TEXTE DE PASCAL : CORRIGE

 

       Pascal, comme Descartes, voit dans la géométrie le modèle de toute science, « de toute démonstration convaincante », mais il semble qu’il soit plus circonspect que son aîné en ce qui concerne le fondement de ce modèle : les propositions premières, base du développement du système.

 

       En effet, quelque soit l’excellence de la méthode géométrique, elle présente une sorte de faille sur le plan logique si on la compare à « cette véritable méthode (…) qui consisterait en deux choses principales : (…) n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué nettement le sens (…) n’affirmer aucune proposition qu’on ne démontrât par des vérités déjà connues » : Pascal voit bien que le point contestable du système géométrique réside dans les propositions premières, définitions et postulats. Une vraie définition suppose que le défini soit « nettement » précisé ; cela implique que les mots utilisés dans la définition aient été eux-mêmes définis, mais ainsi on remonte à l’infini « car les premiers termes que l’on voudrait définir en supposeraient de précédents pour servir à leur explication » et ceux-là mêmes devraient être expliqués et ceci à l’infini: on comprend pourquoi « la méthode est belle mais impossible » ! De même les mathématiques admettent à leur fondement parmi les propositions premières, les postulats qui, comme le postulat d’Euclide, ressemblent à des théorèmes, et devraient, en bonne logique être prouvés par « d’autres qui les précédassent » et pour lesquelles il faudrait avoir les mêmes exigences, et donc les prouver également mais « ainsi il est clair qu’on n’arriverait jamais aux premières » ; les propositions premières du système géométrique lui paraissent donc manquer de justification irrécusable. Ainsi tout en proposant la méthode géométrique pour modèle, Pascal constate qu’il y a  « une méthode plus éminente où les hommes ne seraient jamais arrivés »; est-ce à dire qu’ils n’y arriveront jamais ? En ce monde, sûrement, puisqu’il l’explique par une déficience de l’esprit des hommes « car ce qui passe la géométrie nous surpasse » ; cela signifie sans doute qu’un entendement infini, celui de Dieu, ne connaît pas un tel obstacle et peut embrasser une définition incluant les définitions de l’infinité des termes servant à définir les précédents, et une démonstration des postulats incluant à l’infini les démonstrations précédentes, comme le pensera Leibniz. Aussi cette « méthode plus éminente et plus accomplie »  est-elle exposée au conditionnel car elle est pour nous « impossible à pratiquer. »

 

       Comme on le voit l’esprit rigoureux de Blaise Pascal a fort bien saisi, dès le 17ème siècle,  le problème épistémologique essentiel des mathématiques : celui des propositions premières. Si l’on considère les définitions qui servent de base à la géométrie, il est vrai qu’elles ne sont guère satisfaisantes logiquement : le point est défini comme intersection de deux droites, mais la droite peut être définie comme ensemble de points : les deux définitions renvoient l’une à l’autre alors qu’il faudrait « n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué nettement le sens » : ce n’est donc pas le cas ; on peut aussi définir la droite comme « le plus court chemin d’un point à un autre » mais s’agit-il là d’une définition purement logique: n’est-ce pas une référence au sensible, c’est-à-dire une référence empirique ? Les mêmes questions se posent pour les axiomes, propriétés générales de la quantité : lorsqu’on enseigne l’axiome « le tout est plus grand que la partie » on est tenté d’utiliser l’image d’un gâteau dans lequel on couperait une part, opération qui ne relève pas de la logique mais qui sert seulement d’illustration sur le plan pédagogique. Quant au postulat d’Euclide, il se présente purement et simplement comme un théorème que le mathématicien grec, ni aucun autre il est vrai, n’était parvenu à démontrer.  
 
  

