SUPPRIMER  LE  BACCALAUREAT ?

 

      A l’occasion de la première épreuve écrite du baccalauréat, celle de philosophie, Le Figaro  (11 VI O7) rappelle que cet examen fêtera bientôt ses 200 ans . C’est aussi l’occasion de deux articles  sur le bien fondé de l’enseignement de la philosophie dans le secondaire, « une exception française qui fait de la résistance ». Naturellement cette résistance est taxée d’immobilisme, suivant l’usage journalistique en ce qui concerne l’attitude des professeurs qui refusent de « révolutionner » l’enseignement : jamais dans ce cas, en effet, on ne prend en compte les résultats atterrants obtenus depuis la révolution permanente déclenchée en 1968. Il semble entendu que, seuls, les professeurs ne connaissent rien au métier d’enseignant puisque « les multiples tentatives pour réformer les cours n’ont jamais convaincus les profs (sic) de revoir leur copie » nous dit Anne-Noëmie Dorion. Mais quand les résultats de ces réformes sont dénoncés, c’est encore les professeurs que l’on accuse … Jamais on ne réfléchit sur le  fondement de ces réformes qui ont été imposées contre les connaissances scientifiques acquises par la psychologie génétique.

 

      La journaliste rapporte l’opinion d’un professeur de philosophie sur l’objet de cette discipline : « Le jeune doit se dégager du patrimoine des lieux communs qui l’habite pour raisonner et non réciter une leçon » ; une ambition que la France est seule à poursuivre, ajoute-t-elle. Quelle horreur ! Ne pas s’aligner sur le conformisme ambiant et son politiquement correct aujourd’hui prêché par les média !

 

      Le  deuxième article est de M. Luc Ferry ; il explique l’opposition à laquelle il s’est heurté quand il a voulu changer les programmes de philosophie : « La tradition républicaine a développé l’idée qu’un bon citoyen devait savoir raisonner pour disposer de son autonomie intellectuelle (…) selon moi cet apprentissage tout à fait louable n’a rien à voir avec la philosophie : c’est de l’instruction civique ». Nous restons perplexe devant cette affirmation péremptoire et devant l’idée que Spinoza serait tombé de sa chaise s’il avait entendu dire que « la philosophie consistait à développer l’esprit critique » : qu’a-t-il donc fait d’autre lui-même ? Spinoza, Descartes, Socrate : incarnée, la philosophie est une réflexion critique.

      L’instruction civique, quant à elle, est une instruction : elle transmet donc un savoir considéré comme acquis. Dans les faits, elle transmet la conception du pouvoir politique, officiel ou non, du moment : avant la guerre de 1914, elle transmettait l’amour de la Patrie ; depuis le quinquennat de M. Chirac, elle prétend transmettre le sentiment de culpabilité qui, selon lui, devrait s’attacher à la colonisation.

 

       Et M. Ferry se plaint : « quand j’ai voulu introduire une part d’histoire des idées au programme, on m’a accusé de supprimer cet effort de réflexion ». Comme son nom l’indique, l’histoire des idées est une histoire : elle porte donc sur le passé et présente des faits qui ont eu lieu. En choisir « une part » c’est choisir un angle, un point de vue sur cette histoire, celui de l’auteur du programme. D’autres points de vue sont possibles qui ne sont pas choisis, on ne sait, ou ne dit, pourquoi. Une histoire présente des faits passés qui semblent essentiels à l’historien qui les propose pour éclairer le présent ; mais elle ne peut porter sur l’avenir individuel et/ou collectif et nul ne sait si les idées qui nous paraissent aujourd’hui marquantes sont celles qui marqueront effectivement et feront évoluer la pensée : Newton accordait à son travail d’alchimie une importance aussi considérable, si ce n’est plus, qu’à son œuvre de physicien : nous n’en jugeons plus ainsi. Les professeurs de philosophie ont récusé le programme de M. Ferry parce qu’ils veulent conserver leur liberté de choisir leur point de vue, et, par là même, ils garantissent la pluralité des points de vue, aujourd’hui menacée par la pesanteur intellectuelle des média. Ainsi des idées, aujourd’hui inaperçues du grand public, pourront elles cheminer : c’est qui a permis à la pensée occidentale d’évoluer constamment.

 

      Il ne faut pas croire d’ailleurs que les élèves soient sevrés d’histoire des idées : elle existe en littérature, en histoire et même en sciences où l’enseignement de la physique s’est efforcé de l’introduire. Evidemment elle n’est pas exclue de la philosophie, discipline qui n’a cessé d’examiner les idées depuis que l’Antiquité a posé des problématiques pour la théorie de la connaissance, de la morale individuelle, de l’organisation de la vie en société.

      Alors pourquoi cet acharnement à introduire, comme telle, l’histoire des idées ? C’est l’article de A-N Dorion qui fournit la réponse : c’est parce que « nos voisins, eux, se contentent de l’histoire des idées ». A l’époque où « Bruxelles » (un grand cerveau !) régit la dimension des bananes et, sans doute, le débit des chasses d’eau, il n’est pas acceptable  que la France délivre un examen qui exige des capacités de raisonnement. Voilà des décennies qu’on s’efforce de normaliser sournoisement l’exception française ; on y a si bien mis le paquet qu’une part importante des 80% d’une classe d’âge contrainte à se présenter au baccalauréat sont même en dessous de la moyenne européenne à âge égal ! « Une belle perf ! » comme disent nos chroniqueurs sportifs nouvelle école !  


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