PARETO : La
société et ses élites
Successeur de Walras à la chaire d’économie politique de
l’Université de Lausanne, Vilfredo Pareto (1848-1923), est
revendiqué comme maître à la fois par le sociologue
Jules Monnerot, auteur de « Sociologie du communisme » et
de « Sociologie de la Révolution », et par Maurice
Allais, prix Nobel d’économie. Son œuvre porte effectivement sur
les deux domaines et dans son «Traité
de sociologie générale» il écrit que
l’économie est une branche de la sociologie. Nous nous
intéressons ici au «Traité de sociologie
générale».
Vocabulaire et concepts
Pareto dans ce domaine introduit deux termes
nouveaux : les dérivations et les résidus.
Les dérivations : il s’agit en général dans le
« Traité de sociologie », de discours publics, le
plus souvent de discours politiques mais l’auteur n’oublie pas que le
discours religieux est aussi un discours public.
Ce discours peut être plus ou moins long (des théories aux
« petites phrases » chères à nos hommes
politiques), il se présente sous forme apparemment logique :
cela correspond au besoin que l’être humain éprouve de
comprendre, de raisonner, de justifier. Mais c’est souvent un discours
pseudo logique : il organise des arguments en vue d’une fin
préétablie par son auteur afin de la faire accepter ;
ainsi sa conclusion est a priori (&1710) et ses arguments
s’adressent à l’affectivité de l’auditoire :
« Les conditions qui, d’une argumentation font une bonne
dérivation, sont donc très souvent opposées
à celles qui en font un bon raisonnement logico
expérimental » écrit Pareto, après avoir
analysé ces conditions (§1772). En règle
général pour faire admettre des impôts nouveaux on
fait appel à des sentiments : « solidarité »,
« patriotisme économique » etc (voir les exemples
donnés §1712).
Les sentiments auxquels en fait
renvoient ces discours, Pareto les désigne sous le nom de
« résidus »: c’est en effet à quoi aboutit
l’analyse de ce langage pseudo logique qui est le langage courant du
politicien ; il ne vous dira jamais « nous avons trop
dépensé, nous n’avons plus d’argent » mais il fera
appel à votre générosité car on peut
toujours trouver quelque cause qui la mette en œuvre.
Pareto qui publie ce traité
de sociologie en 1913-1914 renvoie constamment à des textes
écrits, soit d’historiens, soit de la presse de
différents pays y compris les comptes rendus officiels de
débats parlementaires généralement
français, italiens ou anglais, mais aussi aux écrits
d’historiens et d’écrivains latins ou grecs. Aujourd’hui par le
terme de discours nous pouvons également entendre radio et
télévision mais aussi affiches : par exemple l’affiche du
village autour de son clocher qui présentait la candidature de
François Mitterrand en 1981 est évidemment une «
dérivation » qui renvoie à l’affectivité de
l’électeur, elle ne signifiait en rien que François
Mitterrand était pieux catholique ; cette affiche est
très éclairante sur le rapport entre «
dérivation » et « résidu » : comme
toute dérivation elle est faite pour être sentie
c'est-à-dire pour toucher affectivement celui qu’elle veut
atteindre de façon à se le rendre favorable.
Autant le terme de
dérivation nous paraît bien choisi – car dieu sait si pour
dériver les politiciens dérivent ! – autant le terme de
résidu paraît gênant alors qu’il désigne bien
une opération intellectuelle serrée qui permet d’aller du
discours public à l’objectif réel qu’il dissimule souvent
en cherchant à l’atteindre. La raison du choix de ce terme
donnée par Pareto : c’est qu’en fait nous ne connaissons jamais
directement les états psychiques d’autrui puisque ils sont
intérieurs (§169). On trouve la même attitude
chez les psychologues behavioristes, elle témoigne d’un grand
souci d’objectivité scientifique. On peut penser par ailleurs
qu’en nommant les sentiments par des noms usuels, Pareto s’exposait
à des chicaneries sur les termes qu’il a ainsi
évitées ; il manifeste souvent sa méfiance par
rapport au « langage vulgaire » dans le domaine de la
science « à cause des sentiments que suscitent les mots
» ( § 114) Mais en outre les sentiments en
eux-mêmes sont souvent complexes comme chacun peut s’en rendre
compte, par exemple en essayant d’analyser ceux qu’il éprouve
à l’évocation de cette affiche du village sur une colline
autour de son clocher. « Le groupe de sentiments n’est
jamais bien défini » (§1767), il en résulte
que « les dérivations ne correspondent pas
précisément aux résidus dont elles proviennent
» alors que « seules les dérivations nous sont
connues » d’où « les principales difficultés
que nous rencontrons pour constituer la science sociale »
(§2083) car les actions humaines sont déterminées
par les résidus. (§1729). De fait aux § 850
à 854, Pareto indique bien que, par « résidu
», il désigne un ensemble de sentiments complexes qu’on
peut rapporter à un instinct, bien qu’au §161 il
évite ce terme pourtant appelé par sa
référence au comportement animal ; avec prudence il
l’emploie ailleurs (§ 850 et 851) mais plus nettement encore
§2232.
