PARETO : La société et ses élites


Successeur de Walras à la chaire d’économie politique de l’Université de Lausanne, Vilfredo Pareto (1848-1923), est revendiqué comme maître à la fois par le sociologue Jules Monnerot, auteur de « Sociologie du communisme » et de « Sociologie de la Révolution », et par Maurice Allais, prix Nobel d’économie. Son œuvre porte effectivement sur les deux domaines et dans son «Traité  de sociologie générale» il écrit que l’économie est une branche de la sociologie. Nous nous intéressons ici au «Traité de sociologie générale».

Vocabulaire et concepts

    Pareto dans ce domaine introduit deux termes nouveaux : les dérivations et les résidus.
  
Les dérivations : il s’agit en général dans le « Traité de sociologie », de discours publics, le plus souvent de discours politiques mais l’auteur n’oublie pas que le discours religieux est aussi un discours public.
Ce discours peut être plus ou moins long (des théories aux « petites phrases » chères à nos hommes politiques), il se présente sous forme apparemment logique : cela correspond au besoin que l’être humain éprouve de comprendre, de raisonner, de justifier. Mais c’est souvent un discours pseudo logique : il organise des arguments en vue d’une fin préétablie par son auteur afin de la faire accepter ; ainsi sa conclusion est a priori (&1710) et ses arguments s’adressent à l’affectivité de l’auditoire :  « Les conditions qui, d’une argumentation font une bonne dérivation, sont donc très souvent opposées à celles qui en font un bon raisonnement logico expérimental » écrit Pareto, après avoir analysé ces conditions (§1772). En règle général pour faire admettre des impôts nouveaux on fait appel à des sentiments : « solidarité », « patriotisme économique » etc (voir les exemples donnés §1712).

       Les sentiments auxquels en fait renvoient ces discours, Pareto les désigne sous le nom de « résidus »: c’est en effet à quoi aboutit l’analyse de ce langage pseudo logique qui est le langage courant du politicien ; il ne vous dira jamais « nous avons trop dépensé, nous n’avons plus d’argent » mais il fera appel à votre générosité car on peut toujours trouver quelque cause qui la mette en œuvre.

       Pareto qui publie ce traité de sociologie en 1913-1914 renvoie constamment à des textes écrits, soit d’historiens, soit de la presse de différents pays y compris les comptes rendus officiels de débats parlementaires généralement français, italiens ou anglais, mais aussi aux écrits d’historiens et d’écrivains latins ou grecs. Aujourd’hui par le terme de discours nous pouvons également entendre radio et télévision mais aussi affiches : par exemple l’affiche du village autour de son clocher qui présentait la candidature de François Mitterrand en 1981 est évidemment une « dérivation » qui renvoie à l’affectivité de l’électeur, elle ne signifiait en rien que François Mitterrand était pieux catholique ; cette affiche est très éclairante sur le rapport entre « dérivation » et « résidu » : comme toute dérivation elle est faite pour être sentie c'est-à-dire pour toucher affectivement celui qu’elle veut atteindre de façon à se le rendre favorable.  

       Autant le terme de dérivation nous paraît bien choisi – car dieu sait si pour dériver les politiciens dérivent ! – autant le terme de résidu paraît gênant alors qu’il désigne bien une opération intellectuelle serrée qui permet d’aller du discours public à l’objectif réel qu’il dissimule souvent en cherchant à l’atteindre. La raison du choix de ce terme donnée par Pareto : c’est qu’en fait nous ne connaissons jamais directement les états psychiques d’autrui puisque ils  sont intérieurs  (§169). On trouve la même attitude chez les psychologues behavioristes, elle témoigne d’un grand souci d’objectivité scientifique. On peut penser par ailleurs qu’en nommant les sentiments par des noms usuels, Pareto s’exposait à des chicaneries sur les termes qu’il a ainsi évitées ; il manifeste souvent sa méfiance par rapport au « langage vulgaire » dans le domaine de la science « à cause des sentiments que suscitent les mots » ( § 114)   Mais en outre les sentiments en eux-mêmes sont souvent complexes comme chacun peut s’en rendre compte, par exemple en essayant d’analyser ceux qu’il éprouve à l’évocation de cette affiche du village sur une colline autour de son clocher.  « Le groupe de sentiments n’est jamais bien défini » (§1767), il en résulte que « les dérivations ne correspondent pas précisément aux résidus dont elles proviennent » alors que « seules les dérivations nous sont connues » d’où « les principales difficultés que nous rencontrons pour constituer la science sociale » (§2083) car les actions humaines sont déterminées par les résidus. (§1729). De fait  aux § 850 à 854, Pareto indique bien que, par « résidu », il désigne un ensemble de sentiments complexes qu’on peut rapporter à un instinct, bien qu’au §161 il évite ce terme pourtant appelé par sa référence au comportement animal ; avec prudence il l’emploie ailleurs (§ 850 et 851) mais plus nettement encore §2232.

   C’est au chapitre VI que Pareto développe sa classification des « résidus » ; il dit lui-même que « si l’on suivait la méthode déductive ce chapitre devrait être placé au commencement de l’ouvrage », mais il a préféré user d’abord de la méthode inductive qu’il résume (§ 842 à 845), indiquant ainsi la démarche des chapitres précédents : « Poursuivant nos recherches, nous continuons à analyser et séparer. Et voici maintenant une nouvelle séparation aussi importante que les autres auxquelles nous avons procédé jusqu’à présent : la séparation d’une partie constante, instinctive, non logique et d’une partie déductive qui vise à expliquer, justifier, démontrer la première ». On reconnaît là d’une part les résidus qui relèvent de l’instinct, d’autre part les dérivations qui visent à présenter rationnellement un objectif qui n’est pas celui de la raison.

  
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       Les dérivations sont donc les indices de ces instincts (§2081) que Pareto s’efforce de classer.Il les regroupe en six rubriques:

1ére classe   Instinct des combinaisons (§889-990)
2ème
classe Persistance des agrégats   (§991-1088)
3ème
classe Besoin de manifester ses sentiments par des actes extérieurs (§1089-1112)
4ème
classe  Résidu en rapport avec la sociabilité (§1113-1206)
5ème
classe Intégrité de l’individu et de ses dépendances (§1207-1323)
6ème
classe   Résidu sexuel (1324-1396)

Ce sont  les résidus de type 4 qui font les sociétés: « En général, les sociétés existent parce que chez la plus grande partie de leurs membres, les sentiments qui correspondent aux résidus de la sociabilité ( IV ème  classe) sont vifs et puissants ». (§2170)

Mais les deux premiers groupes sont essentiels pour l’étude des sociétés humaines. L’instinct des combinaisons nous dit Pareto a été et demeure une cause importante de la civilisation : c’est la recherche  de rapports entre des phénomènes, que ce soit la recherche de l’homme de science dans son laboratoire et qui, pour l’essentiel, accomplit des actions logiques, ou la recherche de combinaison que tout un chacun peut faire en  « en ignorance de cause » et « ces actions sont en très grande partie non logiques » (§889), par exemple « union de choses rares avec des évènements importants » (voir Suétone !), recherche de constantes entre évènements. 

