Quelle confiance peut-on faire à la
perception ? Cette question a été soulevée par les
Grecs dès l’Antiquité et reprise par leurs
héritiers Romains, comme c’est le cas dans ce texte de
Lucrèce.
Le philosophe latin semble bien
faire ici l’éloge de la perception comme moyen de connaissance :
« Quel témoignage a plus de valeur que celui des sens ?
» Aucun répond-il puisque la raison « est sortie
d’eux tout entière », dès lors, s’ils nous trompent
« la raison tout entière est mensonge ». Dira-t-on
que les sens peuvent se corriger mutuellement ? Impossible affirme
Lucrèce « car chaque sens a (…) ses fonctions à
part » ; le toucher ne peut donc être le contrôle du
goût, l’ouïe ne peut corriger ni la vue, ni le toucher.
« Chaque sens a son pouvoir propre » et donne une sensation
dont la spécificité lui correspond, aussi les sens ne
peuvent-ils se contrôler entre eux. « Ils ne peuvent pas
non plus se corriger eux-mêmes » puisque chaque
sensation réclamera « toujours le même
degré de confiance ». Ainsi c’est bien par les sens que
nous sommes informés de la réalité et la raison
elle-même en dépend. La conclusion du texte n’en est que
plus étonnante : les sens ne pouvant se corriger entre eux, ni
se corriger eux-mêmes, la raison ne pouvant non plus les
contredire, Lucrèce en conclut que « leurs
témoignages en tout temps sont vrais ». Veut-il vraiment
dire que ce qui est vrai c’est ce qu’on ne peut pas contrôler ?
Ce serait pour le moins paradoxal !
La critique des sens par Lucrèce est elle judicieuse ? Il faut
bien reconnaître que les études de la sensation par la
psychophysique lui donnent raison et en particulier la loi de
l’énergie spécifique des nerfs établie par Weber :
selon cette loi la qualité de la sensation dépend de
l’organe excité et non de l’excitant ; ainsi un courant
électrique produit une sensation visuelle à l’oeil, et
sur la langue une sensation de salé. Lucrèce a donc vu
juste : la qualité de la sensation dépend du sens qui
perçoit ; un coup de poing, excitant mécanique, sur l’œil
fait voir, comme on dit, « trente six chandelles »
c’est-à-dire des sensations lumineuses vives et
imprécises, sur la peau il crée un sentiment de douleur.
Doit-on affirmer pour autant que
les sens ne peuvent se corriger entre eux ? C’est aller un peu loin :
si je sens une odeur de rose et que je ne vois pas la fleur, je la
cherche et généralement je parviens à la voir. Si
j’entends miauler et que je vois un chien, je ne me contenterai pas de
cette investigation et, même si je ne vois aucun chat je ne
penserai pas que le chien a miaulé. Il n’est peut-être pas
exact non plus de dire que chaque sens ne peut se contrôler
lui-même ; au contraire c’est ce que nous faisons couramment
lorsqu’une perception nous paraît incongrue : nous revenons alors
sur le perçu pour nous efforcer de le comprendre et souvent
ainsi nous corrigeons notre première perception. Bien plus, la
psychologie de la Forme montre que nous pouvons avoir une perception
spontanée d’un objet et en susciter une autre sans que rien ne
change, si ce n’est notre manière de voir ; elle
considère même que c’est en cela que consiste le travail
de l’intelligence : à remanier notre perception pour trouver une
solution à se qui se présent à nous comme
problème.
Mais n’y a-t-il pas un glissement
de langage dans le texte ? Tandis que la première phrase affirme
qu’aucun témoignage n’«a plus de valeur que celui des sens
», la dernière conclut « leurs témoignages en
tout temps sont vrais » : il y a confusion entre la valeur
utilitaire du témoignage et sa vérité.
