Comme on le voit, aborder la philosophie par la lecture de Platon
c'est entrer de plain pied dans les problèmes qui vont
être au centre de 25 siècles de réflexion
philosophique. Autre
avantage sur le plan pédagogique : cette lecture ne fait pas
intervenir la connaissance d'un vocabulaire spécialisé,
propre à la discipline. Elle est donc accessible à chacun
avec
de l'attention.
Ceux que l'on appelle « les premiers dialogues
» de Platon portent généralement sur des
définitions : le
beau (Hippias majeur), le courage (le Lachès), la
piété
(Euthyphron avec cette question qui reviendra dans la philosophie
: est-ce parce que cela plait aux dieux que cela est bien ou
est-ce parce que cela est bien que cela plait aux dieux ?). On
comprend bien pourquoi ce souci de la définition : si les
jugements sont subjectifs et s'ils changent avec le temps,
il est impossible de donner LA définition de ces notions. Or au
cours de la discussion, Socrate arrive à montrer qu'il y a
des exemples réfractaires à certaines qualifications : du
général qui fuit devant l'ennemi en abandonnant ses
troupes on ne pourra jamais dire qu'il est courageux. Ainsi,
la notion de courage signifie donc bien quelque chose pour chacun
d'entre nous, une sorte d'absolu auquel se réfère
notre jugement.
Dans ses premiers dialogues, qui ne sont pas les plus intéressants, il semble que Platon ait voulu reproduire la manière de philosopher de Socrate : si le maître de Platon n'a pas écrit, il a beaucoup discuté, souvent sur la place publique (agora) ; ses interlocuteurs sont de deux ordres : des jeunes gens qu'il amène à réfléchir en les interrogeant ainsi ; des gens moins jeunes avec lesquels les conversations sont moins détendues car les questions auxquelles Socrate les oblige à s'affronter sont souvent au coeur de leur activité quotidienne, nous dirions aujourd'hui professionnelle. Ainsi, lorsque Socrate amène un sophiste à concéder qu'il vaut mieux subir une injustice que la commettre, il déclenche la remarque suivante d'un citoyen influent d'Athènes : « Socrate est-il sérieux quand il tient ce langage ou badine-t-il ? » et s'adressant à Socrate : « car si tu parles sérieusement et si ce que tu dis est vrai, il y a de quoi renverser notre vie sociale et nous faisons, ce me semble, tout le contraire de ce qu'il faudrait » (le Gorgias 482). Comme quoi, au Vème siècle av. J.C. comme au XXIème après, prendre la justice au sérieux et non comme simple thème de campagne électorale n'est pas, en effet, sans conséquence politique ; mais si c'est une notion purement subjective, alors...tout est permis hier comme aujourd'hui . Le Gorgias, où nous prenons cet exemple d'une actualité criante, n'est pas un « petit » dialogue comme le sont les premiers, mais il montre bien la différence qu'il y a selon qu'on juge qu'il existe des références absolues que nous connaissons tous, ou selon que les termes que nous utilisons recouvrent des contenus variables puisque subjectifs et changeants, donc éphémères. ( Dans le Gorgias, trois interlocuteurs se succèdent face à Socrate : Gorgias, Polos et Calliclès ; on lira avec intérêt cette dernière partie qui traite de l'hédonisme - ou morale de la recherche du plaisir - question qui, aujourd'hui n'est pas l'apanage de la classe politique).
Pour nous Socrate ne s'est pas prononcé, puisque nous n'avons aucun texte de lui ; mais pour ses contemporains, son point de vue était manifestement très gênant, aussi a-t-il été condamné à mort, les artifices juridiques ne manquant pas plus de son temps que du nôtre lorsqu'on veut se débarrasser d'un adversaire politiquement encombrant. Cette condamnation a tellement écoeuré Platon qu'il a quitté sa patrie pendant une quinzaine d'années. Revenant d'Egypte, il sera fait prisonnier par les barbaresques en Méditerranée et libéré contre rançon. De retour à Athènes, il préférera l'enseignement philosophique à la politique.