Le deuxième type de résidus, « la persistance des agrégats », est très composite, il s’agit d’ « un état psychique (…) qui établit et maintient certains rapports entre des sensations ou des faits, par l’intermédiaire d’autres sensations (…) leur union constitue l’une des forces principales de l’équilibre social » (§ 172), force  qui s’oppose à d’autres instincts ; d’où la grande importance sociale des résidus de la 2ème classe ».

Certaines sociétés ont une prédominance des résidus de type I, la Grèce antique par exemple, d’autres des résidus de type II : c’est le cas de la Rome antique. Mais on peut aussi distinguer la répartition de ces résidus à l’intérieur d’une même société :on ne sera pas étonné que la persistance des agrégats (type II) ait dominé chez les agriculteurs, l’instinct des combinaisons (type I) chez les commerçants, les avocats, les hommes politiques. Le mélange des types peut être harmonieux pour le plus grand profit de la société : le type I lui fournit l’état d’esprit qui permet d’évoluer grâce à la recherche de solutions nouvelles : sans lui il n’y aurait pas d’histoire ;  le type II, lui, permet à la société de ne pas se dissoudre, de rester une société. L’histoire des peuples occidentaux est l’histoire du rapport entre ces deux instincts apparemment contraires. Pareto nous avertit d’ailleurs de la limitation de sa sociologie à une ère historico géographique l’Europe et un pourtour, très large, du bassin méditerranéen (§2065), c'est-à-dire d’une région pour laquelle nous ne manquons pas de documents contrôlables les uns par les autres, sans exclure de rares références aux U.S.A. Cette « limitation » implique en fait une culture immense dont il n’est pas sûr qu’elle existe chez nos étudiants et chez l’ensemble de leurs maîtres, ce qui explique peut-être « la crise traversée par l’édition en sciences humaines, vecteur privilégié de la culture française » (Figaro littéraire du 1er IX 05). Les professeurs de Lettres classiques ont là une sacrée revanche à prendre : les études grecques et latines sont une mine pour une sociologie scientifique. L’Occident détient là une richesse incomparable en ce domaine.

  
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La méthode de Pareto

(Le lecteur que cette question de méthodologie n’intéresse pas peut passer directement à la rubrique suivante - "L'équilibre social")

       Elle est exposée au premier chapitre sous le titre  « Préliminaires» mais Pareto en rappelle souvent les caractéristiques dans le cours de l’ouvrage : il s’efforce d’établir en sociologie des relations d’interdépendance entre les faits, comme cela se fait en économie (§1731 note 2). C’est pourquoi il critique la recherche de « cause » qui privilégie un de ces rapports pour en tirer les autres (§1731) : le choix de la cause, c'est-à-dire le privilège attribué à un des facteurs des phénomènes, est subjectif et préjuge de l’antériorité dans le temps d’un aspect sur les autres, ce qui conduit implicitement à nier les inter réactions entre les différents aspects. De telles sociologies sont littéraires, elles ne peuvent jamais aboutir à des rapports mathématisables ; Pareto constate  aussi que l’intervention de jugements éthiques subjectifs en sociologie conduit à des jugements de valeur sur les faits sociaux qui empêchent d’accepter la réalité telle qu’elle se présente et de voir une forme dévoyée de ce qui « devrait être » (§2260), or la science a pour objectif la connaissance de ce qui est, non de ce qui devrait être.
     
Scientifique (il est ingénieur de formation), Pareto cherche à établir la sociologie scientifiquement comme la physique ou la chimie ; or celles-ci ne peuvent parler de cause qu’en produisant le phénomène qu’elles étudient dans des conditions artificielles : il faut isoler artificiellement un phénomène pour arriver à le connaître en éliminant tout ce qui normalement le perturbe : une plume ne « tombe » pas habituellement comme elle tombe dans le vide, le principe d’attraction ne pourrait être affirmé à partir de ce cas naturel. Mais on ne peut isoler ainsi les phénomènes sociaux car il est de leur nature même d’être d’une grande complexité (§100 à 119). Pour arriver à l’équivalent de ce phénomène scientifique ainsi rigoureusement déterminé dans les autres sciences, Pareto fait appel à la méthode des classifications, comme cela s’est fait dans les sciences naturelles à leurs lents débuts (§32), et il utilise les matériaux considérables fournis par l’ethnologie, mais surtout par l’histoire, par les législations, par la presse et par la littérature. Ainsi des faits apparaîtront qui permettront de remonter à des principes comme on le fait dans les sciences exactes (méthode inductive), puis de descendre des principes aux faits et donc de les vérifier expérimentalement: c’est ainsi que le classement de discours publics fait apparaître les « résidus », cette base affective à laquelle le discours public (et « public » désigne ici celui qui nous est conservé, par exemple la littérature) fait constamment appel ; c’est cette analyse du langage qui met en évidence ces « uniformités ».

       Cette méthode évite à Pareto de tomber dans le travers des  sociologies littéraires qui  mettant en évidence un facteur dont elles tirent tous les phénomènes sociaux (§1731) et  deviennent ainsi de véritables « dérivations » ; elles se développent à partir de principes qui n’ont pas d’assise scientifique : elles méconnaissent les actions non logiques dont Pareto montre l’existence au 2ème chapitre,  et présentent un système de sociologie logique constamment en but aux réalités sociales non logiques (§249) comme on le voit chez Comte par exemple ; la plupart des sociologies ont une base subjective implicite, et usent de notions qui ne sont pas définies avec rigueur : telles sont les théories qui reposent sur la notion de progrès, les théories humanitaires, les théories rationalistes ;  nous pouvons y ajouter aujourd’hui les théories mondialistes qui prennent souvent la forme de théories humanitaires, et les théories alter mondialistes qui s’opposent essentiellement aux précédentes sur leur appréciation du progrès et donc sur une base  affective ; l’alter mondialisme dénonce le progrès au nom de la sauvegarde de la nature, notion qui demanderait elle aussi à être clarifiée : la protection de la nature exige-t-elle vraiment la réintroduction des loups dans les pâturages alpins et pas celle de la mouche tsé-tsé en Afrique ?... On voit ainsi les théoriciens passer subrepticement d’un domaine prétendument scientifique au domaine éthique et glisser dans le domaine politique.

