savons pas comment est l’objet indépendamment de notre
perception. Et Hume tire la conséquence de l’acceptation de la
subjectivité: « Il est évident que toutes les
sciences sont plus ou moins reliées à la nature humaine
et que, si loin que certaines d’entre elles puissent paraître
s’en écarter, elles y reviennent toujours par une voie ou par
une autre», toutes « dépendent dans une certaine
mesure de la science de l’Homme, puisqu’elles relèvent de la
compétence des hommes et que ce sont leurs forces et leurs
facultés qui en jugent (…) et par conséquent,
nous-mêmes ne sommes pas seulement les êtres qui raisonnent
mais aussi l’un des objets sur lesquels nous raisonnons »
(Introduction p.33). Empiriste, il veut s’en tenir à
l’expérience : « nous ne pouvons aller au-delà de
l’expérience : toute hypothèse qui prétend
découvrir des qualités originelles et ultimes de la
nature humaine doit être d’emblée rejetée comme
présomptueuse et chimérique » (Introduction p.35
:c’est évidemment une critique des cartésiens) ; et dans
ce contexte il tire avec cohérence l’enseignement de la critique
de la perception : « il me semble évident que l’essence de
l’esprit nous étant tout aussi inconnue que celle des corps
extérieurs il doit être tout aussi impossible de
constituer une notion quelconque de ses pouvoirs et de ses
qualités autrement que par des expériences soigneuses et
exactes et par l’observation des effets particuliers qui
résultent des différentes circonstances et situations
où il est placé.»
Comme on le voit la position du
philosophe empiriste, lorsqu’il sort de la croyance naïve à
la fiabilité de la perception, n’est pas une solution de
facilité et l’on ne peut s’étonner qu’il se reconnaisse
sceptique. Au début de la 4ème partie du «
Traité » (p.264 et 265) il s’en explique : « Si on
me demandait (…) si je suis un de ces sceptiques qui soutiennent que
tout est incertain et que notre jugement ne possède pour
rien aucun critère de vérité et d’erreur, je
répondrais que cette question est entièrement superflue
et que ni moi ni personne ne fûmes jamais sincèrement et
constamment de cette opinion. La nature, par une
nécessité absolue et incontrôlable, nous a
déterminés à juger, comme à respirer et
à sentir. (…) Qui s’est donné la peine de réfuter
les arguties de ce scepticisme total n’a fait en réalité
que discuter tout seul ». L’homme, comme les autres animaux, agit
comme si sa connaissance était objectivement vraie : il ne peut
faire autrement. La section XVI de la 3ème partie traite
d’ailleurs « De la raison des animaux
».
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Hume s’efforce donc d’examiner la
manière dont l’esprit procède à partir des
idées qui lui viennent des sens, dont certaines sont simples, ce
sont les copies des impressions et dont d’autres sont complexes :
« Etant donné que toutes les idées simples peuvent
être séparées par l’imagination et qu’elle peut les
unir de nouveau sous quelque forme qui lui plait, rien ne serait plus
incompréhensible que les opérations de cette
faculté si elle n’était guidée par des principes
universels qui la rendent, dans une certaine mesure, cohérente
avec elle-même en tous temps et en tous lieux (…) Ce principe
d’union entre les idées ne doit pas être
considéré comme une connexion inséparable, car
cela a déjà été exclu de l’imagination, et
nous ne devons pas non plus conclure que l’esprit ne peut joindre deux
idées sans ce principe, car rien n’est plus libre que cette
faculté : mais il nous faut seulement le regarder comme une
force douce qui d’ordinaire l’emporte (…) Les qualités qui sont
à l’origine de cette association et qui conduisent l’esprit
d’une idée à une autre de cette manière-là
sont au nombre de trois, à savoir, la RESSEMBLANCE, la
CONTIGUITE dans le temps ou dans l’espace et la relation de CAUSE
à EFFET » ( début de la section 4, livre I, p.53-54)
Des deux premières nous
dirons qu’elles ne sont pas absolument originales dans l’histoire de la
philosophie : on les trouve déjà dans « le
Phédon » de Platon (73 c d e), mais il est vrai que la
théorie de l’association des idées est
développée par Hume en tant que mode de
pensée (elle a une autre signification dans le
Phédon) : « Il va sans dire que dans le cours de notre
pensée et dans le mouvement de nos idées, notre
imagination se porte d’une idée à une autre qui lui
ressemble, et que cette qualité, à elle seule, constitue
pour l’imagination une association et un lien suffisants. Il est de
même évident que les sens, lorsqu’ils changent d’objets,
n’ont d’autres choix qu’en changer régulièrement et de
les prendre comme ils les trouvent, contigus les uns aux autres ;
l’imagination doit, par une longue accoutumance, acquérir la
même méthode de pensée et suivre les divisions du
temps et de l’espace quand elle conçoit ses objets »
(p.54). Comme on le voit lorsque Hume dit qu’il faut se
référer à l’expérience pour comprendre
comment fonctionne l’esprit humain, cette expérience n’a pas
grand-chose à voir avec celles de nos laboratoires de
psychologie : il s’agit manifestement
d’introspection.