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C’est avec sa théorie des idées innées que Descartes résout ce problème : Dieu met en nous, sous forme d’idées innées, les vérités premières à partir des quelles nous pouvons par déduction découvrir ces vérités secondes que sont, selon lui, les théorèmes. Les idées innées sont donc les copies de vérités éternelles qui rendent possible de découvrir l’ordre entier du monde intelligible, ou monde des essences créées par Dieu. Cette conception résout la question de la régression à l’infini dont Pascal souligne l’impossibilité. Est-ce vraiment injustifié ? C’est bien ainsi que nous procédons dans le cours ordinaire de la vie : lorsque nous parlons, nous ne nous croyons pas obligés de définir chacun des termes que nous utilisons ; Descartes lui-même, dans la 2ème Méditation, a récusé ce procédé de la définition, cher à la scolastique : si je définis l’homme comme animal raisonnable, il me faudra - écrit-il - définir les deux termes par des mots qui, à leur tour, devront être définis et ceci à l’infini. D’accord sur l’impossibilité de la régression à l’infini, les deux philosophes sont en désaccord lorsqu’il s’agit d’en appliquer le principe aux mathématiques : pour Descartes les mathématiques renvoient à un monde de réalités, certes purement intelligibles, mais dont nous avons en nous, selon lui, les premières idées sous forme d’idées innées, ce qui nous assure d’être dans le vrai si nous procédons par ordre en allant d’idée claire et distincte en idée claire et distincte. Mais pour Pascal, entre le formalisme qui régit les démonstrations et l’aspect purement affirmatif des propositions premières, il y a une coupure logique dans la manière de penser la vérité mathématique et il ne l’admet pas : pour lui il existe entre les notions premières des rapports de même type que les rapports que les démonstrations mettent en évidence. Au quel des deux l’histoire des mathématiques va-t-elle donner raison ?           

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       Le postulat d’Euclide apparaît chez Euclide lui-même comme une démonstration qu’il ne réussit pas à élaborer et il demande qu’on le lui accorde pour qu’il puisse effectuer la suite des démonstrations de sa géométrie. D’autres mathématiciens se sont essayés en vain à la démonstration de ce postulat ; au 19ème siècle le mathématicien russe Lobatchevski entreprend une démonstration par l’absurde : c’est dire qu’il est sûr que ce postulat est vrai et qu’on ne saurait le nier sans aboutir à une contradiction. Or loin d’arriver à cette contradiction, il développe un système tout à fait cohérent mais dont les propositions, il est vrai, sont en contradiction avec les propositions d’Euclide. Cela remet en question, bien évidemment la conception cartésienne des essences, vérités premières éternelles dont Dieu met en nous, sous forme d’idées innées, quelques copies nécessaires pour découvrir l’ordre entier des essences ;   l’idée mathématique renvoie donc à un contenu réel tel que Descartes peut écrire dans la 5ème Méditation « que je le veuille ou non, chaque fois que je considère un triangle je suis obligé de reconnaître que la somme de ses angles est égale à deux droits, que le plus grand angle fait face au plus grand coté » : ce sont là des propriétés du triangle qui le caractérisent comme toute chose est caractérisée par ses propriétés. Or dans la géométrie de Lobatchevski la somme des angles d’un triangle n’est pas égale à deux droits.

       Tandis que Lobatchevski avait nié qu’il y eût, dans un plan, une seule parallèle à une droite, après lui Riemann nie l’existence de quelque parallèle que ce soit à une droite dans un plan et à son tour développe une nouvelle géométrie cohérente, mais dont les propositions sont en contradiction avec celles de la géométrie d’Euclide et celles de Lobatchevski. Astronome et mathématicien, Poincaré utilise avec succès la géométrie de Riemann, et en tire cet enseignement : « une géométrie n’est pas plus vraie qu’une autre, elle est seulement plus commode ».

 

       Est-ce pour autant confirmer les exigences de Pascal ? Sur le plan logique, ces trois géométries se valent puisqu’elles sont cohérentes, bien que, sur le plan du contenu, les théorèmes soient en contradiction de l’une à l’autre. Le primat historique de la géométrie euclidienne tient au fait qu’elle est la plus proche de notre perception visuelle, d’où son double caractère apparent de vérité, à la fois formelle et de contenu : notre perception la vérifie constamment et c’est pourquoi Descartes y voit un monde d’essences ; en fait ce qu’il appelle des essences ne sont pas des modèles, réalités éternelles dont les idées vraies seraient des copies ; les « essences » ne sont au contraire que des copies épurées de notre perception visuelle. Poincaré constate que, par les modifications du postulat d’Euclide, on a défini d’autres plans : le plan de Riemann, celui de Lobatchevski sont différents du plan euclidien et différents entre eux ; les propositions premières remarque donc Poincaré sont « des définitions et des conventions déguisées » ; le postulat n’est donc pas, comme on le croyait, un théorème qu’on n’a pas su démontrer mais une proposition vraiment première sans laquelle il n’y aurait pas eu de système. Elles ne sont d’ailleurs pas premières par nature : on pourrait démontrer le postulat d’Euclide en choisissant comme première telle autre proposition du système : toutes les propositions d’un système sont liées entre elles. Autrement dit, il faut un minimum de propositions premières, bien choisies, pour que le mathématicien puisse développer un système ; Euclide eut le génie de découvrir une proposition qui manquait pour que le développement du système qui porte son nom soit possible. Le mathématicien est donc libre du choix de ses propositions premières, à condition que les propositions choisies permettent le développement d’un système logique fécond, c’est-à-dire qui ne se bloque pas prématurément.