  
       S’efforçant de donner une représentation des phénomènes sociologiques sur le modèle mathématique, comme on peut le faire dans les sciences exactes, Pareto reconnaît que la complexité est telle que la mise en équation des facteurs sera peut-être impossible (§2091 et §2092), les équations comportant trop d’inconnues pour qu’on puisse les résoudre. Son effort de classification aboutit quand même à un résultat très important en montrant l’irrationnel, le résidu, sous le rationnel apparent, les dérivations : il met ainsi en évidence le pseudo logique comme phénomène remarquable des sociétés humaines et du discours public, en particulier politique. Il ne s’agit pas pour lui de refuser ce qui n’est pas rigoureusement logique : ce serait expulser une part essentielle des matériaux sociologiques ; il s’agit de mettre le pseudo logique à sa place : c’est un produit de l’instinct des combinaisons et c’est d’ailleurs à travers ses productions que nous découvrons les autres « résidus » auxquels ses productions font si souvent appel. La préface au « Traité de sociologie générale » faite par Raymond Aron est centrée  sur l’accueil qui lui fut fait par l’ensemble des sociologues et qui fut loin de lui être favorable. Faut-il s’en étonner puisque Pareto voit dans les « intellectuels », philosophes, sociologues, et ajouterons-nous aujourd’hui politologues, des fournisseurs de dérivations ?      ( §2229 §2328 §2387 entre autres)

      L’établissement des faits grâce à l’effort de classification permet de dégager des principes puis de redescendre des principes vers les faits, comme dans les autres sciences, en admettant d’ailleurs que les principes ne sont pas des absolus  mais des hypothèses suggérées par les faits et qu’ils peuvent, comme c’est le cas en physique par exemple, être en quelque sorte détrônés par d’autres principes, à l’occasion de la découverte d’autres faits. Pareto précise d’ailleurs, chemin faisant, les rapports de l’économie et de la sociologie : on ne pouvait obtenir de l’économie la connaissance de divers effets pourtant de nature économique.  « Il fallait en combiner l’étude avec celle d’une autre science, plus générale, qui, nous enseignant à faire peu de cas des dérivations, au moyen desquelles on créait des théories erronées, nous montrât combien nombreuses étaient les forces qui agissent réellement sur les phénomènes, et quelle était leur nature. Ces phénomènes, bien que strictement économiques en apparence, dépendaient en réalité d’autres phénomènes sociaux. » (§2219) Révélation éclairante sur les phénomènes qui perturbent la science économique, tant théorique qu’appliquée !


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L’équilibre social

        Cet équilibre est à considérer dans une société donnée : « Son existence est déjà un fait (…) si le fait de l’existence de la société est donné, les faits qui se produisent dans cette société ne sont plus entièrement arbitraires (…) il faut qu’ils satisfassent à certaines conditions » (§2089). Ainsi il ne s’agit pas d’une sociologie pour sociétés idéales donc fictives ; bien plus, on peut s’interroger, sur la possibilité de telles sociétés lorsqu’on considère les éléments énumérés par Pareto : « Reportons notre attention sur l’ensemble des éléments dont dépend l’équilibre social ; et puisque nous ne pouvons malheureusement pas les considérer tous et tenir rigoureusement compte de la mutuelle dépendance (…) nous considérerons un nombre restreint de catégories que nous choisirons naturellement parmi les plus importantes et que nous étendrons ensuite peu à peu, pour y ranger le plus possible d’éléments » (§2203)
       Or ces éléments les plus importants dont dépend l’équilibre d’une société sont les résidus, les intérêts, les dérivations, et, quatrième élément, l’hétérogénéité et la circulation sociale. Ces quatre types d’éléments, Pareto les examine chacun dans leurs rapports avec les trois autres. Mais « il faut avoir à l’esprit que les actions et les réactions se suivent indéfiniment (…) L’état d’équilibre concret que l’on observe en une société est une conséquence de toutes ces actions et réactions » (§2207). La notion d’équilibre ne comporte aucun jugement éthique (§125), et cet équilibre est  instable (§2069).

      On s’aperçoit que les résidus ont une influence considérable sur les phénomènes sociaux, puisqu’ils déterminent les actions humaines (§1729) et comme leur évolution s’effectue sur un temps très long il apparaît que « les dérivations agissent peu ou point sur les résidus » (§2211) « En général une dérivation est acceptée, moins parce qu’elle persuade les gens, que parce qu’elle exprime sous une forme claire des idées que ces gens ont déjà d’une manière confuse. (…)  Une fois la dérivation acceptée, elle accroît la force et la vigueur des sentiments qui, de cette façon, trouvent la manière de s’exprimer. » (§1747). C’est dans ce contexte que Pareto étudie l’influence présumée de la littérature (§1753) et celle de la presse (§1755 à 1760, autres références : §2262-2306-2328 entre autres) et le problème de la censure.
      Ainsi la question qui se pose est de savoir dans quelle mesure les dérivations peuvent influencer les résidus. Assez peu constate Pareto : en prenant l’histoire sur le long terme on s’aperçoit que les résidus ne changent que très lentement. Constatation très importante pour notre époque où l’inflation et la rapidité d’évolution des dérivations produites par les médias pourraient nous amener à croire le contraire, bien que nous voyons que le progressisme par exemple, hier omniprésent, n’est même plus évoqué par les partis politiques qui s’en réclamaient avant l’éclatement pourtant récent de l’U.R.S.S. ; on ne les entend plus se revendiquer comme représentant des « forces de progrès » et les peuples apparemment unifiés très longtemps par l’empire soviétique ont repris visiblement leur identité respective. « Aucun gouvernement ne dure en faisant exclusivement usage de la force » (§2202).

       Pour Pareto, qui considère surtout ce long terme à travers l’histoire du bassin méditerranéen dont nous avons témoignage depuis l’Antiquité, c’est l’excès d’instinct des combinaisons qui a perdu Athènes  et l’a empêché de résister à ses envahisseurs tandis que  l’excès de persistance des agrégats a empêché Sparte de s’adapter, entre autre, aux évolutions stratégiques. Rome en revanche présente un équilibre entre les deux qui lui a permis de durer, malgré ses conflits internes, tant que la notion de peuple romain a correspondu à une réalité ethnique, profondément bouleversée à la fin de l’empire romain. Pour l’époque moderne, Pareto montre comment, sous l’influence du prestige de la science, elle oscille entre les résidus de l’instinct des combinaisons et la persistance des agrégats : « il est de nombreux cas dans lesquels les conclusions tirées des résidus de la persistance des agrégats, obtenues grâce à « l’intuition », se rapprochent de la réalité plus que les conclusions de l’instinct des combinaisons (…)  en de nombreux cas ces dérivations paraissent si nuisibles, que toute société qui ne veut pas tomber en décadence ou périr doit nécessairement les repousser. Mais les conséquences d’une prédominance exclusive des résidus de la IIème classe ne sont pas moins nuisibles, non seulement dans les arts et les sciences physiques, où cela est évident, mais aussi sociale, où il est facile de voir que, sans l’instinct des combinaisons et l’emploi du raisonnement expérimental, tout progrès est impossible.» (§2340)  

