DEBAT SUR L' ECOLE


I

 

Dans un discours très solennel, nous dit-on, Jacques Chirac a lancé le nouveau grand débat sur l'école. Quatre thèmes : le premier c'est " l'idéal universaliste et émancipateur de l'école française ", le deuxième concerne l'enseignement élémentaire : " un élève qui quitte l'école primaire doit naturellement savoir lire et écrire " ; le troisième vise le collège unique qui doit être " véritablement un collège pour tous " et le quatrième une réflexion approfondie sur le métier d'enseignant sans hésiter à poser la question du " service enseignant ".
Le chef de l'Etat veut un débat " sans tabou ", mais non sans présupposés ; examinons en effet les quatre thèmes : le premier " l'idéal universaliste et émancipateur de l'école française ", bien qu'il semble rappeler l'école de Jules Ferry, fait de plus en plus penser au paletot " idéal " de Rimbaud dans sa Bohême ;s'agit-il de faire avaliser quelque décision que le pouvoir n'ose pas prendre ? Le deuxième thème est le voeu rituel des derniers ministres de l'éducation nationale ; s'agit-il de convaincre les instituteurs de l'efficacité de la méthode alphabétique après leur avoir imposé les méthodes globales et semi globales au nom des dernières découvertes en sciences humaines ? Le troisième thème concernant le collège unique indique que doit être ce qui est déjà.
Il est donc évident que la grande raison d'être de cette consultation concerne essentiellement le quatrième thème : faire admettre une modification du service des professeurs du secondaire. Avec le collège unique c'est en effet la deuxième pièce maîtresse du plan Langevin- Wallon : on peut constater qu'au chapitre V du vieux plan socialo-communiste la notion même de cours disparaît. C'est pour avoir voulu amorcer cette réforme du service enseignant par le biais des travaux personnels encadrés (T.P.E.) et autre " itinéraire de découverte " que la gauche a déclenché la désaffection des professeurs à son égard, et cela malgré la revalorisation de salaires qui ont longtemps été misérables.
D'après le Figaro (21 XI 03) " Ce discours prononcé devant toute la hiérarchie du Ministère de l'Education, les syndicats et des associations de parents d'élèves a été jugé dans l'ensemble très consensuel ". Cela n'est pas pour nous étonner. Reste à savoir si ceux qui sont intéressés professionnellement partageront ce consensus idéologique de la classe politique réunie sous les lambris de l'Elysée. On peut déjà percevoir les luttes internes qui secouent la gauche à travers ce commentaire d'un syndicaliste rapporté par le journal " L'inconvénient c'est que sur beaucoup de ces questions chacun peut comprendre ce qu'il veut ". Telle est, sans doute, la condition du consensus.


II


        Il  n'est pas question pour nous de traiter les diverses interrogations « proposées » : plus d'une vingtaine précisées en sous questions  (entre trois et cinq pour chacune) dites « proposées ». C'est une non-directivité bien balisée comme on voit ! Cet ensemble copieux est réparti en trois domaines : 1) définir les missions de l'école (car cela n'a jamais été fait ?) 2) faire réussir les élèves 3) améliorer le fonctionnement de l'école. Ces deux aspects seraient-ils différents ? Le tout discuté sans « tabou », mais sans toucher au Collège unique, réforme de M. Giscard d'Estaing qui est à la base des dysfonctionnements graves de notre système éducatif depuis trente ans. L'ancien Président va-t-il défendre son oeuvre grâce à l'Académie Française ?
     
      Quoique sans tabou cet abondant questionnaire ne fait aucune référence claire à l'immigration ni même à la nation ; d'où l'étonnante première question :
« quelles sont les valeurs de l'Ecole républicaine et comment faire en sorte que la société les reconnaisse ? » Si on en est à chercher ces valeurs de la République auxquelles on se réfère si souvent c'est plutôt mal parti ! Et s'il faut faire en sorte que la société les « reconnaisse » cela signifie que ces valeurs ne viennent pas d'elle.
    
        D'ailleurs de quelle « société » s'agit-il ? La première sous question  est plutôt inquiétante à ce sujet : « Comment l'Ecole de la République peut-elle intégrer la diversité des expressions culturelles et religieuses tout en résistant à l'emprise des communautarismes ? » L'expression « Ecole de la République » fait une fausse  référence implicite à Jules Ferry mais pour celui-ci c'était l'Ecole de la Nation. Voilà où on en est lorsqu'on substitue « la société » à la nation (mondialisme  oblige !) : il faut alors entrer en résistance contre le communautarisme, la société n'étant alors que la réunion plus ou moins aléatoire d'une collection d'individus pour lesquels l'Etat n'est qu'un prestataire de services. A ceux qui l'auraient oublié rappelons concrètement ce qu'est la nation à travers ce texte du sociologue Jules Monnerot :
                  « L'identité nationale se présente objectivement sous forme d'institutions propres à la France, et peut se présenter en même temps  sous forme de justifications intellectuelles : ce sont les différentes idéologies nationales et même nationalistes.
                  Mais quand nous disons « France », il ne s'agit pas seulement d'un pays mais de manières de vivre, de sentir, de voir, de réagir et d'agir, qui, cimentées  par la longue durée, ont acquis comme une existence propre, une qualité distinctive. Ce type d'état psychique vécu lie entre eux les hommes d'une cité ou d'une nation historique. Elle les lie en fonction même de l'histoire avec ses mythes historiques, ses grandeurs et ses malheurs qui ne sont qu'à eux. Il s'agit d'un alliage fort de sentiments résistant au temps ; plus durables que l'individu, ils sont transmis par la culture dont ils sont partie intégrante. Ils se colorent différemment avec les générations, mais ils ne sont pas à l'échelle des individus. Ils peuvent, ou non, donner lieu à une idéologie. On n'a pas besoin d'être nationaliste pour être national. Il s'agit là de ce que le plus grand sociologue d'Europe, l'Italien Vilfredo Pareto, nomme une persistance d'agrégats. On dirait que les sentiments dont est fait cet alliage pénètrent en nous avec l'air que nous respirons et le lait maternel »  ( « Désintox »  édition Albatros p.p.33-34)

Il est évident que pour une nation le problème du  communautarisme ne peut même pas se poser ; s'il se pose, la fausse nation explose comme ce fut le cas en Yougoslavie, dans l'empire soviétique et dans les pays de communautarisme par excellence, ceux du Moyen Orient et d'Afrique sub-saharienne.
       
         La question du communautarisme ne peut donc être posée ainsi, comme incidemment, à l'occasion d'un débat sur l'école et ce n'est pas à un panel d'établissements sélectionnés de répondre à cette question ; voudrait-on nous mettre ainsi devant le fait accompli d'une décision sans légitimité ?   . 



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