C’est au chapitre VI que Pareto développe sa
classification des « résidus » ; il dit
lui-même que « si l’on suivait la méthode
déductive ce chapitre devrait être placé au
commencement de l’ouvrage », mais il a
préféré user d’abord de la méthode
inductive qu’il résume (§ 842 à 845), indiquant
ainsi la démarche des chapitres précédents :
« Poursuivant nos recherches, nous continuons à analyser
et séparer. Et voici maintenant une nouvelle séparation
aussi importante que les autres auxquelles nous avons
procédé jusqu’à présent : la
séparation d’une partie constante, instinctive, non logique et
d’une partie déductive qui vise à expliquer, justifier,
démontrer la première ». On reconnaît
là d’une part les résidus qui relèvent de
l’instinct, d’autre part les dérivations qui visent à
présenter rationnellement un objectif qui n’est pas celui de la
raison.
*
* *
Les dérivations sont donc
les indices de ces instincts (§2081) que Pareto s’efforce de
classer.Il les regroupe en six rubriques:
1ére classe Instinct
des combinaisons (§889-990)
2ème classe Persistance des
agrégats (§991-1088)
3èmeclasse Besoin de manifester ses sentiments par
des actes extérieurs (§1089-1112)
4ème classe Résidu en rapport avec la
sociabilité (§1113-1206)
5èmeclasse Intégrité de
l’individu et de ses dépendances (§1207-1323)
6ème classe Résidu sexuel
(1324-1396)
Ce sont les résidus de type 4 qui font les
sociétés: « En général, les
sociétés existent parce que chez la plus grande partie de
leurs membres, les sentiments qui correspondent aux résidus de
la sociabilité ( IV ème classe) sont vifs et
puissants ». (§2170)
Mais les deux premiers groupes sont essentiels pour l’étude des
sociétés humaines. L’instinct des combinaisons nous dit
Pareto a été et demeure une cause importante de la
civilisation : c’est la recherche de rapports entre des
phénomènes, que ce soit la recherche de l’homme de
science dans son laboratoire et qui, pour l’essentiel, accomplit des
actions logiques, ou la recherche de combinaison que tout un chacun
peut faire en « en ignorance de cause » et «
ces actions sont en très grande partie non logiques »
(§889), par exemple « union de choses rares avec des
évènements importants » (voir Suétone !),
recherche de constantes entre évènements.
Le deuxième type de résidus, « la persistance des
agrégats », est très composite, il s’agit d’
« un état psychique (…) qui établit et maintient
certains rapports entre des sensations ou des faits, par
l’intermédiaire d’autres sensations (…) leur union constitue
l’une des forces principales de l’équilibre social »
(§ 172), force qui s’oppose à d’autres instincts ;
d’où la grande importance sociale des résidus de la
2ème classe ».
Certaines sociétés ont une prédominance des
résidus de type I, la Grèce antique par exemple, d’autres
des résidus de type II : c’est le cas de la Rome antique. Mais
on peut aussi distinguer la répartition de ces résidus
à l’intérieur d’une même société :on
ne sera pas étonné que la persistance des agrégats
(type II) ait dominé chez les agriculteurs, l’instinct des
combinaisons (type I) chez les commerçants, les avocats, les
hommes politiques. Le mélange des types peut être
harmonieux pour le plus grand profit de la société : le
type I lui fournit l’état d’esprit qui permet d’évoluer
grâce à la recherche de solutions nouvelles : sans lui il
n’y aurait pas d’histoire ; le type II, lui, permet à la
société de ne pas se dissoudre, de rester une
société. L’histoire des peuples occidentaux est
l’histoire du rapport entre ces deux instincts apparemment contraires.
Pareto nous avertit d’ailleurs de la limitation de sa sociologie
à une ère historico géographique l’Europe et un
pourtour, très large, du bassin méditerranéen
(§2065), c'est-à-dire d’une région pour laquelle
nous ne manquons pas de documents contrôlables les uns par les
autres, sans exclure de rares références aux U.S.A. Cette
« limitation » implique en fait une culture immense dont il
n’est pas sûr qu’elle existe chez nos étudiants et chez
l’ensemble de leurs maîtres, ce qui explique peut-être
« la crise traversée par l’édition en sciences
humaines, vecteur privilégié de la culture
française » (Figaro littéraire du 1er IX 05). Les
professeurs de Lettres classiques ont là une sacrée
revanche à prendre : les études grecques et latines sont
une mine pour une sociologie scientifique. L’Occident détient
là une richesse incomparable en ce domaine.
*
* *
La méthode de Pareto
(Le lecteur que cette question de méthodologie
n’intéresse pas peut passer directement à la rubrique
suivante - "L'équilibre social")
Elle est exposée au premier
chapitre sous le titre « Préliminaires» mais
Pareto en rappelle souvent les caractéristiques dans le cours de
l’ouvrage : il s’efforce d’établir en sociologie des relations
d’interdépendance entre les faits, comme cela se fait en
économie (§1731 note 2). C’est pourquoi il critique la
recherche de « cause » qui privilégie un de ces
rapports pour en tirer les autres (§1731) : le choix de la cause,
c'est-à-dire le privilège attribué à un des
facteurs des phénomènes, est subjectif et préjuge
de l’antériorité dans le temps d’un aspect sur les
autres, ce qui conduit implicitement à nier les inter
réactions entre les différents aspects. De telles
sociologies sont littéraires, elles ne peuvent jamais aboutir
à des rapports mathématisables ; Pareto constate
aussi que l’intervention de jugements éthiques subjectifs en
sociologie conduit à des jugements de valeur sur les faits
sociaux qui empêchent d’accepter la réalité telle
qu’elle se présente et de voir une forme dévoyée
de ce qui « devrait être » (§2260), or la
science a pour objectif la connaissance de ce qui est, non de ce qui
devrait être.