Les élites

       Lorsqu’on s’intéresse au rapport entre instinct des combinaisons et persistance des agrégats, il faut le considérer dans l’ensemble de la société mais aussi dans ses élites. Il est normal en effet que l’instinct des combinaisons soit plus important dans l’élite que dans le reste de la société. Là encore on peut saluer l’esprit scientifique de Pareto : on ne peut utiliser le terme d’élite sans le définir avec un minimum de rigueur ; nous appellerons ainsi «  ceux qui ont les indices les plus élevés dans la branche où ils déploient leur activité » (§2031) et au §2027 il indique comment on peut attribuer de tels indices, d’une manière à la fois pragmatique et scientifique en prenant des exemples qui ne manqueront pas de réjouir le lecteur. C’est d’ailleurs de manière pragmatique qu’il divise ainsi la société en deux couches, une couche supérieure et une couche inférieure, et non pas de manière polémique comme le fait Marx, car Pareto s’intéresse particulièrement à la circulation des élites et récuse « l’audacieuse dichotomie » par laquelle Marx réduit la société à deux classes (§830) alors qu’elle est hétérogène (voir entre autre §1754 §1725 §2025). On peut trouver en effet une réelle circulation des élites dans certaines sociétés apparemment très fermées et un blocage de la circulation des élites dans des sociétés officiellement ouvertes à cette circulation (§2046).

       Parmi les élites le sociologue distingue entre élite gouvernementale et élite non gouvernementale. L’élite gouvernementale étant celle qui participe au gouvernement, on s’aperçoit qu’elle est assez large : il faut y inclure les élites officielles (§2035: énumération) mais aussi les élites gouvernementales non apparentes (§2253).
       « La classe gouvernante n’est pas homogène. Elle-même a un gouvernement et une classe plus restreinte ou un chef, un comité qui effectivement et pratiquement prédomine. (…)La partie principale du phénomène c’est l’organisation, et non pas la volonté consciente des individus, qui, dans certains cas, peuvent même être entraînés par l’organisation là où leur volonté consciente ne les porterait pas (…) Les « spéculateurs » sont des hommes qui se préoccupent simplement de leurs affaires, et chez lesquels les résidus de la Iére classe sont puissants. Ils s’en servent pour tâcher de gagner de l’argent, et se meuvent selon la ligne de moindre résistance, comme le font en somme tous les hommes. (…) Mais l’accord (entre eux) se produit spontanément, parce que si, en des circonstances données, il y a une ligne de plus grand profit et de moindre résistance, la plupart de ceux qui la cherche la trouveront (…) Mais d’autres fois, il arrivera aussi que mus par les forces de l’organisation dont ils font partie, leur volonté sera récalcitrante, et ils poursuivront involontairement la ligne de conduite qu’implique leur organisation » (§2254). Ainsi en ce qui concerne l’élite politique, elle dépend d’une organisation qui dépasse la volonté des élus et souvent aussi les projets des chefs de l’organisation comme en témoigne les confidences de Waldeck-Rousseau d’où l’inanité des programmes politiques ( §2253 note). A propos des scandales politiques Pareto constate qu’ils ne sont en rien exceptionnels ainsi qu’on le dit généralement, puisqu’on les rencontre tout au long de l’histoire, mais résultent de l’organisation politique elle-même.

       On donne souvent au terme « spéculateur », sous l’influence des théories socialistes, un sens péjoratif. Lorsque Pareto emploie ce terme il renvoie à une typologie psychologique : ils s’agit des individus chez qui dominent l’instinct des combinaisons qui peut s’exercer dans la finance, mais aussi dans l’industrie, le commerce, la recherche intellectuelle, scientifique ou non, et dans la politique. « A notre époque, par exemple, le développement considérable de la production économique, l’extension de la civilisation à des pays nouveaux, l’augmentation notable de l’aisance des populations civilisées sont dus en grande partie à l’œuvre des spéculateurs ; mais ceux-ci ont pu l’accomplir, parce qu’ils sortaient de populations où il y avait encore en abondance des résidus de la IIe classe. Il est douteux, il est même peu probable qu’on puisse réaliser de tels avantages si, dans la population ou même seulement dans la classe gouvernante, les résidus de IIème classe diminuaient beaucoup » (§2254). Ainsi pas de hasard dans les découvertes de Pasteur ou dans la tragédie du sang contaminé.
    
La circulation des élites
  
       C’est un des grands thèmes de la sociologie parétienne, et lorsqu’on lit certains comptes rendus des débats parlementaires, en France et en Italie en 1913 et 1914, on comprend son intérêt tant est sidérante la légèreté des élus à la veille de « la grande Guerre », qui a fauché des millions d’hommes. Mais les débats parlementaires peu avant la guerre de 1870 ne sont pas de meilleure inspiration (§2463 note 3) ; l’histoire n’apprend rien aux peuples constate Pareto. Il développe à ce sujet deux exemples édifiants, l’un pris dans l’histoire de la Grèce antique (§2423 et suivants), l’autre dans l’histoire moderne des rapports France Allemagne (§2450 et suivants) ; on constate qu’il n’exonère pas les peuples des méfaits de leurs gouvernants.

 
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       « Lorsque dans un pays, les classes qui, pour un motif quelconque, étaient demeurées longtemps séparées, se mélangent tout à coup, ou plus généralement quand la circulation des élites acquiert brusquement une intensité notable après avoir été stagnante, on observe presque toujours une augmentation dans la prospérité intellectuelle, économique,  politique du pays. C’est ainsi que les époques de transition entre un régime oligarchique et un régime quelque peu démocratique, sont très souvent des époques de prospérité » (§2485). En revanche les périodes de décadence sont marquées par la rigidité sociale. Le Bas Empire de ce point de vue est tout à fait caractéristique ; le pouvoir a fixé chacun dans un état professionnel héréditaire et interdit d’en changer : « Septime Sévère institua des corporations d’arts et de métiers. Cette organisation s’accrut ensuite et prospéra, se rapprochant de celles qu’on voudrait instaurer aujourd’hui avec les syndicats obligatoires. Peu à peu, l’artisan est attaché à son métier, l’agriculteur à la glèbe, l’augustalis à sa corporation, le décurion à la curie. Tous s’efforçaient de se délier et de fuir ; mais le gouvernement donnait la chasse aux fugitifs (…) ils étaient ramenés aux fonctions auxquelles eux et leurs descendants devaient pour toujours rester attachés » (§ 2607), parallèlement « La production de richesse diminue et le gaspillage en augmente à cause des nombreuses charges imposées aux riches. » (§ 2608) L’étude de Ramsay Mac Mullen sur « Le déclin de Rome et la corruption du pouvoir » (ed. Les Belles Lettres 1991) confirme cette analyse et témoigne d’ailleurs aussi de la persistance des agrégats chez le peuple égyptien, malgré l’hellénisation de ses élites.


