QUI  PAIERA   LES  RETRAITES ?

Proposition de solution



    Dans un article plein de bon sens, M. J. Bichot, professeur d’économie à l’université de Lyon III, remarque que la pénibilité de certains travaux doit être payée par l’employeur : « Faire bénéficier de conditions particulières au regard des retraites par répartition les travailleurs confrontés à la pénibilité c’est accepter que la solidarité nationale soit mise en coupe réglée par les employeurs qui font exécuter les travaux harassants et dangereux » ; un tel travail « doit coûter plus cher à l’employeur (et pour finir au client), pas à la Sécurité Sociale. »

     Voilà une mise au point qui devait être faite. Mais il nous semble pourtant que cet article, paru en « Libre opinion » du Figaro  le 16 IX 07, est incomplet : à la thèse, comme on sait, il faut une antithèse et celle-ci manque ou nous a échappée : il est bon en effet que le travail soit payé son prix, un travail qualifié doit être plus rémunéré et aussi les travaux les plus pénibles ; et en effet c’est bien le client qui paie, car ce coût du travail rentre dans le prix de vente. Mais si l’employeur doit payer des charges sociales en fonction du salaire, voire en fonction du nombre de salariés de l’entreprise, la situation ne peut plus être aussi claire : la rémunération ne correspond plus alors au seul travail, elle comporte quantité d’à cotés sociaux comme la sécurité sociale, la participation de l’employeur au transport des salariés, leur formation permanente, une garantie pour leurs emprunts d’accession à la propriété (achat de logement) etc ; ces à cotés augmentent de manière considérable le salaire versé par l’employeur sans  augmenter le salaire réel reçu par le salarié tous les mois. Ainsi s’établit une confusion des genres que le début de l’article semblait présumer exclue puisqu’il repose sur l’idée que le travail reçoit un salaire seulement en fonction de ce qu’il est : qualifié ou non, pénible ou non ; et cela nous paraissait clair. Mais à partir du moment où l’auteur envisage que les conventions collectives pourraient obliger l’employeur à verser à des fonds de pension « tout ou partie de supplément de rémunération qu’il est normal (de prévoir) en contre partie d’une pénibilité du travail » la clarté du raisonnement nous échappe : en effet cela signifie qu’une partie du salaire, considérée comme surnuméraire par rapport à une pénibilité considérée « normale », ne devrait plus être prise en compte dans le système social ordinaire de retraite; elle devrait néanmoins être gérée , non par l’intéressé, mais par l’employeur recourant à un système de fonds de pension.

 

Analyse de la solution

      Ainsi, contrairement à ce que suggère le début de l’article, l’auteur qui semble accuser l’employeur de ne pas facturer le travail pénible à son prix, parle non de salaire mais de retraite et vraisemblablement de retraite légalement prévue tôt pour cause de pénibilité. Prévoir une place à part pour ce supplément est très discutable car cela conduit à repenser tout le système de retraite alors qu’il a déjà fait l’objet de cotisation. Pourquoi confier ce « supplément », qui d’ailleurs n’en est pas un, à un fonds de pension plutôt qu’à la Sécurité Sociale (qui en a fort besoin !) ou à l’intéressé ? M. le professeur aurait-il plus confiance dans les fonds de pension que dans notre Sécurité Sociale ? Mais les fonds de pension sont-ils sans risques ? Mondiaux, sont-ils contrôlables alors que, nationale, la Sécurité Sociale ne l’a pas été ? L’habitude française du dirigisme n’envisage jamais que les particuliers puissent être aussi capables que l’Etat pour gérer leurs propres affaires ; pourtant les graves difficultés que connaît aujourd’hui notre système de retraite ne témoignent pas en faveur du personnel politique qui dirige la France depuis une trentaine d’années : n’aurait-il rien vu venir ?

 