Scientifique (il est ingénieur de formation), Pareto cherche
à établir la sociologie scientifiquement comme la
physique ou la chimie ; or celles-ci ne peuvent parler de cause qu’en
produisant le phénomène qu’elles étudient dans des
conditions artificielles : il faut isoler artificiellement un
phénomène pour arriver à le connaître en
éliminant tout ce qui normalement le perturbe : une plume ne
« tombe » pas habituellement comme elle tombe dans le vide,
le principe d’attraction ne pourrait être affirmé à
partir de ce cas naturel. Mais on ne peut isoler ainsi les
phénomènes sociaux car il est de leur nature même
d’être d’une grande complexité (§100 à 119).
Pour arriver à l’équivalent de ce phénomène
scientifique ainsi rigoureusement déterminé dans les
autres sciences, Pareto fait appel à la méthode des
classifications, comme cela s’est fait dans les sciences naturelles
à leurs lents débuts (§32), et il utilise les
matériaux considérables fournis par l’ethnologie, mais
surtout par l’histoire, par les législations, par la presse et
par la littérature. Ainsi des faits apparaîtront qui
permettront de remonter à des principes comme on le fait dans
les sciences exactes (méthode inductive), puis de descendre des
principes aux faits et donc de les vérifier
expérimentalement: c’est ainsi que le classement de discours
publics fait apparaître les « résidus », cette
base affective à laquelle le discours public (et « public
» désigne ici celui qui nous est conservé, par
exemple la littérature) fait constamment appel ; c’est cette
analyse du langage qui met en évidence ces «
uniformités ».
Cette méthode évite
à Pareto de tomber dans le travers des sociologies
littéraires qui mettant en évidence un facteur dont
elles tirent tous les phénomènes sociaux (§1731)
et deviennent ainsi de véritables «
dérivations » ; elles se développent à
partir de principes qui n’ont pas d’assise scientifique : elles
méconnaissent les actions non logiques dont Pareto montre
l’existence au 2ème chapitre, et présentent un
système de sociologie logique constamment en but aux
réalités sociales non logiques (§249) comme on le
voit chez Comte par exemple ; la plupart des sociologies ont une base
subjective implicite, et usent de notions qui ne sont pas
définies avec rigueur : telles sont les théories qui
reposent sur la notion de progrès, les théories
humanitaires, les théories rationalistes ; nous pouvons y
ajouter aujourd’hui les théories mondialistes qui prennent
souvent la forme de théories humanitaires, et les
théories alter mondialistes qui s’opposent essentiellement aux
précédentes sur leur appréciation du
progrès et donc sur une base affective ; l’alter
mondialisme dénonce le progrès au nom de la sauvegarde de
la nature, notion qui demanderait elle aussi à être
clarifiée : la protection de la nature exige-t-elle vraiment la
réintroduction des loups dans les pâturages alpins et pas
celle de la mouche tsé-tsé en Afrique ?... On voit ainsi
les théoriciens passer subrepticement d’un domaine
prétendument scientifique au domaine éthique et glisser
dans le domaine politique.
S’efforçant de donner une
représentation des phénomènes sociologiques sur le
modèle mathématique, comme on peut le faire dans les
sciences exactes, Pareto reconnaît que la complexité est
telle que la mise en équation des facteurs sera peut-être
impossible (§2091 et §2092), les équations comportant
trop d’inconnues pour qu’on puisse les résoudre. Son effort de
classification aboutit quand même à un résultat
très important en montrant l’irrationnel, le résidu, sous
le rationnel apparent, les dérivations : il met ainsi en
évidence le pseudo logique comme phénomène
remarquable des sociétés humaines et du discours public,
en particulier politique. Il ne s’agit pas pour lui de refuser ce qui
n’est pas rigoureusement logique : ce serait expulser une part
essentielle des matériaux sociologiques ; il s’agit de mettre le
pseudo logique à sa place : c’est un produit de l’instinct des
combinaisons et c’est d’ailleurs à travers ses productions que
nous découvrons les autres « résidus »
auxquels ses productions font si souvent appel. La préface au
« Traité de sociologie générale »
faite par Raymond Aron est centrée sur l’accueil qui lui
fut fait par l’ensemble des sociologues et qui fut loin de lui
être favorable. Faut-il s’en étonner puisque Pareto voit
dans les « intellectuels », philosophes, sociologues, et
ajouterons-nous aujourd’hui politologues, des fournisseurs de
dérivations ? ( §2229
§2328 §2387 entre autres)
L’établissement des faits
grâce à l’effort de classification permet de
dégager des principes puis de redescendre des principes vers les
faits, comme dans les autres sciences, en admettant d’ailleurs que les
principes ne sont pas des absolus mais des hypothèses
suggérées par les faits et qu’ils peuvent, comme c’est le
cas en physique par exemple, être en quelque sorte
détrônés par d’autres principes, à
l’occasion de la découverte d’autres faits. Pareto
précise d’ailleurs, chemin faisant, les rapports de
l’économie et de la sociologie : on ne pouvait obtenir de
l’économie la connaissance de divers effets pourtant de nature
économique. « Il fallait en combiner l’étude
avec celle d’une autre science, plus générale, qui, nous
enseignant à faire peu de cas des dérivations, au moyen
desquelles on créait des théories erronées, nous
montrât combien nombreuses étaient les forces qui agissent
réellement sur les phénomènes, et quelle
était leur nature. Ces phénomènes, bien que
strictement économiques en apparence, dépendaient en
réalité d’autres phénomènes sociaux.