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       Pour certains métiers, remarque Pareto, les candidats sont soumis à examen et, s’il arrive que l’examen laisse passer malencontreusement des candidats qui ne sont pas au niveau cela est statistiquement l’exception ; « ces exceptions sont beaucoup  plus considérables en ce qui concerne l’élite » : «  pour bien des branches de l’activité humaine, les étiquettes sont obtenues directement par chaque individu, tandis que pour l’élite une partie des étiquettes sont héréditaires ; par exemple celle de la richesse (…) Aujourd’hui (…) si l’hérédité directe a disparu, l’hérédité indirecte demeure puissante » (§2035 et 2036) et, ajoute-t-il plus loin, « La richesse, la parenté, les relations sont utiles en beaucoup d’autres cas et font donner à qui ne devrait pas l’avoir l’étiquette de l’élite en général ou de l’élite gouvernementale en particulier ». « Si toutes ces déviations du type étaient peu importantes, on pourrait les négliger, comme on les néglige en pratique, quand dans les cas où pour exercer une fonction, un diplôme est exigé » (§2038) « Mais il n’en est pas ainsi ; les cas réels que nous devons considérer dans nos sociétés diffèrent de ces deux –là. Les variations sont trop nombreuses pour être négligées. Leur nombre est variable ; et de cette variation résultent des phénomènes d’une grande importance pour l’équilibre social » (§2040)

       Il est normal que l’instinct des combinaisons soit plus développé dans l’élite que dans le reste de la société et ce n’est pas un mal en soi : on peut même apprécier que l’élite ait une vue plus large, dans l’espace et dans le temps, des réalités sociales et économiques, qui permette des combinaisons utiles à la société. En revanche il arrive que, par le choix qu’elle opère dans la sélection des membres qu’elle fait entrer dans son sein, l’instinct des combinaisons l’emporte à tel point qu’on n’y trouve plus de persistance des agrégats, or « la principale utilité des sentiments de persistance des agrégats est de s’opposer efficacement à de nuisible tendances de l’intérêt individuel et au déchaînement des passions ». (§2420) 

       L’élite non gouvernementale n’est jamais très éloignée de l’élite gouvernementale, ce qui se comprend fort bien : ceux qui élaborent les lois orientent ainsi l’épargne dont les entrepreneurs ont besoin, favorisent des protections par les mesures douanières, commandent les grands travaux de la collectivité… ce qui ne va pas sans contre partie financière : ainsi de part et d’autre les deux types d’élite ont intérêt à se fréquenter. Cela entre donc dans l’organisation. (Il est évident que cet intérêt doit nous être présent à l’esprit lorsque nous entendons des déclarations publiques de type politique de la part d’élites non gouvernementales.)

Le gouvernement

       Il n’existe pratiquement que deux moyens pour gouverner : « Dans toute l’histoire, le consentement et la force apparaissent comme des moyens de gouverner » (§2251) « A part quelques exceptions dont la principale est celle des honneurs qu’un gouvernement peut accorder, des dépenses sont nécessaires pour assurer tant le concours de la force armée que celui de la clientèle. Il ne suffit pas de vouloir employer ces moyens : il faut aussi pouvoir le faire. Cela dépend en partie de la production de richesse, et cette production elle-même n’est pas indépendante de la manière dont on se sert de la force armée et des  clientèles. Le problème est donc complexe et doit être analysé synthétiquement. Analytiquement, on peut dire qu’en de nombreux cas la force armée coûte moins que les clientèles ; mais il se peut qu’en certains cas celles-ci soient plus favorables à la production de la richesse » (§2258) « L’évolution « démocratique » parait être en rapports étroits avec l’emploi plus large du moyen de gouverner qui fait appel à l’artifice et à la clientèle, par opposition au moyen qui fait recours à la force. On vit cela déjà vers la fin de la République, à Rome, où se produisit le conflit précisément entre ces deux moyens, et où, avec l’Empire, la force l’emporta. On le voit mieux encore dans le temps présent, où le régime d’un bon nombre de pays « démocratiques » pourrait être défini : une féodalité en grande partie économique où le principal moyen de gouverner en usage est le jeu des clientèles » (§2259). « Comme le firent déjà les ploutocrates de la fin de la République romaine, nos ploutocrates se préoccupent de gagner de l’argent, soit pour eux-mêmes, soit pour assouvir les appétits de leurs partisans et de leurs complices » (§2253) ; dans ce contexte le respect des programmes n’a guère de sens et en note Pareto donne des exemples empruntés à Robert de Jouvenel qui cite les confidences écrites de Waldeck-Rousseau.
        Pareto ne pense pas qu’il y ait une grande différence entre les régimes : « Quelle est la meilleure forme de régime politique ? Mais cette question a peu ou point de sens, si l’on n’ajoute pas à quelle société cette forme doit s’adapter, et si l’on n’explique pas le terme meilleur » (§2239). « En fait, avec ou sans suffrage universel, c’est toujours une oligarchie qui gouverne » (§2183) – Aristote le disait déjà- et plus loin il précise : « Dans les gouvernements absolus, seul un souverain paraît en scène ; dans les gouvernements démocratiques, c’est un parlement. Mais dans la coulisse se trouvent ceux qui jouent un rôle important au gouvernement effectif » (§2253). Remarquons que l’attribution des ministères  au jeu des chaises musicales confirme cette analyse : derrière les Ministres qui passent les administrations centrales demeurent ce dont témoigne bien la continuité des politiques, par exemple à l’Education Nationale. Et Pareto d’ajouter : dans certains cas « le souverain ne s’aperçoit même pas de ce qu’on lui fait faire, et les parlements moins encore qu’un chef ou qu’un roi avisé. Moins que tout autre s’en aperçoit le souverain Démos ; et parfois cela a permis de réaliser, contrairement à ses préjugés, des améliorations des conditions sociales, ainsi que des mesures opportunes pour la défense de la patrie (…). Mais très souvent cela profite uniquement aux intérêts de ces gouvernants ».

Coût des gouvernements

       Compte tenu de cette analyse et du fait que Pareto était économiste, on ne sera pas étonné qu’il se soit intéressé au coût des divers types de gouvernements(§ 2274) ; il en distingue trois types : ceux qui font usage de la force matérielle et des sentiments religieux : ils sont peu coûteux mais ne stimulent pas la production, ni la circulation des élites (quelques exemples), ceux qui, en nos régions, font usage de la ruse : ils « sont coûteux et souvent très coûteux, mais ils produisent aussi beaucoup et parfois énormément. Il peut donc y avoir un excédent de production sur les dépenses, tel qu’il assure une grande prospérité au pays ; mais il n’est nullement certain que cet excédent, avec l’accroissement des dépenses, ne puisse se réduire à de plus modestes proportions, disparaître, et peut-être aussi se changer en déficit » (§2276)
             
