COMPARAISON  DU DISCOURS ET DES MEDITTIONS
THEORIE  DE  LA  CONNAISSANCE  CHEZ  PLATON  ET  CHEZ  DESCARTES



       Ainsi qu’on peut le constater, la critique de la perception a conduit Descartes comme Platon à penser que le jugement vrai ne peut renvoyer au sensible directement mais à un monde de réalités purement intelligibles avec lequel le sensible (c'est-à-dire la réalité perçue par les sens) a des relations qui en permettent la connaissance. On voit donc chez ces deux philosophes l’affirmation d’un monde intelligible : monde des Idées chez Platon, monde des essences chez Descartes ; ce monde des vérités éternelles double en quelque sorte  le monde accessible à nos sens et en permet la compréhension par la raison. Mais le sensible, en tant que tel, garde une certaine opacité chez Descartes (6ème méditation) comme chez Platon.


       Il y a cependant des différences importantes entre les deux philosophies.


Pour Platon il faut partir du sensible pour accéder à l’intelligible. C’est ce qu’illustre l’allégorie de la Caverne. La démarche de la dialectique ascendante ne conduit pas tous ceux qui l’entreprennent au monde des Idées, et beaucoup en outre ne l’entreprennent pas. D’où la division de la meilleure société en trois classes dans la suite de ce grand dialogue appelée « La République ». Il y a là un thème constant dans les dialogues de Platon. Ainsi Diotime dit à Socrate en parlant de la contemplation de l’Idée de Beau : « je ne sais si on peut te conduire jusque là » (le Banquet 210 a) et dans le même dialogue on voit un personnage, Alcibiade, doué d’un « bon naturel » qui refuse de faire les efforts qu’il faudrait pour se détacher des attraits du sensible (succès politiques, honneurs). Le Phèdre nous montre aussi les attraits du sensible en particulier dans le premier discours que Socrate condamnera durement : « ce dont tu parles ici c’est de l’amour des matelots », une traduction plus moderne dirait  « des maisons de passes des ports ». Dans la République, la répartition en trois classes signifie clairement que le plus grand nombre ne soupçonne même pas le monde des Idées ; cela n’empêche pas les gens de se conduire correctement par prudence comme il apparaît par le choix des sorts dans le mythe d’Er (voir ce mythe à la fin de ce dialogue) : le 1er à choisir sa vie future s’était bien conduit dans sa vie antérieure et pourtant… La 2ème classe, celle des magistrats de la Cité est déjà nettement moins nombreuse que la 1ère : elle est constituée de ceux qui, ayant fait des efforts, ne parviennent cependant pas à la contemplation du monde des Idées que seuls atteignent les philosophes : c’est même pour cela qu’ils sont appelés philosophes. Et ceux-là seuls devront diriger la Cité (c'est-à-dire l’Etat) parce qu’ils auront le mépris du sensible ( puissance, honneur, richesse) ayant contemplé le monde des Idées. On comprend aisément qu’ils sont très peu nombreux !


       Le Phèdre, à la fin du mythe, reprend ces distinctions en les affinant et surtout en les expliquant : lorsque les âmes « tombent dans un corps », par la faute des cochers, c'est-à-dire de la raison (thème du « naturel »), leur première incarnation s’effectue suivant une hiérarchie de 9 catégories, suivant qu’elles ont plus ou moins aperçu quelque chose du Monde des Idées ; il sera plus facile à celles qui ont vu davantage de ne pas oublier les valeurs contemplées lorsqu’elles s’incarneront… à moins qu’elles se laissent séduire par les charmes du sensible, comme un Alcibiade. Platon, on le voit, n’a cessé de réfléchir sur la question de     l’innée (le  « bon naturel ») et de l’acquis qui est un problème essentiel de l’éducation. Or Platon a pensé la philosophie comme éducation.


       Rien de pareil chez Descartes. « Le bon sens, écrit-il, est la chose du monde la mieux partagée » : c’est la première phrase du Discours de la Méthode. La justification qu’il donne de cette affirmation lui porte tort : « car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désigner plus qu’ils en ont » ; autrement dit puisque personne ne se plaint d’être bête, c’est que tout le monde est intelligent. Si on examine mieux le texte qui ouvre le Discours et la philosophie de Descartes on est obligé d’admettre que la justification qu’il donne de cette affirmation doit être prise au sérieux bien que le ton apparaisse comme celui d’une galéjade ; en effet il définit « le bon sens » comme « la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux » et l’assimile à la raison : « le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes » car tous les hommes ont la faculté de découvrir le

vrai : elle leur est donnée par Dieu, c’est même ce qui différencie l’homme de l’animal : il le précise bien dans la 5ème partie du Discours : « s’il y avait de telles machines qui eussent  les organes et la figure extérieure d’un singe ou de quelque animal sans raison nous n’aurions aucun moyen pour reconnaître qu’elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux », mais si on pouvait faire de même pour imiter les hommes « nous aurions toujours deux moyens très certains pour reconnaître qu’elles ne seraient point pour cela de vrais hommes » : le premier «  qu’elles ne pourraient user de paroles ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées », le second étant d’agir par connaissance ; et Descartes développe, bien sûr, les objections possibles pour les récuser. Ainsi c’est à l’homme et à lui seul que Dieu a donné « la puissance de bien juger » et même de mal juger (s’il use mal de sa liberté, ainsi que nous l’avons vu  dans la 4ème Méditation), s’il ne sait pas suspendre son jugement lorsqu’il n’est pas en possession d’idée claire et distincte.