» (§2219) Révélation éclairante sur les
phénomènes qui perturbent la science économique,
tant théorique qu’appliquée !
*
* *
L’équilibre social
Cet équilibre est
à considérer dans une société donnée
: « Son existence est déjà un fait (…) si le fait
de l’existence de la société est donné, les faits
qui se produisent dans cette société ne sont plus
entièrement arbitraires (…) il faut qu’ils satisfassent à
certaines conditions » (§2089). Ainsi il ne s’agit pas d’une
sociologie pour sociétés idéales donc fictives ;
bien plus, on peut s’interroger, sur la possibilité de telles
sociétés lorsqu’on considère les
éléments énumérés par Pareto :
« Reportons notre attention sur l’ensemble des
éléments dont dépend l’équilibre social ;
et puisque nous ne pouvons malheureusement pas les considérer
tous et tenir rigoureusement compte de la mutuelle dépendance
(…) nous considérerons un nombre restreint de catégories
que nous choisirons naturellement parmi les plus importantes et que
nous étendrons ensuite peu à peu, pour y ranger le plus
possible d’éléments » (§2203)
Or ces éléments les
plus importants dont dépend l’équilibre d’une
société sont les résidus, les
intérêts, les dérivations, et, quatrième
élément,
l’hétérogénéité et la circulation
sociale. Ces quatre types d’éléments, Pareto les examine
chacun dans leurs rapports avec les trois autres. Mais « il faut
avoir à l’esprit que les actions et les réactions se
suivent indéfiniment (…) L’état d’équilibre
concret que l’on observe en une société est une
conséquence de toutes ces actions et réactions »
(§2207). La notion d’équilibre ne comporte aucun jugement
éthique (§125), et cet équilibre est instable
(§2069).
On s’aperçoit que les
résidus ont une influence considérable sur les
phénomènes sociaux, puisqu’ils déterminent les
actions humaines (§1729) et comme leur évolution s’effectue
sur un temps très long il apparaît que « les
dérivations agissent peu ou point sur les résidus »
(§2211) « En général une dérivation est
acceptée, moins parce qu’elle persuade les gens, que parce
qu’elle exprime sous une forme claire des idées que ces gens ont
déjà d’une manière confuse. (…) Une fois la
dérivation acceptée, elle accroît la force et la
vigueur des sentiments qui, de cette façon, trouvent la
manière de s’exprimer. » (§1747). C’est dans ce
contexte que Pareto étudie l’influence présumée de
la littérature (§1753) et celle de la presse (§1755
à 1760, autres références : §2262-2306-2328
entre autres) et le problème de la censure.
Ainsi la question qui se pose est de
savoir dans quelle mesure les dérivations peuvent influencer les
résidus. Assez peu constate Pareto : en prenant l’histoire sur
le long terme on s’aperçoit que les résidus ne changent
que très lentement. Constatation très importante pour
notre époque où l’inflation et la rapidité
d’évolution des dérivations produites par les
médias pourraient nous amener à croire le contraire, bien
que nous voyons que le progressisme par exemple, hier
omniprésent, n’est même plus évoqué par les
partis politiques qui s’en réclamaient avant l’éclatement
pourtant récent de l’U.R.S.S. ; on ne les entend plus se
revendiquer comme représentant des « forces de
progrès » et les peuples apparemment unifiés
très longtemps par l’empire soviétique ont repris
visiblement leur identité respective. « Aucun gouvernement
ne dure en faisant exclusivement usage de la force » (§2202).
Pour Pareto, qui considère
surtout ce long terme à travers l’histoire du bassin
méditerranéen dont nous avons témoignage depuis
l’Antiquité, c’est l’excès d’instinct des combinaisons
qui a perdu Athènes et l’a empêché de
résister à ses envahisseurs tandis que
l’excès de persistance des agrégats a
empêché Sparte de s’adapter, entre autre, aux
évolutions stratégiques. Rome en revanche présente
un équilibre entre les deux qui lui a permis de durer,
malgré ses conflits internes, tant que la notion de peuple
romain a correspondu à une réalité ethnique,
profondément bouleversée à la fin de l’empire
romain. Pour l’époque moderne, Pareto montre comment, sous
l’influence du prestige de la science, elle oscille entre les
résidus de l’instinct des combinaisons et la persistance des
agrégats : « il est de nombreux cas dans lesquels les
conclusions tirées des résidus de la persistance des
agrégats, obtenues grâce à « l’intuition
», se rapprochent de la réalité plus que les
conclusions de l’instinct des combinaisons (…) en de nombreux cas
ces dérivations paraissent si nuisibles, que toute
société qui ne veut pas tomber en décadence ou
périr doit nécessairement les repousser. Mais les
conséquences d’une prédominance exclusive des
résidus de la IIème classe ne sont pas moins nuisibles,
non seulement dans les arts et les sciences physiques, où cela
est évident, mais aussi sociale, où il est facile de voir
que, sans l’instinct des combinaisons et l’emploi du raisonnement
expérimental, tout progrès est impossible.»
