Rien de neuf : le plan Langevin-Wallon, encore le plan Langevin
–Wallon, toujours le plan Langevin-Wallon. Les ministres de l’Education
le connaissent-ils si mal ou espèrent-ils vaincre la
réticence des familles et des professeurs à coups
répétés de commissions chargées d’en faire
la publicité, sous couvert d’en corriger l’inadaptation au
réel ?
A quoi reconnaît-on le plan Langevin-Wallon ?
1) Enseignement commun jusqu’à 15 ans (ou 16 ans)
A la notion, sous ce nom ou sous un autre, d’enseignement commun
jusqu’à 15 ans (ou 16 ans), au mépris de la
diversité des esprits.
Les différents noms de cet enseignement commun : collège
unique, tronc commun, socle commun de connaissance, SMIG Culturel.
Cette obstination à imposer un enseignement commun
jusqu’à 15 ans est à l’origine de l’impossibilité
d’effectuer une orientation véritable et, ainsi, à
l’origine de l’échec scolaire.
Cette normalisation présumée possible des esprits aboutit
à l’effondrement du système scolaire français :
à 16 ans, avant la réforme Haby-Giscard, quand notre
système acceptait les différences, de bons
élèves étaient en première avec une
formation solide et un niveau de culture honorable. Cela n’existe plus,
même dans les établissements publics
privilégiés. Beaucoup d’élèves à cet
âge sont au collège et s’ennuient. Ce « socle commun
de connaissances » n’intéresse ni ceux qui n’aiment pas
les études, ni ceux qui les aiment ; il ne convient qu’à
une minorité…mais au nom de l’égalité des esprits
à la naissance, le ministère ne veut pas le savoir.
Voilà pourquoi le niveau du secondaire s’effondre tandis que les
« normalisés », assujettis à l’enseignement
commun, sortent souvent du système scolaire sans diplôme,
sans formation professionnelle, dégoutés du travail et
d’eux-mêmes.
2) Les méthodes
Le plan Langevin-Wallon privilégie les méthodes dites
actives, dans lesquelles les élèves doivent
«découvrir » au moyen d’enquêtes ; elles
considèrent en effet qu’il faut recourir à l’attention
spontanée de l’élève pour ce qui
l’intéresse ; ainsi constitue-t-on un enseignement par
thème, objet d’enquête pour un groupe pluridisciplinaire.
Le modèle donné dans « les libres enfants de
Summerhill » (ed. Maspéro) met en scène quelques
éducateurs occupés à plein temps et une
cinquantaine d’élèves (80 n’est pas souhaitable
écrit Neil) de 5 à 15 ans qui sont pensionnaires. De
telles méthodes ne conviennent évidemment pas à
une scolarisation de masse, où on a cependant essayé de
les introduire sous l’appellation d’ «itinéraire de
découverte » et autres «travaux personnels
encadrés » interdisciplinaires. C’est pour ces
méthodes que les partisans du plan réclament la
modification du temps de travail des professeurs à
l’intérieur de l’établissement.
Les professeurs n’aiment pas ces méthodes dans la mesure
où on en a fait une contrainte pédagogique (rappelons que
la liberté pédagogique est de tradition dans le
secondaire français : elle permet au professeur d’innover par
plaisir et de s’adapter aux élèves) ; en outre ils voient
dans ces méthodes, à juste titre, une perte de leur temps
et de celui des élèves pour un rendement intellectuel
médiocre, voire douteux.
On ne peut s’étonner que le système soviétique
préconisé par Pistrak en 1924 ait
privilégié ces méthodes (voir «
L’école soviétique du travail » ed. Desclées
de Brower) : le travail de groupe interdisciplinaire permet de
surveiller idéologiquement les enseignants et de gêner des
liens privilégiés entre professeur et
élèves.
Liliane Lurçat, collaboratrice de Wallon, récuse la
responsabilité de celui-ci dans le plan qui porte son nom (voir
« la destruction de l’enseignement
élémentaire et ses penseurs »
François-Xavier de Guibert éditeur) ; elle n’a pas tort,
mais il n’est pas non plus de Langevin : il a été
élaboré par un instituteur pendant la guerre de 14.