     Ce qui est déconcertant dans l’article de M. le professeur Bichot c’est qu’il se lit de deux points de vue contradictoires. Le début qui prend le point de vue de la facturation constate à juste titre que c’est le client qui paie la pénibilité du travail (mais il paie aussi les charges sociales ce que l’article ne dit pas). Le lecteur peut donc croire que l’auteur s’inscrit dans le cadre d’une économie libérale, or la deuxième partie de l’article qui fait référence aux conventions collectives, le situe dans tout autre cadre qui peut parfaitement être dirigiste, en particulier dans sa manière de distinguer deux parts dans le salaire : la part de pénibilité normale et l’autre ; il faudrait d’ailleurs faire place également à la part de spécialisation nécessaire selon le travail. Le point de vue dirigiste semble bien dominer l’article puisque l’auteur envisage que la part de salaire correspondant à la pénibilité soit confiée par l’employeur, non à l’intéressé mais à un organisme. On peut penser pourtant que le chef d’entreprise ne manque pas de travail pour maintenir et accroître son entreprise dans le contexte actuel de concurrence mondiale et d’évolution rapide des techniques; ainsi est-il capable de fournir des emplois : n’est-ce pas là son rôle social ? Encore faudrait-il qu’il crée ces emplois chez nous, or, en nous liant par différents traités à une Europe sans frontière, on a mis nos meilleurs entrepreneurs devant une alternative dangereuse pour notre système social : délocaliser dans des pays de main d’œuvre moins onéreuse ou disparaître. A quoi pensaient nos représentants nationaux en signant de tels traités ? Sûrement pas au financement de nos retraites payé par les cotisations prélevées sur le travail effectué chez nous. Ils se sont laissés piéger, ou plutôt ils nous ont laissés piéger dans deux systèmes logiquement incompatibles : celui de la solidarité nationale et celui de la jungle financière mondialisée. Croyaient-ils vraiment que la Chine allait payer nos retraites et les « fonds souverains », russes ou orientaux notre système de santé ? Ou bien n’avaient-ils rien prévu : pousser l’angélisme à ce point aurait dû les conduire au couvent pas au gouvernement !

 

        On voit bien en filigrane ce que suggère l’article de M. Bichot : comme la Sécurité sociale se trouve devant un problème de retraite quasi insoluble, il serait bon que les salariés regardent ailleurs au moins pour un complément de retraite : c’est pourquoi sans doute il indique cette distinction de deux parts dans le salaire telle qu’une part seulement relèverait du système de solidarité nationale ; cette demie libéralisation éviterait le plongeon du système que produirait une libération totale. Cette solution est bien celle qui est actuellement proposée par les campagnes publicitaires des compagnies d’assurance. Mais les perturbations actuelles du monde financier peuvent conduire à réfléchir : l’économie mondiale permet-elle aujourd’hui de faire des prévisions au point d’accepter de confier sa retraite à des fonds de pension ? La crise engendrée aux Etats-Unis par les crédits à risques sur le logement  incite à être circonspect quant au flair infaillible des financiers ; on peut craindre qu’une assurance pour loyer impayé aboutisse en  France à semblable scénario. L’immobilier fut pourtant chez nous un moyen d’assurer ses vieux jours, mais il ne présente plus cette sécurité parce que la législation en modifie constamment les règles (exemple la loi SRU qui confisque 20% de terrain pour les logements sociaux, d’ailleurs payés aussi par le contribuable, avec les conséquences que cela a nécessairement sur le marché) ; l’immobilier est en effet le dernier domaine où le pouvoir peut espérer racler quelque argent, compte tenu de la mise hors du jeu national de nos grandes entreprises en conséquence du traité de Maastricht, soit par voix de délocalisation, soit par fusion – absorption par des entreprises étrangères (exemples : Péchiney, Airbus-Eads, St Gobain, Arcelor etc).  

 

       L’autre problème qui se pose est celui du temps : les salariés qui sont aujourd’hui en retraite et ceux qui vont y être bientôt ne sont souvent plus en mesure de compenser une défaillance du système de retraite étatique, alors même qu’ils l’auraient vue venir, puisqu’ils y ont été « assujettis » selon une expression terriblement exacte. On voit bien là les défauts d’une économie administrée : ses erreurs sont lourdes de conséquences puisqu’elles sont payées par toute une population, et les corrections de ses erreurs sont souvent plus lourdes encore parce qu’elles sont prises à la hâte, souvent pour ne pas risquer une carrière politique en prenant des mesures impopulaires (il y a longtemps qu’on aurait dû diminuer le recrutement des professeurs puisqu’il y a une quinzaine d’années que l’administration sait qu’elle en a 30.000 en surnombre). Le dirigisme suppose d’ailleurs une connaissance totale des facteurs économiques actuels et des facteurs économiques à venir or l’une et l’autre sont impossibles : le génie de Laplace existe en économie encore moins qu’en physique ! Les erreurs d’un système dirigiste sont en outre longues à corriger parce qu’un tel système est évidemment lent dans ses diagnostics publics et de ce fait massif dans ses interventions prises trop tardivement à grands coups de coups de volant légaux ou administratifs. Aussi la défiance des dirigistes vis à vis de l’initiative individuelle paraîtrait-elle comique si elle n’était le plus souvent tragique pour ceux qui subissent leur pouvoir. Le temps perdu ne se rattrape pas.





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