       Avec Descartes nous sommes dans un système binaire : ou on a la raison et on est  homme c'est-à-dire un être qui se caractérise par un « je pense », ou il n’y a pas de « je pense » et donc pas humanité (voir Discours 5ème partie, texte précédemment cité). Or la raison c’est « la puissance de distinguer le vrai d’avec le faux », et là aussi nous sommes dans un système binaire : tout être humain est doté des idées innées qui permettent, à partir de ces vérités premières, de découvrir l’ordre des essences créées par Dieu. Cette conception de la raison comme capacité de découvrir un ordre rationnel préexistant à la raison  implique l’égalité de la raison chez tous les hommes : «  n’y ayant qu’une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu’on peut savoir » (Discours fin de la 2ème partie) ;  la raison est passive chez Descartes ; l’idée vraie est une copie d’une vérité éternelle, il ne peut donc y avoir d’inégalité puisque Dieu nous à donné à tous la « puissance de bien juger » : il suffit d’ « éviter la précipitation et la prévention » (1ère règle de la méthode) de façon à n’accepter que des idées claires et distinctes, donc évidentes. La différence entre nos opinions ne peut donc venir de différence de degré dans la raison, mais seulement de différence dans la manière de conduire nos pensées, ainsi que l’affirme Descartes, dès les premières lignes du Discours.   Cette conception du rationnel comme découverte, par l’homme et lui seul, d’un ordre éternel à partir d’idées innées, s’explicite clairement dans l’exposé de la théorie des essences : la notion d’ordre, à laquelle Descartes fait constamment référence dans le Discours, contient implicitement la théorie des essences. Sa conception de la raison  et du rationnel ont eu une influence manifeste sur  la Déclaration universelle des droits de l’homme.


          Mais ainsi, en faisant intervenir la notion d’idées innées propres à l'homme, la solution cartésienne au problème de la vérité met la raison en prise directe avec le monde des vérités éternelles, sans que le corps soit concerné, à la différence de ce qui se passe dans la théorie platonicienne ; Descartes n’a-t-il pas en effet pris son modèle dans les mathématiques, sciences, dit-il, « qui ne traitent que de choses fort simples  et fort générales sans  mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature » : Le dualisme de Descartes est nettement plus radical que celui de Platon. Le philosophe grec part de l’être humain tel qu’il vit tous les jours, avec ses difficultés et ses tentations (recherche des plaisirs), il constate que certains ont le courage de surmonter l’hédonisme naturel à l’être vivant et se hissent vers quelque chose de plus « haut » (voir dans le Phèdre la différence entre le premier et le troisième discours sur l’amour) ; chez Platon comme chez Descartes, il y a dualité de l’âme et du corps, mais  Platon considère toujours l’âme incarnée, même si dans le Phédon il interroge avec amertume : « quand l’âme trouve-t-elle la vérité, si ce n’est quand elle est seule avec elle-même ? » et c’est pourquoi, selon lui, le philosophe doit aspirer à la mort (bien qu’il doive accepter la vie que les dieux lui ont donnée) ; on sent dans ce texte qui paraît sévère, une sorte de rage contre le corps qui nous distrait toujours par ses désirs ou même seulement par ses besoins. On trouvera des échos de cette amertume chez St Augustin.


       Chez Descartes c’est la démarche du doute, intellectuelle et volontariste, qui l’amène à affirmer le dualisme le plus radical : « Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui comprend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui

imagine aussi et qui sent », mais ici « sentir » renvoie à l’aspect mental  de la perception qui appartient au « je pense », puisqu’à ce niveau de la deuxième Méditation, la réalité matérielle reste toujours sous le coup du doute :  « Mais néanmoins il me semble encore et je ne puis m’empêcher de croire que les choses corporelles dont les images se forment par la pensée, qui tombent sous les sens et que les sens mêmes examinent, ne soient beaucoup plus distinctement connues que cette je ne sais quelle partie de moi-même qui ne tombe point sous l’imagination, quoique en effet ce soit une chose bien étrange de dire que je connaisse et comprenne plus distinctement des choses dont l’existence me paraît douteuse, qui me sont inconnues et qui ne m’appartiennent point, que celles de la vérité desquelles je suis persuadé, qui me sont connues et qui appartiennent à ma propre nature, et,en un mot, que moi-même. »