(§2340)
Les élites
Lorsqu’on s’intéresse au
rapport entre instinct des combinaisons et persistance des
agrégats, il faut le considérer dans l’ensemble de la
société mais aussi dans ses élites. Il est normal
en effet que l’instinct des combinaisons soit plus important dans
l’élite que dans le reste de la société. Là
encore on peut saluer l’esprit scientifique de Pareto : on ne peut
utiliser le terme d’élite sans le définir avec un minimum
de rigueur ; nous appellerons ainsi « ceux qui ont les
indices les plus élevés dans la branche où ils
déploient leur activité » (§2031) et au
§2027 il indique comment on peut attribuer de tels indices, d’une
manière à la fois pragmatique et scientifique en prenant
des exemples qui ne manqueront pas de réjouir le lecteur. C’est
d’ailleurs de manière pragmatique qu’il divise ainsi la
société en deux couches, une couche supérieure et
une couche inférieure, et non pas de manière
polémique comme le fait Marx, car Pareto s’intéresse
particulièrement à la circulation des élites et
récuse « l’audacieuse dichotomie » par laquelle Marx
réduit la société à deux classes
(§830) alors qu’elle est hétérogène (voir
entre autre §1754 §1725 §2025). On peut trouver en effet
une réelle circulation des élites dans certaines
sociétés apparemment très fermées et un
blocage de la circulation des élites dans des
sociétés officiellement ouvertes à cette
circulation (§2046).
Parmi les élites le
sociologue distingue entre élite gouvernementale et élite
non gouvernementale. L’élite gouvernementale étant celle
qui participe au gouvernement, on s’aperçoit qu’elle est assez
large : il faut y inclure les élites officielles (§2035:
énumération) mais aussi les élites
gouvernementales non apparentes (§2253).
« La classe gouvernante
n’est pas homogène. Elle-même a un gouvernement et une
classe plus restreinte ou un chef, un comité qui effectivement
et pratiquement prédomine. (…)La partie principale du
phénomène c’est l’organisation, et non pas la
volonté consciente des individus, qui, dans certains cas,
peuvent même être entraînés par l’organisation
là où leur volonté consciente ne les porterait pas
(…) Les « spéculateurs » sont des hommes qui se
préoccupent simplement de leurs affaires, et chez lesquels les
résidus de la Iére classe sont puissants. Ils s’en
servent pour tâcher de gagner de l’argent, et se meuvent selon la
ligne de moindre résistance, comme le font en somme tous les
hommes. (…) Mais l’accord (entre eux) se produit spontanément,
parce que si, en des circonstances données, il y a une ligne de
plus grand profit et de moindre résistance, la plupart de ceux
qui la cherche la trouveront (…) Mais d’autres fois, il arrivera aussi
que mus par les forces de l’organisation dont ils font partie, leur
volonté sera récalcitrante, et ils poursuivront
involontairement la ligne de conduite qu’implique leur organisation
» (§2254). Ainsi en ce qui concerne l’élite
politique, elle dépend d’une organisation qui dépasse la
volonté des élus et souvent aussi les projets des chefs
de l’organisation comme en témoigne les confidences de
Waldeck-Rousseau d’où l’inanité des programmes politiques
( §2253 note). A propos des scandales politiques Pareto constate
qu’ils ne sont en rien exceptionnels ainsi qu’on le dit
généralement, puisqu’on les rencontre tout au long de
l’histoire, mais résultent de l’organisation politique
elle-même.
On donne souvent au terme «
spéculateur », sous l’influence des théories
socialistes, un sens péjoratif. Lorsque Pareto emploie ce terme
il renvoie à une typologie psychologique : ils s’agit des
individus chez qui dominent l’instinct des combinaisons qui peut
s’exercer dans la finance, mais aussi dans l’industrie, le commerce, la
recherche intellectuelle, scientifique ou non, et dans la politique.
« A notre époque, par exemple, le développement
considérable de la production économique, l’extension de
la civilisation à des pays nouveaux, l’augmentation notable de
l’aisance des populations civilisées sont dus en grande partie
à l’œuvre des spéculateurs ; mais ceux-ci ont pu
l’accomplir, parce qu’ils sortaient de populations où il y avait
encore en abondance des résidus de la IIe classe. Il est
douteux, il est même peu probable qu’on puisse réaliser de
tels avantages si, dans la population ou même seulement dans la
classe gouvernante, les résidus de IIème classe
diminuaient beaucoup » (§2254). Ainsi pas de hasard dans les
découvertes de Pasteur ou dans la tragédie du sang
contaminé.