Egalitariste, ce plan a été discuté dans les
Loges, sous la IIIème République (voir « Histoire
de la Franc Maçonnerie » 3ème volume ;
Fayard). Les députés de la IIIe République, au
début des années 30, ont préféré
investir dans la gratuité de l’enseignement secondaire et ils
ont fait ainsi sagement. Mais on peut comprendre que les dirigeants des
syndicats de gauche, favorables au plan Langevin-Wallon, protestent
sans se lasser sur l’insuffisance du budget de l’Education Nationale !
Du point de vue pédagogique, dans un enseignement de masse, il
est impossible d’obtenir que le travail en groupe pluridisciplinaire
par thème respecte la cohérence intellectuelle que les
programmes scolaires doivent tracer ; d’où l’effet «
papillonnement » de ce type d’exercice. Et, s’il est vrai qu’il
est agréable de travailler en obtenant l’attention
spontanée des élèves, il peut être dangereux
pour eux qu’on ne force pas leur intérêt pour obtenir leur
attention : ce qui frappe le plus l’observateur dans une classe
d’enfants déficients, ce n’est pas le manque d’intelligence mais
leur grande difficulté à fixer leur attention ; celle-ci
est un élément fondamental de l’évolution
intellectuelle de l’enfant. Aujourd’hui les jeunes sont trop
invités à se disperser, ne serait-ce que par les
médias ; il n’est pas nécessaire que l’école en
rajoute en ce domaine.
Enfin on ne saurait à la fois réclamer des parents
plus d'attention à l’éducation de leurs enfants, les
accuser souvent de négligence, et leur fournir l’encadrement
professionnel permanent pour leur permettre de se décharger de
leurs responsabilités, or les méthodes actives sont des
méthodes d’encadrement permanent ; il est vrai que, dans les
«banlieues difficiles », le ministère de
l’Intérieur ne peut que les considérer d’un bon oeil…
3) Organisation du cursus scolaire en cycles :
Le contexte précédent l’explique : le Plan Langevin
–Wallon présente la continuité d’un plan
d’éducation plutôt qu’il n’est un plan d’enseignement. La
notion même de classe y disparaît au profit de celle de
cycle. C’est nettement le cas aussi bien dans le plan
Langevin-Wallon qui se réfère surtout au cycle et
à l’âge, que dans le rapport Thélot qui se
réfère au cycle et à la classe parce que celle-ci
est la référence des parents. Cependant le rapport
Thélot découpe ce cursus conformément à
l’esprit du plan Langevin-Wallon : un cycle comportant « un
socle de connaissance minimum », et un « cycle connaissance
commune + options » (15-18ans)
Le cycle de « connaissance commune » qui correspond, en
gros, à notre enseignement élémentaire est
divisé en deux :
De la maternelle au cours élémentaire I,
nommé par le rapport Thélot cycle « d’apprentissage
» (que sont donc les autres ?)
Un cycle « d’approfondissement », ensuite, qui
engloberait la classe de sixième. S’agit-il d’habituer les
parents à l’idée que l’enseignement secondaire n’existe
plus ?
On voit en tout cas que le rapport Thélot, comme le plan
Langevin-Wallon, manipule les cycles sans égard à la
classe, notion de référence des familles : on avancerait
ainsi d’un an l’âge de la scolarité obligatoire, pour
allonger le demi cycle élémentaire et on raccourcit le
cycle « collège Haby » de la sixième et
même de la seconde indifférenciée (restituant ainsi
leurs trois années au cycle lycée). Ce redécoupage
se justifie-t-il plus que les autres ?
4) Le Bac
Le cycle 15-18 ans mène au Bac, mais pas à
l’Université : le plan Langevin-Wallon prévoit qu’il soit
suivi de deux années d’enseignement « propédeutique
ou pré universitaire » pour « rendre à
l’enseignement universitaire sa qualité d’enseignement
supérieur » : les auteurs du plan admettent donc que le
système scolaire qu’ils proposent aboutit à un baisse de
niveau de ce qu’ils appellent encore le baccalauréat ; ils
reconnaissent donc implicitement qu’ils font perdre deux années
à toute une population d’élèves qui, avant la
réforme Haby-Giscard avaient un Bac d’un niveau très
honnête à 18 ans.