       « Dans les périodes où la prospérité économique croît, il est beaucoup plus facile de gouverner que lorsqu’elle est stagnante » (§2302), et Pareto remarque que « Désormais la politique étrangère des Etats  est presque exclusivement économique, et la politique intérieure se réduit aux conflits économiques » (§2300) ; ainsi « pour pouvoir mettre en œuvre les combinaisons qui leur sont indispensables, les gouvernements modernes sont entraînés à dépenser, en un temps donné, plus que ne comporteraient leurs recettes. Ils comblent la différence en faisant de nouvelles dettes, avouées ou dissimulées, qui leur permettent d’effectuer immédiatement des dépenses dont ils rejettent le poids sur l’avenir. Cet avenir s’éloigne d’autant plus que la prospérité économique croît plus rapidement ; car, grâce à elle, le produit des impôts existants s’accroît, sans nouvelles aggravations et les bonis des budgets futurs de l’Etat peuvent au moins en partie, servir à payer les déficits des budgets passés. Nos gouvernements se sont peu à peu accoutumés à cet état de chose, pour eux si commode et agréable. Désormais ils escomptent régulièrement les augmentations des budgets futurs pour compenser les dépenses présentes » (§2306) et Pareto d’énumérer un certain nombre de pratiques : budgets spéciaux, extraordinaires, voire faire figurer le montant de nouvelles dettes aux recettes de l’Etat… La longue note qui accompagne ce § montre ces procédés en œuvre dans les années 1912 et 1913 en Italie mais aussi en France et la note du § 2307 donne une analyse concrète qui montre comment fonctionne ce système de clientélisme massif par lequel on crée ainsi des emplois dans les administrations, avec cette conclusion qui n’a rien d’inattendue « pour suivre cette voie il faut de l’argent, beaucoup d’argent ».
        Entre candidats politiques la concurrence est grande et « seuls viennent à flot les hommes chez lesquels existent des instincts de combinaison en grande abondance. (…)Les candidats députés devaient faire des promesses aux électeurs, les candidats ministres doivent faire des promesses aux députés et s’engager à travailler dans l’intérêt de ceux-ci et de leur clientèle politique. (…) Les ministres ne disposent pas de coffres dont ils puissent tirer l’argent à poignée (…). Il faut, avec un art subtil, trouver dans le domaine économique des combinaisons de protection économique, de faveurs aux banques, aux trusts, de monopoles, de réformes fiscales, etc, et dans les autres domaines des combinaisons de pression sur les tribunaux, de distribution d’avantages honorifiques profitant à ceux qui soutiennent le pouvoir » (§2268). Comment le député qui passe son temps à faire des démarches pour sa  « clientèle », pourrait-il demander des comptes au ministre sur sa gestion? Cette organisation est bien celle d’une « ploutocratie démagogique ».
      
         « Cette façon d’agir- constate Pareto- ne provoque pas de graves difficultés dans les périodes de rapide augmentation de prospérité économique : l’augmentation des recettes du budget couvre les supercheries du passé et l’on remet à l’avenir le soin d’amender celles du présent. Mais les difficultés surgissent dans les périodes de calme ; elles deviendraient bien plus grandes s’il se produisait  une période un peu longue de régression économique. L’organisation sociale actuelle est telle que peut-être aucun gouvernement ne pourrait surmonter un tel danger, et qu’il se produirait de terribles catastrophes, d’une intensité bien plus grande que celles dont nous parle l’histoire. Même la stagnation économique peut n’être pas exempte de dangers.» (§ 2307) « Mais négligeons ces éventualités hypothétiques » (§2308) …

       « Supposons que la classe gouvernante A veuille faire accepter une certaine mesure X dont elle fait son profit ; il est évident qu’il lui est avantageux de donner le nom de « besoin social » à cette mesure » et d’essayer de le « faire croire à la classe gouvernée qui n’en tire aucun avantage et en fait les frais » (§2272) et plus loin « Si on regarde uniquement la réalité , on voit aussitôt que les gouvernements s’efforcent de retirer tout ce qu’ils peuvent de leurs contribuables, et qu’ils ne sont jamais retenus par le fait qu’ils n’auraient pas de « besoins » à satisfaire. Le seul tempérament est la résistance des contribuables » (§2273). Bien entendu il est nécessaire de dissimuler ces pratiques sous le voile des dérivations : l’anticléricalisme de la IIIème République a permis l’évaporation du milliard des Congrégations que quelque instinct des combinaisons aurait pu permettre aux catholiques de sauver s’ils ne s’étaient obnubilés sur l’agression religieuse (§2315). On voit bien là un rôle des dérivations qui est de distraire le contribuable de l’objet réel de la mesure. Pareto rappelle que les trésors sacrés ont toujours faits l’objet de convoitise pour les gouvernements en mal de fonds : l’histoire du Trésor de Delphes, tantôt pillé, tantôt « protégé » par le pouvoir politique en témoigne (§2316 note 1). De nos jours en France il ne reste plus guère de trésor « sacré », ce sont les industries, les banques et les assurances qui font l’objet de « protection », tantôt par nationalisation, tantôt par privatisations savamment aménagées, avec, chaque fois qu’il y a des « mécomptes », une facture assumée par le contribuable et, pour la nation, des sources de prospérité parfois définitivement sinistrées. Pareto constate que dans le traitement médiatique des scandales financiers, le point de vue « éthique » est souvent substitué au point de vue de l’objectif pratique ce qui permet de le dissimuler car il est politiquement plus dangereux pour la classe politique : en effet on attire ainsi l’attention sur la malhonnêteté d’un homme ou d’un parti et on la détourne du fonctionnement de « l’organisation » ; il remarque aussi que l’opposition n’exploite jamais ces scandales à fond, n’excluant pas de procéder de même manière quand elle sera au pouvoir (§2262). Ce qui montre bien que c’est « l’organisation » même qui est en jeu.
  
       Pareto ne désigne aucun parti spécialement, car tous les partis qui accèdent au pouvoir agissent de même : voir sa distinction à ce sujet entre les partis qui s’acheminent au gouvernement  et les partis intransigeants (§2268) : « on ne devient député qu’en payant ou bien en accordant, et plus encore en promettant, des faveurs gouvernementales (…) On peut donc être sûr que dans les partis qui s’acheminent au gouvernement, les résidus de la Ière classe prédominent de beaucoup. Il ne peut en être autrement avec les organisations présentes » insiste-t-il : aussi la persistance des agrégats diminue-t-elle nécessairement dans la classe gouvernante, si elle n’est pas renouvelée par l’arrivée de nouvelles élites issues de la société civile. On comprend donc l’importance de la circulation des élites.