       La sixième Méditation réaffirme nettement cette dualité de la nature humaine :  « pour ce que je sais que toutes les choses que je conçois clairement et distinctement peuvent être produites par Dieu telles que je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et distinctement une chose sans une autre pour être certain que l’une est distincte ou différente de l’autre, parce qu’elles peuvent être mises séparément (…) ; et partant, de cela même que je connais avec certitude que j’existe, et que cependant je ne remarque point qu’il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser ». Certes Descartes admet que l’homme est une substance composée d’âme et de corps : « Et, quoique peut-être (…) j’aie un corps auquel je suis très étroitement conjoint, néanmoins pour ce que j’ai une idée claire et distincte de moi-même en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue et que d’un autre coté j’ai une idée distincte du corps en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui ».Si Descartes parait rejoindre ici le Platon du Phédon, on n’en trouve pas la hargne contre le corps; la séparation des deux substances est affirmée sans drame et leur union dans l’harmonie : « Or Dieu n’étant point trompeur, il est manifeste qu’il ne m’envoie point ces idées immédiatement par lui-même, ni aussi par l’intermédiaire de quelque créature dans laquelle leur réalité ne soit pas contenue » ; ainsi pas de Malin génie- grand cinéaste !, « car ne m’ayant donné aucune faculté pour connaître que cela soit, mais au contraire une très grande inclination à croire qu’elles partent des choses corporelles, je ne vois pas comment on pourrait l’excuser de tromperie si en effet ces idées partaient d’ailleurs, ou étaient produites par d’autres causes que par des choses corporelles ; et partant il faut conclure qu’il y a des choses qui existent » . La 6ème Méditation restitue, en quelque sorte, l’existence du corps et, en validant la perception, celle des objets du monde extérieur.


        Chez Descartes, la matière ne connaît pas le discrédit qui est le sien dans le mythe de la Caverne (République livre VII : Platon la présente alors comme l’ombre de la réalité) :  qu’on en juge à la lecture de la 6ème Méditation : « il n’y a point de doute que tout ce que la nature m’enseigne contient quelque vérité ; car par nature considérée en général, je n’entends maintenant autre chose que Dieu lui-même ou bien l’ordre et la disposition que Dieu a établis dans les choses créées et par ma nature en particulier je n’entends autre chose que la complexion ou l’assemblage de toute les choses que Dieu m’a données. Or il n’y a rien que cette nature m’enseigne plus expressément ni plus sensiblement, sinon que j’ai un corps qui est mal disposé quand je sens de la douleur, qui a besoin de manger ou de boire quand j’ai les sentiments de faim ou de soif, etc, et partant je ne dois aucunement douter qu’il y ait en cela quelque vérité. La nature m’enseigne aussi par ces sentiments  de douleur de faim, de soif etc que je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu’un pilote dans son navire, mais que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui » ; Descartes réhabilite d’ailleurs la sensation, suspectée jusqu’ici, dans l’union de l’âme et du corps : il s’agit pour le corps d’avoir les informations nécessaires à sa survie ; la sensation a donc une fonction pratique essentielle, l’erreur de l’homme étant de la considérer comme un instrument de connaissance pure. Il faudra donc à Descartes expliquer quelques aberrations des sens, comme les désirs nuisibles de l’hydropique ou les sensations provenant d’un membre amputé (membre fantôme).


       Comme on le voit la différence est grande entre Platon et Descartes, malgré la similitude dans leur manière d’aborder et de résoudre le problème de la connaissance. L’attitude de Descartes est très intellectualiste alors que celle de Platon ne l’est pas : concernant les diverses perceptions des sens, nous ne devons rien conclure, écrit Descartes dans la 6ème Méditation sans que l’esprit les ait soigneusement examinées, « car c’est à l’esprit seul, et non point au composé d’esprit et du corps qu’il appartient de connaître la vérité de ces choses là ». C’est cet intellectualisme qui dominera la philosophie des Lumières et son égalitarisme : les hommes sont égaux puisqu’il n’y a qu’une raison possible, « faculté de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux » qui ne peut, comme nous l’avons vu avoir de degré ; or « pour la raison ou le sens, d’autant qu’elle est la seule chose qui nous rend homme et nous distingue des bêtes, je veux croire qu’elle est toute entière en chacun » affirmait déjà Descartes dans la première partie du Discours : compte tenu de sa conception du vrai, il ne saurait en être autrement. Il en découle d’ailleurs que la raison est la même chez l’enfant et chez l’adulte, d’où ce regret formulé dans la deuxième partie du Discours : «  pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres et qui ni les uns ni les autre ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils auraient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle ».En effet si, Dieu met en nous, sous forme d’idées innées, la copie des essences à partir desquelles le « je pense » découvre l’ordre entier du monde rationnel, il ne peut y avoir de différence entre les hommes, ni entre l’enfant et l’adulte : telle est la théorie qui fonde l’égalité universelle entre les hommes. Tel est le rationalisme dont s’inspirera, plus ou moins clairement, la Philosophie des Lumières, et qui donnera naissance  à la Déclaration des droits de l’homme et au culte de la Déesse Raison. Conséquent avec sa propre philosophie Descartes écrira donc le Discours en français,  plutôt qu’en latin espérant « que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure, jugeront mieux (…) que ceux qui ne croient qu’aux livres anciens » comme il l’explique lui-même à la fin du Discours.  


_____________________


Suite...

@ Les humanités en ligne @

Valid HTML 4.01!