Pour obtenir le quota de 80% d’une classe d’âge au bac, comme
l’exige le plan Langevin-Wallon, on a joué sur les coefficients
des diverses disciplines, sur le niveau des épreuves et
même leur esprit, c'est-à-dire sur leur qualité
intellectuelle (voir nos deux premières études «vos
enfants n’aiment pas l’école : ont-il tort ?), sur les
options facultatives (intégrant des langues asiatiques et
africaines, même non écrites, à
égalité avec le latin et le grec ancien), fait monter en
puissance la valorisation de l’éducation physique, tandis que le
français suivait, dans les faits, un mouvement inverse : au
professeur qui sanctionne le mauvais niveau en français d’une
dissertation et le justifie en expliquant qu’un employeur ne peut faire
confiance au bac dans ces conditions, on répond qu’on n’embauche
plus avant Bac+2.
5) Les options
Elles ne font que s’ajouter au tronc commun à partir de la
sixième (5ème pour le rapport Thélot)
c'est-à-dire à l’âge auquel, avant la
réforme Haby, se faisait une véritable orientation.
Présentées théoriquement pour tester les
aptitudes, elles sont, dans les faits, des choix assez stables. Elles
ont le grave inconvénient de créer des emplois du temps
à trous, pour les élèves et pour les professeurs,
avec des heures souvent très mal placées sur le plan
pédagogique ; de plus, elles déstructurant constamment le
«groupe classe », qui se retrouve rarement entier
(seulement en Français et Histoire géographie).
La volonté de ses promoteurs est d’orienter le plus tard
possible dans le souci, certes louable, de ne pas interdire les voies
dites élitiste à des jeunes dont le développement
serait lent : avant la réforme Haby, 20% des
élèves au sortir de l’enseignement
élémentaire n’étaient pas orientés vers
l’enseignement long amorcé en 6ème. On constate
qu’aujourd’hui c’est pratiquement le même pourcentage
d’élèves qui quittent l’école sans diplôme,
ni qualification à la fin de leur scolarité
obligatoire à 16 ans. Mais on ne tire aucun enseignement de
cette similitude.
6) La formation des Maîtres
Elle distingue entre maître de matières communes et
maître de spécialité, gommant explicitement la
différence entre maître du primaire et maître du
secondaire (voir chapitre 3 du plan Langevin-Wallon) et
prévoyant deux années pré universitaires avec
formation pratique et théorique en école normale + la
licence pour tous, + un an de stage ; la répartition de ces
maîtres entre les divers cycles se faisant en fonction de leur
aptitude à s’intéresser aux plus petits ou aux plus
grands et de leur spécialité. C’est ce projet qui a
donné lieu à la création légale des
I.U.F.M. ou Institut de Formation des Maîtres à
l’initiative de la gauche et à laquelle M. Bayrou, Ministre de
l’Education Nationale, a présidé.
Qu’y a-t-il derrière toutes ces manipulations des cursus
scolaires, modifiés au gré des commissions
ministérielles ponctuelles, sans faire grand cas des projets des
familles ? Il ne s’agit que d’efforts de réglage sensés
obtenir la correction de résultats néfastes non
désirés et surtout non prévus de l’application du
plan Langevin-Wallon dont on refuse de mettre en cause les
hypothèses.
Celles-ci sont de deux sortes : idéologique et psychologique.
L’hypothèse idéologique est l’égalité
intellectuelle des hommes à la naissance, hypothèse qui
peut être tirée de Descartes. Les inégalités
constatées seraient imputables à l’éducation,
c'est-à-dire à la situation de fortune des familles : on
reconnaît aisément ici l’influence de Rousseau,
récemment relayée par Bourdieu.
Dans ce contexte idéologique, on admet cependant une
différence entre les êtres humains qui ne peuvent quand
même pas être déclarés absolument identiques
à la naissance : il s’agirait des aptitudes. D’où
l’intérêt accordé aux options. Le cycle de 11
à 15 ans est ainsi décrit par le plan Langevin-Wallon
: « l’enseignement est en partie commun, en partie
spécialisé. L’enseignement commun rassemble tous les
enfants quelque soit leur spécialisation (…). L’enseignement
spécialisé comportera un choix d’activités
permettant d’éprouver les goûts et les aptitudes des
enfants ». Le rapport Thélot justifie de même
l’offre d’options nombreuses dans le cycle 5me-4me-3me
(technologie, travail manuel, langues anciennes et modernes) : «
pour que chacun puisse trouver sa voie de réussite »
(d’après «aujourd'hui en France »du 12 X 04).