La circulation des élites
C’est un des grands thèmes
de la sociologie parétienne, et lorsqu’on lit certains comptes
rendus des débats parlementaires, en France et en Italie en 1913
et 1914, on comprend son intérêt tant est sidérante
la légèreté des élus à la veille de
« la grande Guerre », qui a fauché des millions
d’hommes. Mais les débats parlementaires peu avant la guerre de
1870 ne sont pas de meilleure inspiration (§2463 note 3) ;
l’histoire n’apprend rien aux peuples constate Pareto. Il
développe à ce sujet deux exemples édifiants, l’un
pris dans l’histoire de la Grèce antique (§2423 et
suivants), l’autre dans l’histoire moderne des rapports France
Allemagne (§2450 et suivants) ; on constate qu’il n’exonère
pas les peuples des méfaits de leurs gouvernants.
*
* *
« Lorsque dans un pays, les
classes qui, pour un motif quelconque, étaient demeurées
longtemps séparées, se mélangent tout à
coup, ou plus généralement quand la circulation des
élites acquiert brusquement une intensité notable
après avoir été stagnante, on observe presque
toujours une augmentation dans la prospérité
intellectuelle, économique, politique du pays. C’est ainsi
que les époques de transition entre un régime
oligarchique et un régime quelque peu démocratique, sont
très souvent des époques de prospérité
» (§2485). En revanche les périodes de
décadence sont marquées par la rigidité sociale.
Le Bas Empire de ce point de vue est tout à fait
caractéristique ; le pouvoir a fixé chacun dans un
état professionnel héréditaire et interdit d’en
changer : « Septime Sévère institua des
corporations d’arts et de métiers. Cette organisation s’accrut
ensuite et prospéra, se rapprochant de celles qu’on voudrait
instaurer aujourd’hui avec les syndicats obligatoires. Peu à
peu, l’artisan est attaché à son métier,
l’agriculteur à la glèbe, l’augustalis à sa
corporation, le décurion à la curie. Tous
s’efforçaient de se délier et de fuir ; mais le
gouvernement donnait la chasse aux fugitifs (…) ils étaient
ramenés aux fonctions auxquelles eux et leurs descendants
devaient pour toujours rester attachés » (§ 2607),
parallèlement « La production de richesse diminue et le
gaspillage en augmente à cause des nombreuses charges
imposées aux riches. » (§ 2608) L’étude de
Ramsay Mac Mullen sur « Le déclin de Rome et la corruption
du pouvoir » (ed. Les Belles Lettres 1991) confirme cette analyse
et témoigne d’ailleurs aussi de la persistance des
agrégats chez le peuple égyptien, malgré
l’hellénisation de ses élites.
*
* *
Pour certains métiers,
remarque Pareto, les candidats sont soumis à examen et, s’il
arrive que l’examen laisse passer malencontreusement des candidats qui
ne sont pas au niveau cela est statistiquement l’exception ; «
ces exceptions sont beaucoup plus considérables en ce qui
concerne l’élite » : « pour bien des branches
de l’activité humaine, les étiquettes sont obtenues
directement par chaque individu, tandis que pour l’élite une
partie des étiquettes sont héréditaires ; par
exemple celle de la richesse (…) Aujourd’hui (…) si
l’hérédité directe a disparu,
l’hérédité indirecte demeure puissante »
(§2035 et 2036) et, ajoute-t-il plus loin, « La richesse, la
parenté, les relations sont utiles en beaucoup d’autres cas et
font donner à qui ne devrait pas l’avoir l’étiquette de
l’élite en général ou de l’élite
gouvernementale en particulier ». « Si toutes ces
déviations du type étaient peu importantes, on pourrait
les négliger, comme on les néglige en pratique, quand
dans les cas où pour exercer une fonction, un diplôme est
exigé » (§2038) « Mais il n’en est pas ainsi ;
les cas réels que nous devons considérer dans nos
sociétés diffèrent de ces deux –là. Les
variations sont trop nombreuses pour être
négligées. Leur nombre est variable ; et de cette
variation résultent des phénomènes d’une grande
importance pour l’équilibre social » (§2040)
Il est normal que l’instinct des
combinaisons soit plus développé dans l’élite que
dans le reste de la société et ce n’est pas un mal en soi
: on peut même apprécier que l’élite ait une vue
plus large, dans l’espace et dans le temps, des réalités
sociales et économiques, qui permette des combinaisons utiles
à la société. En revanche il arrive que, par le
choix qu’elle opère dans la sélection des membres qu’elle
fait entrer dans son sein, l’instinct des combinaisons l’emporte
à tel point qu’on n’y trouve plus de persistance des
agrégats, or « la principale utilité des sentiments
de persistance des agrégats est de s’opposer efficacement
à de nuisible tendances de l’intérêt individuel et
au déchaînement des passions ». (§2420)
L’élite non gouvernementale
n’est jamais très éloignée de l’élite
gouvernementale, ce qui se comprend fort bien : ceux qui
élaborent les lois orientent ainsi l’épargne dont les
entrepreneurs ont besoin, favorisent des protections par les mesures
douanières, commandent les grands travaux de la
collectivité… ce qui ne va pas sans contre partie
financière : ainsi de part et d’autre les deux types
d’élite ont intérêt à se fréquenter.