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Mais c’est par son analyse de la
causalité que la philosophie de Hume prend une importance
considérable : partant toujours de la perception pour essayer de
comprendre comment l’esprit humain est arrivé à former la
notion de cause, Hume constate qu’aucune perception ne livre, en
elle-même une connexion nécessaire entre un
évènement et un autre : « Quand j’examine
avec le plus grand soin les objets que l’on nomme communément
causes et effets, je constate, en considérant un cas pris
séparément, que l’un des objets est antérieur et
contigu à l’autre ; et, en élargissant mes vues pour
considérer plusieurs cas, je découvre seulement que des
objets semblables sont toujours placés dans des relations
semblables de succession et de contiguïté. En outre quand
je considère l’influence de cette conjonction constante, je
m’aperçois qu’une telle relation ne peut jamais faire l’objet
d’un raisonnement et qu’elle ne saurait jamais agir sur l’esprit
autrement qu’au moyen de la coutume, qui détermine l’imagination
à opérer une transition de l’un des objets à son
concomitant habituel, et de l’impression de l’un à une
idée plus vive de l’autre.» (Traité 3ème
partie section 14. –p.247). Par exemple la vue d’une flamme ne
m’apprend pas qu’elle dégage de la chaleur, il me faut approcher
mes mains pour sentir cette chaleur et, l’expérience se
renouvelant, j’associe les idées de flamme et de chaleur :
« à la première apparition d’un objet, je ne peux
dire de quel évènement il peut être cause »
:la perception ne livre que la connexion entre deux
phénomènes mais pas le pouvoir ou l’énergie qui
produit l’effet à partir de la cause ; effectivement c’est la
raison pour laquelle l’enfant fait des expériences parfois
douloureuse et l’adulte également par ignorance.
Mais le concept d’un objet ne
contient pas non plus à priori l’idée de ce dont nous
voyons qu’il est cause : ainsi le concept de chaleur ne contient pas en
lui-même, à priori, la dilatation des métaux, c’est
l’expérience qui me l’enseigne, elle eût pu m’enseigner le
contraire. Avec l’idée de cause il y a non seulement
l’idée de succession mais celle de production nécessaire
qui ne peut tomber ni sous la perception, ni sous l’analyse du concept
de l’évènement cause qui ne contient pas à
priori le concept de l’effet qu’il produit. « Somme toute, nous
pouvons conclure qu’il est impossible de montrer, dans un seul cas,
où réside la force et le principe actif d’une cause, et
que les entendements les plus raffinés et les plus vulgaires
sont dans un égal embarras sur ce point.» (P.234)
C’est donc l’habitude de saisir
deux évènements liés l’un à l’autre dans un
ordre de succession toujours identique qui nous conduit à former
la notion de cause: lorsqu’ un évènement A apparaît
que nous avons toujours vu suivi d’un évènement B,
nous constatons cette succession et lorsque nous voyons A nous
attendons B, le plus étonnant , constate Hume c’est que cet
évènement B se produit. La nuit tombe et j’affirme
« le soleil se lèvera demain » et, effectivement le
lendemain le soleil se lève : tout se passe comme si les
habitudes de mon esprit servaient de règle à l’ordre du
monde.
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Au 19ème siècle, le
philosophe français Jules Lachelier remarque que le raisonnement
par induction pose le même problème. Ce type de
raisonnement, qui est celui des sciences expérimentales,
dégage les lois après observation des faits ; ainsi
Galilée expérimente la chute de quelques corps et nous
donne la loi de la chute des corps, ce qui veut dire que tout corps qui
tombe, est tombé ou tombera obéit à cette loi.
Newton, contemporain de Hume, énonce le principe d’attraction
universelle et prétend aussi que ce principe régira les
mouvements futurs comme les mouvements passés et
présents. Evidemment la science ne peut pas prouver que le futur
ressemblera au présent.
Ainsi, que ce soit par
l’utilisation de l’idée de cause ou par celle du jugement
inductif, nous faisons ordinairement appel à l’idée d’un
ordre dans la nature : sans un tel ordre il serait impossible que notre
attente soit confirmée par l’évènement. Bien plus,
lorsqu’il arrive que notre attente soit déçue, nous
cherchons quelle cause perturbatrice naturelle peut être à
l’origine de cette déception, c'est-à-dire que nous
n’admettons pas qu’il y ait quelque désordre que ce soit dans la
nature. Toute le science repose sur ce postulat qu’elle ne peut
démontrer, à savoir que le futur ressemblera au
présent (et au passé). Il fallait évidemment un
philosophe empiriste pour faire une telle constatation :
l’expérience porte sur le présent et le passé mais
elle n’apporte pas en elle-même une garantie pour le futur. C’est
le grand intérêt de la philosophie de Hume d’avoir
tiré cette conséquence de la subjectivité de la
connaissance
humaine.