L’incohérence des
recrutements
« En quête
d’économies, le ministère de
l’éducation nationale lorgne sur le gisement d’emplois des
décharges statutaires. Cette manne potentielle de 28.000
équivalents temps plein a été
révélée par un rapport de la Cour des comptes de
janvier 2005 et confirmée par un audit sur les décharges,
réalisé par l’inspection
générale de l’éducation nationale et des finances
en avril 2006. » (« le Monde 5.9 06) Il s’agit
des heures affectées à la mise en ordre et la gestion des
laboratoires de sciences ou du cabinet des cartes en
Histoire- géographie. Il paraît difficile de
considérer que ces décharges sont « peu
justifiées » et l’on est stupéfait d’apprendre que
le ministère (des finances, si nous avons bien compris) en
demande la suppression : ignorerait-il que, depuis longtemps, il existe
des professeurs en surnombre qui, à la
rentrée, sont priés de rester chez eux par le chef de
l’établissement où ils ont
été affectés ? Ainsi les uns seraient payés
à ne rien faire tandis que leurs collègues dans la
même discipline devraient assurer la sécurité du
matériel bénévolement … ou le laisser
détériorer : belle économie !
Quand on recrute pendant des années des
professeurs dont on
n’a pas besoin, il est évident qu’il arrive un moment où
il doit se passer « quelque chose » ! M. de Robien,
interrogé sur « Radio Classique » dans la
première quinzaine d’octobre, rappelait qu’un de ses
prédécesseurs avait ouvert des postes aux concours,
hors budget, juste avant un changement de majorité. Cette
désinvolture ne peut être payée par
ceux qui font leur travail normalement ; il est sûr qu’elle sera
payée par les étudiants actuels et à
venir qui ne trouveront pas dans l’enseignement les places qu’ils
seront capables, pourtant, d’y remplir. Nous avions
déjà attiré l’attention sur ce problème
à deux occasions au moins (voir ci-dessus : «
budget de l’éducation nationale » et « le
désordre programmé »)
Bivalences
cohérente et
incohérente
Voici quels autres « gisements d’emplois »
(sic !)
proposent les auteurs d’audit : l’instauration de la « bivalence
» et la suppression de l’abattement horaire de première
chaire c’est-à-dire de l’abattement d’une heure pour les
professeurs qui ont un horaire important dans les classes d’examen,
français en première et professeurs de
classes terminales. Outre l’incohérence qui frappe cette mesure
au même titre que la précédente, on
touche là à un problème de fond. L’enseignement
secondaire français est fondé en effet sur la
spécialisation du professeur : c’est ce qui lui a donné
cette qualité universellement reconnue que
constataient les auteurs du plan Langevin-Wallon (1947).
L’horaire d’enseignement du professeur a
été
organisé en prévision, bien sûr, d’un temps de
correction, d’ailleurs particulièrement important
en
philosophie et en Lettres (où le service s’est
considérablement alourdi en lycée depuis que le second
cycle est séparé du premier) ; mais il
prévoit aussi que le professeur ne peut faire vivre son
enseignement pendant 37 ans et demi sur les quelques années de
sa spécialisation universitaire. Contrairement à beaucoup
de nos contemporains, qui croient que la licence
d’enseignement vous a instruit une fois pour toute, ceux qui ont
pensé l’Instruction publique savaient que pour
être un bon enseignant du secondaire, il est nécessaire de
suivre l’évolution de sa spécialité.
Ils ne voyaient pas l’enseignement comme une garderie. L’horaire
hebdomadaire d’enseignement est donc prévu pour que les
professeurs puissent se cultiver. Cette conception est vraiment
libérale et humaniste : elle reconnaît la diversité
des goûts et des intérêts intellectuels de chacun
à l’intérieur même d’une discipline et donne au
professeur les moyens nécessaires en temps pour les
approfondir. Loin d’être une perte financière c’est un
investissement. Les IIIème et IV ème
Républiques semblent avoir été, dans ce domaine de
la formation continue des Cadres, plus intelligentes que la
Vème République qui ne cesse d’en parler !
L’autre « gisement d’emplois » ( !), la
nouvelle
bivalence, aussi incohérente que les mesures
précédentes pour les mêmes raisons,
se fait au
mépris du même esprit humaniste : il s’agirait pour le
professeur d’enseigner dans deux disciplines de façon à
pratiquer ainsi le « complément de service » dans
les emplois du temps ; on s’efforce de la développer au niveau
des Instituts universitaires de formation des maîtres ou I.U.F.M.
Là encore la Vème République accuse un retard dans
la réflexion par rapport aux
précédentes : cette bivalence existe déjà,
mais elle a été conçue intelligemment. En
effet elle tient compte du rapport entre deux disciplines
différentes, ainsi il y a un rapport manifeste entre
histoire et géographie : un peuple a une histoire à
laquelle la géographie de son pays ne peut
être étrangère ; la physique et la chimie, bien que
différentes, ont de plus en plus de rapports entre
elles et ce n’est pas un hasard si le professeur de français
enseignait aussi le latin et le grec ! Dans ce cas il
s’agit de tri valence, mais quel approfondissement de notre langue elle
exige et permet, quel enrichissement de la culture pour le
professeur et donc pour ses élèves ! Depuis qu’on a
imposé, de fait, le recrutement
prépondérant de professeurs de Lettres modernes
l’enseignement du français décline dans nos
lycées au point qu’il est question, en France ! de supprimer le
baccalauréat littéraire ! Tant il est vrai que, sans
l’enseignement des humanités, le français, comme
l’espéranto ou l’anglais ( le « Wall
Street English !) n’est qu’un instrument de travail, peu de
pensée et pas de culture. Et nos politiques osent encore parler
de « l’exception culturelle française » ! De quoi
parlent-ils exactement ? Le savent-ils ?
