REFORME  DU  LYCEE


« Nécessité d’approfondir le travail d’explication » : telle serait, selon le Figaro du 15 XII     08, la consigne donnée par l’Elysée au ministre de l’Education. C’est tout à fait vraisemblable : la classe politique n’admet jamais qu’elle se trompe ; elle affirme  qu’elle n’a pas su se faire comprendre, qu’elle a manqué de pédagogie. Quand on sait que pédagogie vient du grec « paidos », enfant, on constate donc que le peuple souverain, pour la classe politique, n’est qu’un grand enfant.


Mais l’explication que réclame aujourd’hui ce grand enfant est de savoir pourquoi depuis 40 ans, et le plus souvent sous les gouvernements dits de droite, toutes les réformes de l’enseignement en France ont été dans le sens de sa destruction.


L’Europe n’a guère de matières premières. Elle a eu pour elle son inventivité, en particulier dans le domaine des sciences et de la technique et aussi l’intelligence et le sérieux de ses travailleurs. Sur le plan mondial c’est l’essentiel de ses atouts. Qui, dans la classe politique, a décidé il fallait les liquider, et pourquoi ? Est-ce pour donner à la Chine les 20 millions d’emplois annuels qui accroîtront la fortune des financiers mondiaux puisque les salaires chinois sont radicalement inférieurs aux salaires européens et qu’on espère créer ainsi de nouveaux gisements considérables de consommateurs ? Pour l’instant les industries du luxe en ont seules profité grâce à l’enrichissement de classes dirigeantes.


 Le projet présenté par M.Darcos pour le second cycle est dans le prolongement de ceux qui ont détruit l’école élémentaire et le premier cycle : il semble que cela inquiète beaucoup moins l’Elysée que les manifestations de lycéens : « Dans ce contexte, l’Elysée a demandé « d’approfondir le travail d’explication sur le lycée » (…) Tout en rappelant aussitôt être attaché à cette réforme (…) Face aux demandes élyséennes, il semble toutefois que le ministre réfléchisse à donner du temps à la concertation » (Figaro même référence). Traduction : calmer le jeu pendant l’année scolaire, pour passer la réforme pendant les vacances d’été ?


« Pour rassurer encore, le ministre va envoyer une lettre à tous les parents d’élèves en troisième » (même référence) : si les hommes politiques passent leur temps à essayer de nous « rassurer » c’est évidemment parce que leurs décisions sont très souvent inquiétantes et que ce grand enfant de peuple subodore  qu’on le roule dans la farine. Explication ou pas, l’œuvre de la Vème République dans l’enseignement depuis 40 ans est une vraie catastrophe ; et elle n’est pas du tout étrangère aux difficultés que trouvent les jeunes, après leurs parents, à entrer dans le monde du travail et à s’y maintenir : voilà déjà bien longtemps que se succèdent RMI, CDD, RSA, préretraite et autres traitements palliatifs pour travailleurs en mal d’emploi ; cette succession d’ajustements « sociaux » signifie que la France ne donne plus à ses enfants de vrais métiers, ceux qui enrichissent un pays. Entre effondrement du niveau scolaire sous l’égide des pédagogies à prétention scientifique, chômage endémique plus ou moins camouflé, et la nouvelle délinquance qui s’institutionnalise en France depuis une trentaine d’années, on ne voit pas les bienfaits que notre classe politique a tirés des « sciences de la société » : leur extension au tronc commun du lycée ne s’impose donc pas.

 

Après l’extermination du latin et du grec au niveau collège, il est difficile de savoir ce que le ministre peut appeler « les humanités » comme filière du lycée ; en revanche l’intégration des « sciences économiques et sociales » dans le « tronc commun » des filières du second cycle a un précédent.  Le ministre a affirmé sur RMC  qu’il n’avait pas d’« intentions extrêmement novatrices » : effectivement les innovations imposées à notre système scolaire depuis les années 70 ne manquent pas de rapport avec le projet de  réforme soviétique élaborée par Pistrak en 1924 : le conseiller de Lénine pour la réforme de l’enseignement avait bien vu le parti que le politique peut tirer de ces « sciences de la société » qu’à juste titre les anglo-saxons appellent « unexact » c’est-à-dire non rigoureuse (et dont les hypothèses peuvent s’avérer purement idéologiques comme le constate Pareto) ; Pistrak expliquait  « notre conception de l’actualité nous oblige à réviser l’objet de l’enseignement auquel nous sommes habitués et que l’ancienne école nous a légué, afin d’abandonner impitoyablement toute une série de matières, de parties des cours, selon qu’elles rendent difficile la compréhension de l’actualité», à abandonner impitoyablement   ce qui s’écarte « des notions essentielles sans lesquelles on ne saurait comprendre l’actualité » ; cela correspond bien à ce qui a été fait à l’école élémentaire et au collège et qui est proposé aujourd’hui pour le lycée. On admirera le culot du conseiller de Lénine : un savoir précis dans diverses disciplines rendrait l’actualité incompréhensible ! et c’est la conception que la classe dirigeante se fait de l’actualité qui organise l’enseignement. Orwell aurait-il oublié le synonyme, en novlang, de ces « sciences de la société» ?