Cela entre donc dans l’organisation. (Il est évident que cet
intérêt doit nous être présent à
l’esprit lorsque nous entendons des déclarations publiques de
type politique de la part d’élites non gouvernementales.)
Le gouvernement
Il n’existe pratiquement que deux
moyens pour gouverner : « Dans toute l’histoire, le consentement
et la force apparaissent comme des moyens de gouverner »
(§2251) « A part quelques exceptions dont la principale est
celle des honneurs qu’un gouvernement peut accorder, des
dépenses sont nécessaires pour assurer tant le concours
de la force armée que celui de la clientèle. Il ne suffit
pas de vouloir employer ces moyens : il faut aussi pouvoir le faire.
Cela dépend en partie de la production de richesse, et cette
production elle-même n’est pas indépendante de la
manière dont on se sert de la force armée et des
clientèles. Le problème est donc complexe et doit
être analysé synthétiquement. Analytiquement, on
peut dire qu’en de nombreux cas la force armée coûte moins
que les clientèles ; mais il se peut qu’en certains cas
celles-ci soient plus favorables à la production de la richesse
» (§2258) « L’évolution «
démocratique » parait être en rapports
étroits avec l’emploi plus large du moyen de gouverner qui fait
appel à l’artifice et à la clientèle, par
opposition au moyen qui fait recours à la force. On vit cela
déjà vers la fin de la République, à Rome,
où se produisit le conflit précisément entre ces
deux moyens, et où, avec l’Empire, la force l’emporta. On le
voit mieux encore dans le temps présent, où le
régime d’un bon nombre de pays « démocratiques
» pourrait être défini : une féodalité
en grande partie économique où le principal moyen de
gouverner en usage est le jeu des clientèles »
(§2259). « Comme le firent déjà les
ploutocrates de la fin de la République romaine, nos
ploutocrates se préoccupent de gagner de l’argent, soit pour
eux-mêmes, soit pour assouvir les appétits de leurs
partisans et de leurs complices » (§2253) ; dans ce contexte
le respect des programmes n’a guère de sens et en note Pareto
donne des exemples empruntés à Robert de Jouvenel qui
cite les confidences écrites de Waldeck-Rousseau.
Pareto ne pense pas qu’il y
ait une grande différence entre les régimes : «
Quelle est la meilleure forme de régime politique ? Mais cette
question a peu ou point de sens, si l’on n’ajoute pas à quelle
société cette forme doit s’adapter, et si l’on n’explique
pas le terme meilleur » (§2239). « En fait, avec ou
sans suffrage universel, c’est toujours une oligarchie qui gouverne
» (§2183) – Aristote le disait déjà- et plus
loin il précise : « Dans les gouvernements absolus, seul
un souverain paraît en scène ; dans les gouvernements
démocratiques, c’est un parlement. Mais dans la coulisse se
trouvent ceux qui jouent un rôle important au gouvernement
effectif » (§2253). Remarquons que l’attribution des
ministères au jeu des chaises musicales confirme cette
analyse : derrière les Ministres qui passent les administrations
centrales demeurent ce dont témoigne bien la continuité
des politiques, par exemple à l’Education Nationale. Et Pareto
d’ajouter : dans certains cas « le souverain ne s’aperçoit
même pas de ce qu’on lui fait faire, et les parlements moins
encore qu’un chef ou qu’un roi avisé. Moins que tout autre s’en
aperçoit le souverain Démos ; et parfois cela a permis de
réaliser, contrairement à ses préjugés, des
améliorations des conditions sociales, ainsi que des mesures
opportunes pour la défense de la patrie (…). Mais très
souvent cela profite uniquement aux intérêts de ces
gouvernants ».
Coût des gouvernements
Compte tenu de cette analyse et du
fait que Pareto était économiste, on ne sera pas
étonné qu’il se soit intéressé au
coût des divers types de gouvernements(§ 2274) ; il en
distingue trois types : ceux qui font usage de la force
matérielle et des sentiments religieux : ils sont peu
coûteux mais ne stimulent pas la production, ni la circulation
des élites (quelques exemples), ceux qui, en nos régions,
font usage de la ruse : ils « sont coûteux et souvent
très coûteux, mais ils produisent aussi beaucoup et
parfois énormément. Il peut donc y avoir un
excédent de production sur les dépenses, tel qu’il assure
une grande prospérité au pays ; mais il n’est nullement
certain que cet excédent, avec l’accroissement des
dépenses, ne puisse se réduire à de plus modestes
proportions, disparaître, et peut-être aussi se changer en
déficit » (§2276)
« Dans les périodes
où la prospérité économique croît, il
est beaucoup plus facile de gouverner que lorsqu’elle est stagnante
» (§2302), et Pareto remarque que « Désormais
la politique étrangère des Etats est presque
exclusivement économique, et la politique intérieure se
réduit aux conflits économiques » (§2300) ;
ainsi « pour pouvoir mettre en œuvre les combinaisons qui leur
sont indispensables, les gouvernements modernes sont
entraînés à dépenser, en un temps
donné, plus que ne comporteraient leurs recettes. Ils comblent
la différence en faisant de nouvelles dettes, avouées ou
dissimulées, qui leur permettent d’effectuer
immédiatement des dépenses dont ils rejettent le poids
sur l’avenir. Cet avenir s’éloigne d’autant plus que la
prospérité économique croît plus rapidement
; car, grâce à elle, le produit des impôts existants
s’accroît, sans nouvelles aggravations et les bonis des budgets
futurs de l’Etat peuvent au moins en partie, servir à payer les
déficits des budgets passés. Nos gouvernements se sont
peu à peu accoutumés à cet état de chose,
pour eux si commode et agréable. Désormais ils escomptent
régulièrement les augmentations des budgets futurs pour
compenser les dépenses présentes » (§2306) et
Pareto d’énumérer un certain nombre de pratiques :
budgets spéciaux, extraordinaires, voire faire figurer le
montant de nouvelles dettes aux recettes de l’Etat… La longue note qui
accompagne ce § montre ces procédés en œuvre dans
les années 1912 et 1913 en Italie mais aussi en France et la
note du § 2307 donne une analyse concrète qui montre
comment fonctionne ce système de clientélisme massif par
lequel on crée ainsi des emplois dans les administrations, avec
cette conclusion qui n’a rien d’inattendue « pour suivre cette
voie il faut de l’argent, beaucoup d’argent ».