Lucrèce veut-il vraiment dire que, parce qu’il est
incontrôlable le témoignage des sens est vrai ? Evidemment
non ! Il nous dit surtout qu’il n’y a pas d’autre témoignage que
celui des sens car la raison « est sortie d’eux tout
entière » ; elle ne peut donc les contredire : s’ils nous
trompent « la raison tout entière est mensonge ». Ce
point de vue est empiriste et peut très bien être
récusé ; dans le texte dit « du morceau de cire
» (2ème Méditation), Descartes montre que la raison
est indépendante de la perception : ce morceau de cire vient
d’être tiré de la ruche, il porte encore l’odeur des
fleurs où les abeilles ont butiné, il a une certaine
couleur, une certaine forme, il est solide et si on le frappe il rendra
quelque son mais tandis que je parle on le présente à la
flamme et toutes ses qualités changent ; la même cire
demeure-t-elle, interroge Descartes ? Personne n’en doute
constate-t-il, alors que, de ses diverses apparences sensibles, aucune
n’a échappé à la transformation : ce n’est donc
pas la perception qui m’a informé sur l’identité de
l’objet dont les apparences ont été totalement
transformées par la flamme.
C’est la théorie des idées innées qui permet ainsi
à Descartes d’affirmer l’indépendance de la
raison et de considérer que la cohérence que les sens
perçoivent dans le monde est due à ces idées
innées. Ne peut-on, cependant, considérer que la
perception elle-même est source de cohérence
?
Il nous paraît
évident aujourd’hui, compte tenu des travaux scientifiques
effectués sur la perception, que Lucrèce s’en tient trop
à la sensation : la psychologie de la Forme nous montre en effet
que, d’emblée, la perception est structurée, qu’elle
n’est pas une simple somme de sensations. Ce que confirme la
psychologie animale : le petit dindonneau, sortant à peine de
l’œuf, se cache s’il perçoit une tâche noire sur un fond
clair, par exemple une mouche au plafond. Ce mécanisme de
défense est inné constate Konrad Lorenz, et bien
adapté aux conditions naturelles où la tâche noire
sur fond clair a bien des chances d’être un oiseau de proie. Sa
réaction innée témoigne d’une perception globale.
Lorenz constate que son propre fils, très jeune, identifie l’oie
qu’il voit comme appartenant au genre « oiseau ». La
perception est d’abord perception de forme, c’est-à-dire d’un
tout se détachant sur un fond, et non, comme le suggère
ici Lucrèce, une somme de sensations dont on a du mal à
comprendre comment elles peuvent s’assembler pour que nous nous
trouvions devant un monde d’objets.
Ce texte tombe manifestement
sous le coup de la critique phénoménologique qui reproche
à la philosophie classique de partir des sensations pour rendre
compte de la perception : il s’agit d’une approche causale
intellectualiste qui considère la perception comme la somme de
sensations produites par l’objet perçu. Or en partant de la
sensation pour étudier la perception, on comprend bien qu’on ne
puisse lui faire confiance car, comme l’écrit Lucrèce,
les sens « réclament toujours le même degré
de confiance » et donc ne peuvent se corriger eux-mêmes. En
isolant la sensation, ainsi que le fait Lucrèce, on se trouve
donc devant des confiances successives, sans lien entre elles, «
chacune réclamant le même degré de confiance
». Or ce n’est pas la réalité de la vie animale ;
il y a une continuité, au moins chez les
vertébrés, une cohérence du perçu, qui
constitue ce qu’on appelle l’expérience.
Certes nous ne percevrions
pas d’objets si ceux-ci n’émettaient pas « quelque
chose », par exemple des longueurs d’onde qui atteignent nos
sens, mais ce que nous percevons ce ne sont pas des longueurs d’onde
mais bien des objets, ou plutôt des images. Aussi la question se
pose : quel témoignage a plus de valeur que celui des sens ? Et,
s’il n’en est aucun autre, faut-il dire « que leurs
témoignages en tout temps sont vrais » ? Si l’on
écarte la théorie des idées innées, et donc
celle de l’indépendance de la raison par rapport aux sens, force
est de constater que la réalité n’existe pour nous que
dans la mesure où elle est perçue. « Etre c’est
être perçu » disaient les scholastiques : ce qui
n’est pas perçu n’existe pas pour nous. Dira-t-on que la micro
physique porte sur des réalités que nous ne percevons pas
? Certes, mais ces réalités ont des effets qui sont
perçus au moins par des instruments de mesure eux-mêmes
« lisibles », sinon le physicien pourrait dire n’importe
quoi mais la science n’aurait pas d’applications.