Après une grande trentaine
d’années d’échec de la réforme Haby, autre nom du
plan Langevin-Wallon, l’idée n’est venue à personne au
Ministère, semble-t-il d’examiner et de remettre en cause les
hypothèses sur lesquelles reposent ce plan. Pourtant
l’évolution actuelle de la neurologie y invite clairement.
Le développement
prévu pour le cursus scolaire proposé, montre que, pour
les auteurs du plan, le temps ne fait rien, il est comme intemporel !
C’est le temps de la physique classique et non celui de la biologie et
de la psychologie : orienter le plus tard possible n’y a pas de
conséquences, pour personne ni psychologiquement ni
intellectuellement ; la différence des temps d’assimilation des
disciplines fondamentales par les enfants ne fait l’objet d’aucune
réflexion alors qu’elle peut être considérable
dès le premier trimestre en sixième ; c’est sans doute
même ce qui conduit le rapport Thélot à inclure la
sixième dans le cycle élémentaire… sans se soucier
du préjudice causé aux enfants qui assimilent plus
rapidement et dont on retarde délibérément la
formation intellectuelle.
L’idée d’un enseignement pré universitaire qui
permettrait une « mise à niveau culturelle » pour
atteindre celui nécessaire à l’accès aux
études universitaires témoigne d’ailleurs que, pour les
auteurs du plan Langevin-Wallon, l’enseignement n’est pas formateur :
il permet seulement de cumuler des connaissances. C’est vraiment une
ignorance de ce qu’est l’enseignement ; elle est liée à
une certaine conception de la raison, selon eux, faculté
innée de connaître semblable et égale chez tous ;
d’ailleurs comment pourrait-on la juger égale si on ne la
jugeait pas semblable puisqu’on ne peut comparer que ce qui est
semblable ? Les différences apparentes ne viendraient que des
aptitudes et des possibilités offertes par des milieux sociaux
culturellement inégaux.
La notion d’une formation de
l’esprit par les études est implicitement niée par le
plan Langevin-Wallon.
Cette thèse suivant laquelle la
différence entre les enfants ne concerne que les aptitudes est
à l’origine d’un papillonnement intellectuel qui conduit
à privilégier les méthodes dites «actives
» par lesquelles les enfants découvriraient les contenus
des différentes disciplines ; et l’égalité
présumée serait labellisée par l’acquisition
massive du baccalauréat dans une classe d’âge, même
si le titre de bachelier a de moins en moins de signification. Le
fait que nos élèves, en terminale, ne parviennent pas
à découvrir les contenus de la grammaire française
qu’on possédait, avant la réforme Haby, à
l’entrée en 6ème semble n’ «interpelle »
personne au Ministère… comme si l’apprentissage de la grammaire
n’était pas la conscience des liens logiques que notre langue
établit entre les choses autant qu’entre les mots ! Mais celui
qui croit que la pensée est logique dès la naissance ne
peut pas concevoir cela, aussi peut-il proposer d’allonger, tel
ou tel cycle avec l’idée, qu’à la longue, le jeune esprit
acquerra les connaissances qui permettent de faire des études
universitaires.
Est-il sans danger d’abandonner la
formation mentale de l’enfant en la supposant innée? La
question mérite au moins d’être posée. Si un enfant
ne développe pas sa dentition à l’âge normal, les
parents et les médecins s’en inquiètent et on ne devrait
pas s’inquiéter des retards d’acquisitions intellectuelles parce
que, dans ce domaine, il n’y aurait pas d’âge comme le postulent
le rattachement de la sixième au cycle élémentaire
et l’allongement indéfini des études ? Les jeunes que les
études n’intéressent pas souffrent autant dans notre
« enseignement » que ceux que les études
intéressent et y perdent aussi leur temps. Il est grave
d’habituer les jeunes à perdre leur temps et à s’ennuyer
; grave aussi de leur refuser ce dont ils ont besoin le moment
venu, pour se construire tant intellectuellement que physiquement.
Mais, bien sûr, si nous naissons aussi parfaits rationnellement
que la Minerve casquée est sortie du crâne de Jupiter,
nous n’avons plus qu’à « découvrir ». Cette
conception de l’enseignement contredit totalement la psychologie de
l’intelligence et les acquis actuels de la neurologie.