La méthode de Socrate était de procéder par interrogation : en essayant une définition par mise à l'épreuve sur des exemples, on s'aperçoit de ce qu'elle exclut, de ce qu'elle recouvre exactement ; ainsi précise-t-on ses limites, mais, en même temps, on ne la sent pas aussi subjective que le prétendent les sophistes ; par exemple, Calliclès met le plaisir au-dessus de toute valeur mais, interrogé sur le plaisir, il constate qu'il juge honteuse la référence de Socrate à certains plaisirs (par exemple ceux du prostitué) : il y a donc pour lui, quoiqu'il en ait dit, une référence qui est un absolu au-dessus du plaisir. La méthode de Socrate est donc une interrogation qui permet de prendre conscience de références qu'on ignorait avoir ; on l'appelle « maïeutique », méthode d'accouchement ; Platon fait dire à Socrate : « Ma mère était accoucheuse et je suis accoucheur, mais j'accouche les âmes tandis qu'elle accouchait les corps » ( Le Théétète, 149-151b ) ; et ajoute-t-il, « il arrive qu'une âme se croit grosse alors qu'il n'en est rien » . En somme, une âme comme une femme peut faire une grossesse nerveuse. Hélas, les exemples ne manquent pas chez nos écrivains contemporains de la « médiagentsia » !
De la réflexion sur la maïeutique socratique viendront, vraisemblablement, la théorie des Idées et la théorie de la réminiscence, théories proprement platoniciennes, semble -t-il. Ces références absolues que la maïeutique bien conduite met au jour en chacun de nous, c'est ce que nous appelons aujourd'hui des valeurs : elles nous permettent de juger, c'est- à- dire d'évaluer nos comportements en fonction du Bien, de définir des vertus comme la tempérance, le courage, la justice. C'est parce qu'il y a de tels absolus que les jugements moraux sont loin d'être subjectifs et variables, quoique prétendent les sophistes : le lâche d'hier ne sera pas appelé courageux demain et inversement. L'évaluation de son comportement renvoie à une référence éternelle, comme il y a une référence éternelle du juste, et donc de l'injuste, etc.
Platon
s'interroge sur la
manière dont l'homme a eu connaissance de ces
références
ou Idées (le Ménon), qu'on appelle aussi « essences
» et
cela le conduit à proposer une conception de l'âme. On la
trouve, entre autres, dans le célèbre mythe du
Phèdre
(244-257a) : les âmes de ceux qu'on appelle « mortels
»
ont existé avant de « tomber dans un corps », elles
suivaient
le char des dieux dans le ciel. Il faut en effet, écrit Platon,
nous représenter l'âme comme un attelage de deux chevaux
ailés, un blanc et un noir, dirigé par un cocher ;
représentation mythique évidemment symbolique : le cocher
qui
conduit l'attelage, c'est la raison (le nous) mais,
assez réaliste, Platon ne voit pas dans la raison
l'élément moteur ! Le dynamisme vient des chevaux : le
blanc représente le courage, le noir les appétits. Chez
les
dieux, les chevaux sont de bonne race et obéissent au cocher. Il
n'en va pas de même chez ceux qu'on appellera « les
mortels » : le cheval noir est rétif et
déséquilibre
l'attelage en cherchant à satisfaire ses désirs. Le
cocher
non plus n'a pas bonne poigne et les âmes, cherchant à
être le plus près possible des dieux, se bousculent et
s'estropient. Bref « par la faute des cochers », elles
perdent leurs ailes et tombent dans un corps ; à la
première
génération, il leur est interdit d'entrer dans le corps
d'un animal. En s'incarnant elles oublient les
souvenirs de leur première existence .La «
réminiscence »
consiste donc à faire revenir ces souvenirs de l'âme avant
sa chute (voir : le Phèdre, mais également le
Phédon, le
Ménon, le Banquet) .La réminiscence s'effectue à
l'occasion d'expériences particulières :
l'interrogation socratique, mais également la rencontre de
l'amour (voir : le Banquet, le Phèdre).