Mais, si ce qui est pour nous,
c’est ce qui est fourni par nos sens, peut-on dire que « leurs
témoignages en tout temps sont vrais » ? Manifestement
non, au sens strict du vrai, puisque les informations captées
par un organe sensoriel récepteur sont transmises au cerveau par
les nerfs sous forme d’influx nerveux qui devient, par
l’activité du cerveau, des « images » : il y a peu
de chance pour que l’image perçue ressemble à l’objet
réel, à tout le moins il est impossible de l’affirmer. On
voit donc que les études scientifiques de la perception nous
obligent à douter de la ressemblance entre ce qui est, le
réel, et l’image que nous en avons, or ne définit-on pas
le vrai comme ce qui correspond exactement à la
réalité ? Il n’y a sans doute pas de vrai en ce sens
là et c’est vraisemblablement ce que pense Lucrèce qui
insiste ici tellement pour nous montrer que les données
sensibles ne sont contrôlables ni par la raison, ni par d’autres
sens, ni même par le sens qui les fournit : peut-on croire que
Lucrèce ait fait preuve d’un tel esprit critique pour affirmer
qu’il faut faire confiance aux témoignages des sens parce qu’ils
sont incontrôlables ? Ce n’est pas vraisemblable ! Cette
affirmation finale du texte apparaît plutôt comme un
constat désabusé.
On peut penser en effet que cette
conclusion paradoxale signifie seulement que, faute d’autres sources de
connaissance, il nous faut faire confiance à nos sens, et, sans
être d’accord avec l’idée que nous n’avons pas d’autre
source de connaissance, Descartes ne dit-il pas la même chose,
d’une certaine manière : « la nature m’enseigne que
plusieurs autres corps existent autour du mien, desquels j’ai à
poursuivre les uns et à fuir les autres » (6ème
Méditation) ? Ainsi la perception est-elle reconnue comme vraie,
en quelque sorte, du point de vue de l’utilité à la fois
par Descartes et par Lucrèce. Et Descartes ajoute plus loin
« je ne vois point qu’outre cela elle (la nature) m’apprenne que
de ces diverses perceptions des sens nous devions jamais rien conclure
touchant les choses qui sont hors de nous sans que l’esprit les ait
soigneusement examinées (…) Et quoiqu’en approchant du feu je
sente de la chaleur, et même que m’approchant un peu trop
près je sente de la douleur, il n’y a toute fois aucune raison
qui me puisse persuader qu’il y a dans le feu quelque chose de
semblable à cette chaleur, non plus qu’à cette douleur
» ; en effet nul ne pense que la souffrance soit dans le feu
lui-même! Ainsi, d’une certaine manière, il y a bien
accord entre Lucrèce et les rationalistes sur
l’impossibilité de considérer la perception comme
copie fidèle de la réalité mais sur la
nécessité vitale d’en reconnaître l’utilité.
L’utilité est évidemment d’ordre biologique :
l’animal se meut dans un univers où il lui faut trouver sa
nourriture et fuir les adversaires dont il est la proie : il a le
système sensoriel qui correspond à cela, sinon son
espèce ne survivrait pas. Mais il en résulte que chaque
espèce a un système qui lui est propre, en rapport avec
le milieu où elle vit: la chauve souris perçoit ce qui,
pour l’homme, est ultra son, c’est-à-dire non perceptible, cela
lui permet de diriger son vol nocturne grâce à
l’écho de sons qui n’existent pas pour nous ; c’est dire que
l’organisation de sa perception n’a guère de rapport avec la
nôtre, d’autant que le fait de voler fait intervenir une
dimension de l’espace qui n’est pas celle de l’homme, plaqué au
sol! En fait, pour chaque espèce, la vie s’organise autour d’un
sens prédominant ; chez l’homme ce sens c’est la vue qui ouvre
devant lui un champ d’actions possibles, ce que la
phénoménologie appelle
son
« champ phénoménal » ; les
espèces dont les yeux ne sont pas sur la face mais de chaque
coté de la tête, marchent dans un champ
phénoménal différent puisque elles marchent dans
un champ visuel mort (c’est sur ce constat qu’est fondée la
corrida). Sans multiplier les exemples, on comprend que chaque
espèce a ainsi son monde, organisé autour d’un sens
prédominant : parce que le nôtre est visuel, nous sommes
trop tentés de croire qu’il en est de même pour les
animaux, et en particulier pour nos animaux familiers, dont
généralement nous sous estimons l’odorat.