L’être humain n’est pas une
pure raison singularisée par un ensemble personnel d’aptitudes
qui ne demandent que des circonstances favorables pour
s’épanouir. L’éducation, et donc l’enseignement, lui
permettent une construction mentale correspondant à la culture
de sa civilisation : cette idée, peut-être jamais
explicitée clairement comme postulat de l’enseignement
traditionnel, y est omniprésente. C’est d’ailleurs pourquoi les
professeurs sont si attachés à l’enseignement de leur
discipline (nous préférons ce mot à celui de
« matière » qui renvoie à l’idée d’un
simple enregistrement des connaissances) et sont réfractaires
à la transformation de leur métier en accompagnateurs de
méthodes dites actives par lesquels le jeune esprit est
sensé découvrir ce que sa civilisation a mis des
siècles à élaborer.
La pédagogie non idéologique existe au moins depuis
l’invention de l’écriture, donc sans connaître cet
ensemble de circuit du système nerveux que la science s’efforce
aujourd’hui, avec un certain succès, de décrypter. Les
pédagogues se sont simplement adaptés aux enfants tels
qu’ils sont ; c’est ainsi qu’ils ont pu transmettre la culture. La
pédagogie de notre enseignement français repose sur le
postulat, souvent implicite, que l’enseignement est formateur de
l’esprit par la discipline intellectuelle qu’il en requiert, les
réflexes qu’il y construit.
L’exemple de l’apprentissage de la lecture est, à ce titre,
significatif : il est vrai que l’enfant qui apprend à lire peut
apprendre à reconnaître des mots sans connaître les
lettres : à un très jeune âge, la mémoire
fait normalement ces prodiges. Faut-il pour autant en profiter pour
faire photographier mentalement par l’enfant le contenu du Petit
Larousse ? Cela lui apporterait moins que la connaissance des 24
lettres de l’alphabet qui permettent de tout déchiffrer sans
charger sa mémoire : elle reste disponible ainsi pour une
infinité d’acquisitions. Apprendre à lire n’est pas
seulement affaire de mémoire visuelle.
Liliane Lurçat insiste sur le fait qu’il n’y a pas
d’apprentissage de la lecture sans apprentissage de l’écriture :
il ne suffit pas de reconnaître la lettre, il faut que l’enfant
apprenne à la tracer pour que la connaissance puisse s’ancrer :
son cerveau retient d’autant mieux que sa main a construit ce que son
œil a vu. La méthode globale traite l’œil et le cerveau comme
des miroirs et non comme les parties d’un système biologique.
C’est pourtant ce fonctionnement qui justifie les travaux pratiques
dans l’enseignement des sciences expérimentales. Autant dire
d’ailleurs que l’introduction de l’informatique dès l’âge
de 8 ans risque d’être une nouvelle atteinte à
l’apprentissage de l’écriture : appuyer sur une touche ne
crée pas dans le cerveau un système de production
caractéristique d’une lettre par exemple. Or lire ce n’est pas
déchiffrer, reconnaître les lettres : c’est
maîtriser l’infinité des combinaisons possibles, autrement
dit apprendre à les manier intellectuellement soi-même,
donc en connaître les règles d’usage (vocabulaire,
grammaire et même hypothèse implicite, par exemple dans un
énoncé scientifique). Or dans les méthodes
d’enseignement actuellement préconisées, il y a une
méconnaissance totale du fonctionnement du cerveau humain, de sa
capacité à mettre en place des mécanismes
complexes qui servent dans toute la vie adulte, et cela, alors
même que les connaissances dans ce domaine se développent
: on sait aujourd’hui qu’on ne peut retarder sans dommage l’âge
des acquisitions mentales car le cerveau humain n’est pas un simple
appareil d’enregistrement atemporel de connaissances.