Quelle signification intellectuelle peut avoir une bi
valence
histoire-langue ? Il s’agirait, nous dit-on, de faire des
économies. Préoccupation tardive ou alibi ? On a
supprimé des heures de Latin et de Grec, qui
correspondent à des « temps plein de travail » :
qu’a-t-on fait des professeurs ? certains se sont
reconvertis en philosophie … discipline dont on a diminué les
horaires, d’autres ont réussi à avoir un
emploi du temps plein en français, d’autres sont « mis
à la disposition des recteurs », selon une
formule nouvelle qui trahit un gâchis sans
précédent dans l’éducation nationale. La
mésaventure de nos collègues de Lettres classiques n’est
pas isolée : les professeurs de langues européennes ont
connu la même, l’italien et l’allemand ont été
sacrifiés sur l’autel américain ; or ces langues font
profondément partie du patrimoine culturel européen, mais
on les a étranglées subrepticement, comme le latin
et le grec, lors de la cassure de l’enseignement secondaire en
collège et lycée. Ainsi dans les quelques
dizaines de milliers de professeurs en surnombre dont a fait
état la Cour des comptes, il y a sûrement
quelques centaines ou milliers de ces collègues mal
traités, trésor caché et
investissement perdu par l’Education Nationale. A confondre
économie et suppression de postes, alors qu’il y a
nombre de professeurs sans poste réel, mais seulement nominaux, c’est-à-dire
« sur le papier », on nage dans
l’incohérence.
Philosophie : de
la maternelle à l’université ?
Il est question aussi d’enseigner la philosophie
dès la
première, histoire sans doute de conserver
un horaire normal aux professeurs de philosophie ; or
cela avait
déjà été fait à titre
expérimental et les élèves par la suite
s’étaient montrés réfractaires à faire de
la philosophie en terminale et cela confirme que cette
discipline exige une certaine maturité : elle est beaucoup mieux
appréciée par des élèves en dernière
année de leur vie scolaire, désireux alors de
réfléchir au monde dans lequel ils vont entrer.
L’enseignement de la philosophie a fait fantasmer beaucoup : sous
prétexte qu’une année est insuffisante pour
une discipline si riche, les uns préconisaient de le commencer
en 5ème … et le recrutement de certains I.U.F.M. la
prévoit en maternel … Rappelons que cette discipline
réclame une certaine culture littéraire et,
de nos jours, scientifique. La difficulté qu’éprouvent
aujourd’hui les professeurs de philosophie, vient de l’effondrement de
la culture littéraire, réduite aux mécanismes de la
linguistique : pas de quoi intéresser grand monde, et surtout
pas de vrais littéraires (voir notre étude «
vos enfants n’aiment pas l’école : ont-ils tort ? »,
étude I). Cette nouvelle conception de l’enseignement
« littéraire », à laquelle les
épreuves imposées aux examens interdisent
d’échapper, explique la désaffection des
élèves pour cette section au point que l’on parle de la
supprimer. L’écart statistique de succès au
baccalauréat en faveur de la série scientifique ne tient
qu’aux coefficients : les épreuves de sciences y ont un
coefficient qui parvient à gommer celui des Lettres. Il est
évident que s’il y a une réforme à
faire c’est celle de l’enseignement des Lettres. Ce ne sera pas du
goût de tous les professeurs de linguistique à
l’Université ! Certaines réformes s’expliquent par
le fait que certaines chaires d’Université ne
peuvent subsister que si l’on crée des débouchés
pour leurs étudiants et ils n’en trouvent,
hélas ! que dans l’enseignement. Avant toute réforme, un
audit sur ce point nous paraît s’imposer ! Il
concerne aussi ce qu’on appelle « science de l’éducation
».
Le clientélisme politique a mis une belle
pagaille dans
l’éducation nationale. Les générations qui
arrivent à l’âge des concours en font les
frais,
comme elles ont fait les frais d’ « expériences »
aventureuses dans leurs études. L’ère de
l’idéologie va laisser des traces difficilement
réparables
dans la formation intellectuelle des jeunes
générations. Les projets de réforme aujourd’hui
annoncés risquent d’aggraver le mal, sous couvert
d’« économies » tardivement et mal pensées. A
chaque réforme, depuis la réforme
Giscard-Haby, on reproche aux professeurs qui s’y opposent, leur
conservatisme ; comme s’ils n’étaient pas les mieux
placés pour en évaluer la portée ! Bien des
parents aujourd’hui déplorent que ce « conservatisme
» n’ait pas protégé leurs enfants de la
méthode globale et de ses
sous-produits.