Notons au passage que l'âme des dieux est
représentée
comme celle des hommes : le cheval noir ne représente donc pas
en lui-même une condamnation des appétits comme on
pourrait
être tenté de le croire ; il est simplement moins docile
«
chez les mortels » que chez les dieux -bien qu'on
puisse se demander ce que peuvent être « les
appétits » chez
les dieux. Ce cortège des dieux et de ceux qui les suivent a
pour but d'atteindre la « plaine de la vérité
», dit
Platon, « car c'est la vérité qui fortifie les
ailes de
l'âme ».
Il est donc grave que beaucoup d'âmes -la majorité
- perdent leurs ailes et tombent dans un corps sans avoir
rien ( ?) vu du vrai. La première incarnation des âmes
s'effectue dans une hiérarchie consécutive à ce
qu'elles ont connu auparavant. Je vous laisse apprécier et
méditer sur l'établissement de cette hiérarchie
(Phèdre
248).
De cette conception métaphysique de l'âme découle
l'idée que la connaissance chez l'homme est
re-connaissance. Platon dit « réminiscence »
(voir le
Ménon). J'ai su, c'est-à-dire j'ai vu, plus ou
moins selon où j'étais derrière le char des dieux,
j'ai oublié en entrant dans un corps. Mais certaines
circonstances favorables ont provoqué une sorte de souvenir plus
ou moins obscur que la pression de la maïeutique conduit à
rendre clair. Platon donne des exemples de ces circonstances
favorables au déclenchement du souvenir .Ces exemples
témoignent d'une réflexion réaliste sur la
psychologie du
souvenir et l'exercice de la mémoire qu'on trouvera
dans des études bien plus récentes sous le nom de
théorie de
l'association des idées, voire sous la notion
d'inconscient.
Réflexion également très personnelle sur
l'importance de
l'affectivité dans la connaissance : qu'aurait été
Platon sans la rencontre de Socrate ? Mais cette rencontre ne
suffit pas : il faut avoir vu quelque chose du vrai avant de «
tomber pour la première fois dans un corps ». Il faut
aussi ne
pas s'être « laissé gorger de vice et d'oubli
»,
c'est-à-dire ne pas s'être laissé ensevelir dans
les
plaisirs, si l'on veut arriver à la vérité. Ce
thème
sera repris dans différents dialogues, par exemple
l'Alcibiade du Banquet (216) reconnaît : Socrate «
m'a souvent mis dans une disposition telle que je trouvais
insupportable la vie que je menais (...) encore maintenant je
sens bien que , si je voulais prêter l'oreille à ses
discours, je n'y résisterais pas, j'éprouverais les
mêmes émotions ; car il me force d'avouer qu'étant
moi-même imparfait en bien des choses, je me néglige pour
m'occuper des affaires des Athéniens. Aussi je suis forcé
de me boucher les oreilles... » et il se les très bien
bouchées... ce qui lui a permis de faire une carrière
politique des plus brillantes (élu trois fois bien qu'il
ait par deux fois trahi sa patrie). Platon, lui, a
préféré la
philosophie, bien qu'il fût d'une de ces « opulentes
familles » qui donnaient leurs chefs à la Cité. La
philosophie
de Platon, comme on le voit, n'est pas une théorie de la
connaissance purement intellectuelle .En cela, nous verrons
qu'elle est très différente de celle de Descartes,
philosophe français du XVII ème siècle.
Ainsi la
connaissance chez Platon est liée à un genre de vie :
cela
apparaît clairement dans le mythe de la Caverne qui met en
évidence le statut métaphysique qui régit
l'âme
cherchant à atteindre la connaissance vraie.