L’enfance est le moment de la vie
où le cerveau est le plus capable de transformer des
apprentissages de pensée en mécanismes. Rater ce
moment revient à handicaper les enfants dans
l’accès à leur culture. Refuser le montage de ces
mécanismes, sous prétexte qu’il est plus «
intelligent » que l’enfant découvre par lui-même,
revient à nier leur importance dans la vie mentale
elle-même. Or nous pouvons tous reconnaître cette
importance dans notre vie, quelque soit notre âge : quand on
apprend à conduire on apprend à monter des
réflexes, c’est à dire des mécanismes, par exemple
on apprend à signaler assez tôt que l’on va tourner ; or
jamais un constructeur de voitures n’a monté un clignotant qui
exigerait un mouvement de la main vers la droite quand on veut tourner
à gauche : cela contrecarrerait le circuit nerveux normal, avec
de graves conséquences. Par contre, tel constructeur de radio
fait tourner la molette vers le bas quand on veut monter le son : des
années après, il est difficile à l’usager
d’accepter cette manœuvre en contre sens ; le cerveau ne s’y fait pas.
On voit que l’intellect est loin d’être étranger aux
montages qui semblent les plus automatiques.
Il est donc très important
dans l’apprentissage scolaire de respecter cette capacité de
notre cerveau à transformer, à un certain âge, les
acquis intelligents en automatismes ; par exemple ne laissez pas vos
enfants négliger les accents sur le « e » : en
les mémorisant ils savent que la consomme suivante ne se
redouble pas. Beaucoup de règles de grammaire peuvent et
doivent être automatisées très tôt (s du
pluriel, conjugaisons par exemple). Dans la copie de l’enfant de 10
ans, reproduite dans le Figaro du 12 VII 04 (article de J. d’Ormesson –
voir notre étude « question-réponse » ) non
seulement les règles du pluriel ne sont pas
maîtrisées, celles de la prononciation du S et du C sont
interverties parce qu’elles n’ont pas donné lieu à
l’acquisition d’automatismes, mais les formes des lettres mêmes
sont confondues parce que l’enfant n’a pas lui-même tracé
suffisamment ces lettres pour qu’elles aient une inoubliable
singularité, et ainsi « aperçu » devient
« adercu ». Un si mauvais apprentissage nécessitera
une rééducation qui ne produira sans doute pas un
résultat aussi satisfaisant qu’un apprentissage
immédiatement correct: le temps perdu ne se rattrape pas. Il y a
un âge où se construisent les nombreux processus mentaux
qui sont les instruments de la pensée, un âge où
ces processus confèrent une maîtrise intellectuelle
adulte, un âge où les acquis les plus récents
s’effacent tandis que se maintiennent les plus anciens et en
particulier les premiers automatismes. Que seront les esprits auxquels
on n’aura pas fourni les processus élémentaires
indispensables ? A lire certaines copies, actuellement, on en
frémit !
Le papillonnage au
gré des aptitudes, des options et des thèmes ne forme pas
l’esprit et c’est bien ce que nous laisse craindre le rapport
Thélot : « Les nouvelles technologies (informatique et
internet) jusqu’alors considérées comme un instrument,
deviennent une matière à part entière dès 8
ans » (C.E. 2) ; ainsi l’enfant qui ne sait ni lire ni
écrire le français, mais qui néanmoins apprendra
«l'anglais de communication internationale » (voir
«Aujourd’hui en France12 X 04) apprendra donc aussi à
suivre les nouvelles technologies dans la complexité de leurs
circuits informatiques ? Pauvres petits ! Les contes de Perrault
seraient mieux venus et ils s’y accoutumeraient à entendre une
belle langue française. « Dans les disciplines
obligatoires, mais non essentielles pour passer dans la classe
supérieure, on verrait aussi apparaître la culture
générale du C.E.2 à la 6ème, ou la
découverte des entreprises et des métiers », en
fait, commente le journal, des notions de droit et d’économie,
de la 5ème à la 3ème ; « plus flou, mais
fondamental (!), ajoute la journaliste, un apprentissage du
« vivre ensemble » est également prévu du
C.E.2 à la 5ème ». On reste perplexe à la
lecture d’un programme aussi vague que prétentieux… et on
s’interroge sur la conception de la culture générale que
se fait son auteur.
P.S. Cette étude un peu longue vaut pour tous les rapports
Thélot passés, présent et, c’est à
craindre, à venir puisque les variantes tiennent à
l’impossibilité d’ajuster le plan dit « Langevin-Wallon
» à la réalité et à la volonté
persévérante au ministère de convaincre parents et
enseignants d’accepter une réforme dont les méfaits sont
de plus en plus sensibles.