Mais si chaque espèce a son
monde, chaque homme n’a-t-il pas le sien ? « Une monade n’a ni
porte ni fenêtre » disait le grand cartésien
Leibniz, niant ainsi qu’un être puisse en influencer un autre.
L’étude du psychisme humain va effectivement dans ce sens :
chacun de nous perçoit en fonction de ses intérêts
affectifs et intellectuels et ses sens sont au service de sa
subjectivité sans que nous en soyons vraiment conscients, ce
dont témoignent les études faites sur la critique du
témoignage. C’est, comme on le sait, le thème du
théâtre de Pirandello : dans une de ses pièces, on
voit « Six personnages en quête d’auteur » qu’ils ne
peuvent trouver parce que, ayant vécu un drame en commun, chacun
le perçoit de telle manière qu’il y a six drames
différents ! Cet égocentrisme naturel est à
l’origine des drames de l’incompréhension et de la solitude
comme le montre François Mauriac, dans son roman « Le nœud
de vipères ». A la limite nous trouvons le cas
pathologique du système délirant de l’être humain
qui organise ce qu’il perçoit, de manière
systématique, autour d’une idée fixe : le même
Pirandello met en scène un personnage exposant sa
vérité de telle manière qu’elle nous paraît
la vérité … jusqu’à la fin de la pièce
où l’on se demande si cette vérité n’est pas son
délire.
L’intérêt de ce court
texte de Lucrèce est de nous montrer l’impasse dans laquelle on
se trouve en réduisant la connaissance à la perception,
considérée comme somme de sensations. On ne peut
qu’admirer d’ailleurs la rigueur qui a permis à Lucrèce
de pressentir la loi de l’énergie spécifique des nerfs
qui, à la réflexion, paraît si évidente. Les
difficultés mises en lumière ici par le philosophe latin
permettent de mieux accepter et comprendre les thèses les plus
nouvelles, celles de la psychologie de la Forme et celles de la
phénoménologie. Manifestement la perception est un
instrument de la vie, pas un instrument de connaissance pure.
REMARQUES
1) Nous avons suivi notre plan en 3 parties (il pourrait être en
4 ou en 2 : plus ça risque de signifier un manque de
synthèse, moins un manque de clarté dans l’analyse).
2)
Il peut paraître déséquilibré : la
1ère partie est très courte (le 2ème
alinéa) : ça n’a pas d’importance car elle remplit
sa fonction qui est d’indiquer le contenu du texte pour bien cibler le
sujet. Expliciter le contenu du texte justifie le thème de la
réflexion. Des deux idées de ce texte, très court,
une est à peine indiquée : à savoir que la raison
est issue des sens ; la critique des idées du texte la met en
évidence, plus que le texte lui-même. Une dissertation ou
un commentaire de texte est un exercice dans lequel on a une immense
liberté, à condition de rester dans le sujet, ce qu’il
faut souligner constamment. L’étude critique permettra
d’approfondir le texte et d’y faire des découvertes qui
n’apparaissent pas à première vue : ici c’est
l’idée de « confiances successives » qui, assez
naturellement introduit, par contraste, la
phénoménologie, de même que la psychologie de la
forme apparaît comme une réponse à une
réflexion qui fonde la critique de la perception sur celle de la
sensation. Ne croyez donc pas que vous ne découvrirez rien
après la première impression qui n’est, souvent qu’une
impression d’ensemble.
3) A la relecture efforcez vous de donner (pour vous-même) un titre à chaque partie :cela vous permet de contrôler la rigueur de votre développement ; si une idée ne rentre pas sous le titre, déplacez-la ou supprimez-la. Perdre en rigueur est toujours mauvais en philosophie.
4)
La référence à Pirandello : il serait bon que vous
connaissiez ces deux grandes pièces qui font partie du
patrimoine littéraire classique de notre époque : «
Six personnages en quête d’auteur » et « A chacun sa
vérité ». De préférence allez les
voir jouer et, si ce n’est pas possible, essayez de les jouer avec des
amis : c’est le meilleur moyen de bien connaître une
pièce. En règle générale il vaut mieux une
référence à la littérature classique,
c’est-à-dire connue, qu’à des exemples singuliers que
vous êtes obligés de raconter, ce qui alourdit la
dissertation : ce qui est sensé connu de toute personne
cultivée ne se raconte pas.
5)
Naturellement ce corrigé n’est qu’un des types de dissertations
possibles.