 

       Ainsi, contrairement à ce que croyait Pascal, les définitions et les propositions premières n’ont pas à être définies ou prouvées par une régression à l’infini : « cette méthode plus éminente et plus accomplie », qui serait celle d’un entendement infini n’a pas lieu d’être si les propositions premières (ou axiomatique) sont choisies « librement » par le mathématicien, comme nous le dit Poincaré, sous réserve que la déduction qui en résulte ne donne lieu à aucune contradiction. Leur vérité c’est l’affirmation d’une compatibilité logique entre elles qui est démontrée a posteriori par la possibilité d’engendrer un système cohérent et fécond. Une telle exigence implique qu’on est sûr d’avoir totalement développé le système, or on n’est jamais sûr d’avoir achevé un système mathématique !

 

       Pascal a mieux saisi que Descartes la nature des propositions premières : elles expriment des relations purement logiques dont les théorèmes découlent ; ce qu’il n’a pas vu c’est que le  système est purement conventionnel ; il l’a pensé comme système de relations réelles que seul  un entendement infini pouvait l’embrasser. Pascal apparaît plus proche que Descartes de l’épistémologie mathématique moderne et pourtant il reste marqué par un certain réalisme de l’intelligible lorsqu’il affirme que « en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu’on ne peut plus définir » : aujourd’hui, en mathématiques la formalisation est telle qu’il ne s’agit pas de « mots » car ceux-ci renvoient toujours à un contenu qui, en dernier ressort, est intuitif voire perceptif ; or les mathématiques n’ont plus vraiment de contenu : c’est un jeu de pures relations dont les règles sont posées au départ sous forme d’axiomes. Cette axiomatique comporte aussi les règles de maniement auxquelles le mathématicien doit obéir : c’ est en quelque sorte un système logique en puissance dans lequel on récuse toute référence à la perception. Dire que « dans un plan, par un point pris hors d’une droite, il ne passe qu’une parallèle à cette droite », c’était solliciter la perception visuelle. Or on peut très bien écrire la même « proposition » en terme de théorie des ensembles : soit un plan P, soit D une droite qui appartient à ce plan P et un point A qui appartient à P et n’appartient pas à D, il existe une droite unique D’ appartenant à P, parallèle à D et à laquelle A appartient (postulat d’Euclide), ou il n’existe pas D’ parallèle à D (postulat de Riemann), ou il existe 2 droites, D’ et D’’. On gagnerait même à écrire « il existe n droite(s) » en donnant ultérieurement à n la valeur que l’on veut ! Cette manière de penser utilise même un système de symboles, celui de la théorie des ensembles, qui permet d’éviter d’écrire des propositions en leur substituant des symboles pour signifier « il existe » « appartient » « n’appartient pas » etc : les mathématiques deviennent un pur langage formel et universel dans lequel le mathématicien n’a plus affaire qu’à un système de signes dont les règles sont si rigoureusement établies qu’elles peuvent être gérées quasi mécaniquement.

 

 

      Nous ne sommes plus dans la manière de penser les mathématiques ni de Descartes, ni de Pascal. Tant qu’il n’y avait qu’une seule géométrie et qu’on n’imaginait pas qu’il pût y en avoir une autre, le fait d’exprimer les lois de la nature en langage mathématique incitait à penser que la science connaissait le réel tel qu’il est. En fait l’évolution de la notion de vérité en mathématiques, entre Lobatchevski et Poincaré, a bouleversé notre manière de concevoir toute connaissance scientifique et nous a fait perdre ce réalisme heureux des 17 et 18èmes siècles. A sa manière déjà cette réflexion de Pascal perturbe cette sérénité.           

 

 

Remarque sur la structure de cette explication de texte. Elle comporte :

Une très brève introduction qui cible le sujet

I   L’explication du texte : explicitation

                                       Justification de cette interprétation

II   Autre solution du problème posé par Pascal : celle de Descartes

    Différence entre Pascal et Descartes dans la manière de concevoir les propositions premières

III   Comment l’histoire des mathématiques a tranché :

1) elle récuse le réalisme cartésien de la théorie des essences

2) elle ne confirme pas le réalisme logique de Pascal

3) mieux que Descartes, Pascal a vu le rapport entre propositions premières et théorèmes

Conclusion



   
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Suite ..



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