Ce qu’on appelle « les projets d’établissement » - enseignement pluridisciplinaire sur des thèmes indépendants des programmes instaurés en lycée dans les années 90 - c’est exactement ce que Pistrak appelle les « complexes » ; ils sont destinés, Pistrak le dit expressément, à se substituer aux heures d’enseignements supprimées ; ils exigent « la subordination des besoins généraux, des besoins – purement imaginaires d’ailleurs – de chaque spécialité aux fins générales de l’enseignement ». Ainsi, nos collègues qui défendent aujourd’hui l’enseignement de leur spécialité dans ses horaires, se trouvent dans la situation des collègues de la Russie de 1924, à cela près cependant, qu’ils peuvent encore manifester leur hostilité à une réforme qui menace toutes les disciplines, et, en fait, toute formation intellectuelle quelque peu rigoureuse.


 Si on remplace le terme « marxiste » par « mondialiste », il est aisé de saisir, à partir des citations de Pistrak, les réformes de notre enseignement depuis les  dernières décennies : les abandons qu’il a préconisés  ne concernent « pas seulement l’histoire en général ou l’histoire de la littérature : tout le monde comprend la nécessité de modifier complètement ces matières ; il ne s’agit pas non plus de la simple ( !) négation des tendances classiques de notre lycée. Il s’agit d’une révision complète de tout l’objet de l’enseignement, de l’introduction dans le programme de toutes les études sans lesquelles l’actualité ne saurait être comprise, de l’introduction de nouvelles disciplines inconnues jusqu’ici : la conception marxiste des phénomènes sociaux, le programme d’histoire nécessaire à la compréhension et à l’explication de l’actualité, les sciences économiques, les bases de la technique, les éléments de l’organisation du travail, tout ceci doit pénétrer tout de suite dans l’école. L’enseignement des sciences naturelles, de la physique, de la chimie doit être conçu autrement et poursuivre d’autres buts… l’ancienne attitude contemplative adoptée pour étudier les sciences naturelles doit être refoulée à l’arrière plan » ( « Les problèmes fondamentaux de l’école du travail » de Pistrak, p.22, édition Desclée de Brouwer). Ces déclarations permettent d’éclairer bien des errements soviétiques, par exemple celle de l’assèchement du lac Baïkal, qu’une « attitude contemplative » eût permis d’éviter ! mais  bien des manifestations et des déclarations du Président Chirac, et de son successeur s’éclairent aussi à la lumière du nouveau mondialisme. Les députés ont fait preuve de sagesse en refusant de décider des programmes scolaire en d’histoire.


 Dans la substitution des « sciences de la société » aux humanités, les idéologies mondialistes se suivent et se ressemblent, le marxisme soviétique n’ayant été qu’un mondialisme qui a échoué. Ne nous conditionnerait-on pas pour en vivre un autre ?


L’énorme crise financière, déclenchée par le pays le plus riche en prix Nobel d’économie et en « agences de notations », apparaît comme un sacré pied de nez à l’utilisation des « sciences de la société » et le moment ne semble pas tellement bien choisi pour substituer, chez nous, la « science économique » aux humanités que l’on a délibérément fait disparaître. Une attitude plus « contemplative » eût été moins profitable pour quelques uns des politiciens qui ont voté la législation démagogique qui a engendré la crise des crédits immobiliers consentis aux ménages insolvables par l’Etat qui imprime la monnaie mondiale, mais elle eût évité les dégâts mondiaux auxquels nous sommes en train d’assister. L’attitude contemplative n’est en somme pas la plus mauvaise approche de la réalité.

(Décembre 2008)    






 


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