Le blocage de la circulation des élites

       « Très général est le phénomène des aristocraties qui, d’abord ouvertes, finissent par se fermer ou par s’efforcer de se fermer » (§ 2494) et Pareto énumère « les différents moyens d’éliminer les individus possédant des qualités  supérieures et capables de nuire à la domination de la classe dominante » ( (§2477) :1° la mort 2° Les persécutions qui ne vont pas jusqu’à la peine capitale : la prison, la ruine financière, l’éloignement des fonctions publiques, 3°l’exil et l’ostracisme, 4° l’appel de la classe gouvernante, à condition de la servir, de tout individu qui pourrait lui devenir dangereux, dans ce cas il n’y a pas circulation des élites car ces serviteurs ne modifient pas les manières d’être de la ploutocratie démagogique (§2482 et 2483)      
        Pareto nous met en garde (§2046) : il peut y avoir circulation des élites dans une société apparemment fermée et inversement un blocage de la circulation des élites dans une société officiellement ouverte, ainsi « Si tous ceux qui s’enrichissent font partie de la classe gouvernante, mais que personne ne s’enrichisse, c’est exactement comme si cette classe était fermée » (§2046); les impôts jouent en effet un rôle considérable dans ce processus mais aussi la formation intellectuelle, de nos jours surtout, alors que le monopole d’Etat peut, par diverses mesures administratives, en faire un privilège réservé aux enfants de l’élite, (ce qui était contraire à l’air du temps à l’époque où écrit Pareto), tandis que l’instauration de diplômes et de réglementations en tout genre  peut bloquer l’ouverture de la concurrence.          

       Pareto montre ce processus en œuvre à Athènes où, sur proposition de Périclès, « les Athéniens décrétèrent (…) que seuls seraient citoyens athéniens ceux qui étaient nés de père et de mère athéniens », il apparaît nettement qu’il s’agit « d’être moins nombreux à profiter de l’argent extorqué à leurs alliés » (§ 2509), même si « il y eut irrégulièrement de brusques admissions d’un grand nombre de citoyens. Pourtant elles ne correspondaient nullement aux                                                                               choix qu’opère ordinairement la circulation des élites » : Clisthène donna le droit de cité à un grand nombre de gens, probablement afin de renforcer le parti plébéien dont il était le chef, par exemple les habitants de Platée, chassés de  leur cité ; « il n’y eut jamais de circulation proprement dite » (§2511). A Sparte « l’accès de la classe privilégiée était fermée mais non pas la sortie» (§2496). A Venise « l’énergie du caractère était un motif de mise à l’écart » mais « la qualité de patricien (…) restait acquise même au citoyen déchu » (§2501).

       Ce blocage de la circulation des élites est lourd de conséquences et l’exemple de Venise est intéressant à ce titre : « Venise fit preuve d’endurance dans l’infortune ; elle manqua d’ardeur dans le succès », ses galères ont joué le rôle principal à la bataille de Lépante, Venise n’a pourtant pas participé aux grandes découvertes en Amérique ni aux Indes orientales « quand ces découvertes eurent lieu, Venise était la première puissance maritime du monde  (…) les prudents Vénitiens, après Lépante se retirèrent à Corfou (…) Les dernières années de la République furent celles d’une extrême décadence et d’une grande misère. Venise n’avait plus aucune puissance, même sur mer» mais l’aristocratie s’est occupée avec succès à veiller sur son propre pouvoir et à la sérénité des vénitiens en particulier par rapport au pouvoir pontifical. ( §2504 et 2505) La pauvreté des résidus de 2ème classe « fut aussi du moins en partie cause de la chute de la République » (§2507). Pareto parle à ce sujet de deux « utilités », utilité présente et utilité future et tel est bien l’angle sous lequel il faut considérer la circulation des élites ; pour sauvegarder sa place, l’élite au pouvoir privilégie coûte que coûte sa clientèle jusqu’à sacrifier l’avenir au présent : « Les desseins de la classe gouvernante ne portent pas sur un temps trop lointain. La prédominance des instincts des combinaisons et l’affaiblissement de la persistance des agrégats font que la classe gouvernante se contente du présent et se soucie moins de l’avenir. (…) Les intérêts présents ou d’un avenir prochain, ainsi que les intérêts matériels, prévalent sur les intérêts d’un avenir lointain et sur les intérêts idéaux des collectivités et de la patrie » (§2178) ; autrement dit les intérêts privés immédiats de la classe dirigeante l’emportent sur ceux de la patrie.

       Dira-t-on que l’exemple du Bas Empire ne peut éclairer la situation des sociétés actuelles ? L’exemple des sociétés socialistes montre qu’elles ont mieux contrôlé la circulation des élites que la redistribution des richesses. Les virtuoses de l’instinct des combinaisons perdent évidemment cette persistance des agrégats qui les relie aux gouvernés et les font appartenir à la même société : on a alors deux couches de population étrangères l’une à l’autre et chacune attend sa prospérité de l’autre, même si les dérivations s’efforcent  le dissimuler, surtout en période électorale. A une époque de forte mondialisation on peut craindre que les gouvernants soient reliés  par les résidus de type 4 à une société autre que celle qui justifie leur existence, c’est sans doute pourquoi ils préconisent un melting-pot qui leur paraît normal et qui est sans doute avantageux pour certains d’entre eux. 
        Ainsi les gouvernés deviennent classe sujette. Une prédominance excessive de l’instinct des combinaisons fait courir un risque grave à la société : « celui qui est habitué à juger commercialement une opération d’après son doit et son avoir en argent, celui-là est facilement incliné à acheter la paix. Il se peut que cette opération  considérée en elle-même soit bonne parce que la guerre aurait coûté plus d’argent que le prix payé pour la paix. Mais l’expérience montre qu’à la longue, s’ajoutant à celles qui suivent inévitablement, cette opération a pour effet d’entraîner un peuple à sa ruine » (§2179).


Perturbations de la stabilité sociale

      «  Si, dès qu’une collectivité, petite ou grande, n’était pas contente de certaines règles fixées dans la société dont elle fait partie, elle recourait aux armes pour supprimer ces règles, la société elle-même se dissoudrait. La stabilité sociale est si utile que pour la maintenir il est avantageux de recourir à des buts imaginaires (…) et de se résigner à souffrir certains dommages réels. Pour qu’il soit utile de troubler la stabilité sociale , il faut que ces dommages soient très graves» (§2184) La stabilité sociale est donc très utile, mais, compte tenu du danger que constitue le blocage de la circulation des élites, une révolution peut être une réaction salutaire d’autant que « si l’on gouvernait seulement avec la ruse, la fourberie et les combinaisons, le pouvoir de la classe chez laquelle les résidus de l’instinct des combinaisons l’emportent de beaucoup serait très durable. Il prendrait fin seulement quand la classe se dissocierait d’elle-même par dégénérescence sénile. (…) Le peuple chez lequel prédominent les résidus de la persistance des agrégats les apporte dans le classe gouvernante, soit par infiltration (circulation des élites), soit par secousses au moyen des révolutions »(§2228). Ainsi « On ne peut pas affirmer d’une façon générale que la stabilité soit toujours utile, ni que le changement le soit toujours » (§2195)

      Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les révolutions sont plutôt le fait des « spéculateurs » que de « conservateurs ». « Sociologie de la révolution », ouvrage dans lequel Jules Monnerot analyse et compare les diverses révolutions que l’histoire nous fait connaître montre que c’est lorsque les élites ne sont plus à la hauteur de leur tâche qu’elles utilisent le blocage de la circulation des élites pour défendre leur place contre une concurrence qu’elles ne sont plus aptes à affronter. Il est évident qu’elles deviennent alors dangereuses (§2191). Pareto remarque à différentes reprises qu’elles ne comprennent même plus alors et sous estiment cette persistance des agrégats du peuple qu’elles sont sensées représenter : « les chefs avaient oublié que chez le peuple persistait cet idéalisme qu’eux-mêmes avaient oublié » (§2309) : on trouve cette remarque à plusieurs reprises (ex §2255). Cela se comprend car « la proportion des résidus de la 1ère classe et de la 2ème change avec le temps  dans les différentes couches sociales (…) on peut décrire le phénomène en disant que, dans la couche supérieure, les résidus de la deuxième classe s’affaiblissent peu à peu jusqu’à ce qu’une marée, montant de la couche inférieure, vienne de temps en temps les renforcer » (§2048). En bloquant les élites venues des couches inférieures, l’aristocratie au pouvoir condamne la société à la décadence. La révolution française  « apparaît tout à fait comme (…) un phénomène dépendant de la circulation des élites », ce que confirme l’étude de Jules Monnerot.        
                                                                           

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       Quel bilan peut-on faire de la sociologie de Pareto ? Une science doit être jugée à ce qu’elle permet de comprendre et il est difficile d’affirmer que les analyses faites par Pareto sous la IIIème République avant 1914 ne s’appliquent pas à la Vème. Un simple fait est éclairant : le régionalisation a donné lieu en France à un transfert de charges de l’Etat aux régions ; les impôts des régions augmentent, ceux de l’Etat n’ont pas baissé. Il y a donc une « déperdition » quelque part. Outre le fait que la régionalisation ne se justifie pas alors qu’on demande aux travailleurs d’être plus mobiles, les explications données pour ces transferts ressemblent beaucoup à des dérivations recouvrant une augmentation considérable de la fiscalité. Où va le trop perçu ? L’entretien accordé au Figaro Economie du 20 IX 05 par Alain Lambert, ancien Ministre du Budget, confirme l’analyse de Pareto : « Les avantages fiscaux excessifs sont extraordinairement sensibles et politiques quand ils touchent par exemple à l’Outre Mer et au logement » ; ces exemples paraissent bien limitatifs ! et ils demanderaient à être analysés : comment les avantages fiscaux pour le logement ont-ils réussi à expulser les classes moyennes des grandes villes et des villes côtières (voir Nice-Matin du 2 VII et du 24 VIII 2005 mais aussi du 13 X 04), ce qui conduit à des dépenses excessives de transport ? Les Français spoliés de leurs héritages par la législation fiscale ont tout lieu de s’interroger. Il peuvent trouver une réponse d’ailleurs dans le livre de Ferdinand Mainzer « L’héritage de César » (librairie Armand Colin 1937) où il écrit que les proscriptions à la fin de la République « furent en fait bien plus une opération financière que politique » (p.89) et ajoute (p.92): «c’est alors qu’on fut à même de faire quelques observations assez curieuses en économie politique (…) le gros de la fortune d’un peuple ne se trouve pas dans les mains de quelques centaines de millionnaires, mais bien chez les centaines de milliers de gens appartenant à la classe moyenne et chez les millions d’individus qui constituent le menu peuple.» Est-ce un hasard si en France aujourd’hui des malheureux paient un impôt sur la fortune (I.S.F.) parce que des spéculateurs immobiliers du monde entier guignent l’héritage légué par leur famille, pour y construire?
   
        Il est impossible de ne pas soupçonner derrière les visibles incohérences budgétaires, la force directrice des « spéculateurs » qui influencent la législation. Derrière la mégalomanie fiscale, on voit bien le clientélisme qui refuse de diminuer la dépense publique ruineuse pour le pays, mais on devine aussi un monde confus de « spéculateurs », une nébuleuse qui aujourd’hui dépasse les frontières que l’on supprime sans doute pour elle. Le consommateur qui achète son gigot Union Européenne dans un super marché des Alpes peut se demander si l’Australie et la Nouvelle Zélande ont aussi introduit des loups dans leurs pâturages, et s’interroger sur les dérivations concernant le financement de la protection de la Nature. Si Pareto n’avait inventé le terme de dérivation il y a un siècle, l’incohérence politique actuelle est si flagrante qu’il serait de toute façon inventé aujourd’hui.

       Cela conduit évidemment à s’interroger sur l’élite gouvernementale c'est-à-dire les élus du suffrage universel : le fait de manger, en période électorale, de la tête de veau à la vinaigrette ne suffit plus à convaincre les paysans eux-mêmes de quelque persistance des agrégats dans la classe politique. La médiocrité du discours politique, en baisse constante, tant sur la forme que sur le fond, depuis le début de la Vème République est significative. Les futurs de conviction (voir Aujourd’hui en France du 11 VII 2005) font penser à « L’avenir radieux » de l’U.R.S.S. et les photos de l’équipe ministérielle française évoquent irrésistiblement une réunion au sommet de G.O., ces gentils organisateurs du Club Méditerranée. La déception d’un maire de Paris qui croit que les élections présidentielles se jouent aux Jeux Olympiques montre que la  « France d’en Haut » (l’expression n’est pas de Pareto !) est bien étrangère aux préoccupations de la France. Tout se passe comme si la classe politique ne croyait plus que dans l’efficacité de la médiatisation et ignorait ce que les  gouvernés attendent normalement des gouvernants : « les effets produits sur la prospérité économique et sociale, ceux de la défense contre les agressions qui pourraient venir de l’étranger, ceux de la sécurité publique, d’une bonne et prompte justice, de certains travaux publics et d’un grand nombre d’autres fonctions gouvernementales » (§2274). Sous ces rapports de l’existence quotidienne, les gouvernants sont bien étrangers aux gouvernés.
 
       Ce phénomène de crise entre la classe politique et les gouvernés, très marqué en France, n’est sans doute pas absent ailleurs. Les résultats négatifs des referendums sur la constitution européenne sont clairs, même si en France la classe politique fermée, installée au pouvoir prétend l’ignorer. Ces résultats montrent bien d’ailleurs que les dérivations sont mises en échec par la persistance des agrégats. Il est manifeste que la sociologie de Pareto est un instrument actuellement unique pour comprendre les évènements politiques contemporains sous les dérivations que Pareto nous aide à décrypter.


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       Le lecteur qui serait rebuté par la lecture d’un ouvrage d’un  volume tel que celui du  « Traité de sociologie générale » peut parfaitement en commencer la lecture au chapitre VI, puisque l’auteur lui-même y invite d’une certaine manière. Beaucoup seront alors tentés de reprendre l’ensemble du texte.        
 


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Suite ...

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