Entre candidats politiques
la concurrence est grande et « seuls viennent à flot les
hommes chez lesquels existent des instincts de combinaison en grande
abondance. (…)Les candidats députés devaient faire des
promesses aux électeurs, les candidats ministres doivent faire
des promesses aux députés et s’engager à
travailler dans l’intérêt de ceux-ci et de leur
clientèle politique. (…) Les ministres ne disposent pas de
coffres dont ils puissent tirer l’argent à poignée (…).
Il faut, avec un art subtil, trouver dans le domaine économique
des combinaisons de protection économique, de faveurs aux
banques, aux trusts, de monopoles, de réformes fiscales, etc, et
dans les autres domaines des combinaisons de pression sur les
tribunaux, de distribution d’avantages honorifiques profitant à
ceux qui soutiennent le pouvoir » (§2268). Comment le
député qui passe son temps à faire des
démarches pour sa « clientèle »,
pourrait-il demander des comptes au ministre sur sa gestion? Cette
organisation est bien celle d’une « ploutocratie
démagogique ».
« Cette
façon d’agir- constate Pareto- ne provoque pas de graves
difficultés dans les périodes de rapide augmentation de
prospérité économique : l’augmentation des
recettes du budget couvre les supercheries du passé et l’on
remet à l’avenir le soin d’amender celles du présent.
Mais les difficultés surgissent dans les périodes de
calme ; elles deviendraient bien plus grandes s’il se produisait
une période un peu longue de régression
économique. L’organisation sociale actuelle est telle que
peut-être aucun gouvernement ne pourrait surmonter un tel danger,
et qu’il se produirait de terribles catastrophes, d’une
intensité bien plus grande que celles dont nous parle
l’histoire. Même la stagnation économique peut
n’être pas exempte de dangers.» (§ 2307) « Mais
négligeons ces éventualités hypothétiques
» (§2308) …
« Supposons que la classe
gouvernante A veuille faire accepter une certaine mesure X dont elle
fait son profit ; il est évident qu’il lui est avantageux de
donner le nom de « besoin social » à cette mesure
» et d’essayer de le « faire croire à la classe
gouvernée qui n’en tire aucun avantage et en fait les frais
» (§2272) et plus loin « Si on regarde uniquement la
réalité , on voit aussitôt que les gouvernements
s’efforcent de retirer tout ce qu’ils peuvent de leurs contribuables,
et qu’ils ne sont jamais retenus par le fait qu’ils n’auraient pas de
« besoins » à satisfaire. Le seul tempérament
est la résistance des contribuables » (§2273). Bien
entendu il est nécessaire de dissimuler ces pratiques sous le
voile des dérivations : l’anticléricalisme de la
IIIème République a permis l’évaporation du
milliard des Congrégations que quelque instinct des combinaisons
aurait pu permettre aux catholiques de sauver s’ils ne s’étaient
obnubilés sur l’agression religieuse (§2315). On voit bien
là un rôle des dérivations qui est de distraire le
contribuable de l’objet réel de la mesure. Pareto rappelle que
les trésors sacrés ont toujours faits l’objet de
convoitise pour les gouvernements en mal de fonds : l’histoire du
Trésor de Delphes, tantôt pillé, tantôt
« protégé » par le pouvoir politique en
témoigne (§2316 note 1). De nos jours en France il ne reste
plus guère de trésor « sacré », ce
sont les industries, les banques et les assurances qui font l’objet de
« protection », tantôt par nationalisation,
tantôt par privatisations savamment aménagées,
avec, chaque fois qu’il y a des « mécomptes », une
facture assumée par le contribuable et, pour la nation, des
sources de prospérité parfois définitivement
sinistrées. Pareto constate que dans le traitement
médiatique des scandales financiers, le point de vue «
éthique » est souvent substitué au point de vue de
l’objectif pratique ce qui permet de le dissimuler car il est
politiquement plus dangereux pour la classe politique : en effet on
attire ainsi l’attention sur la malhonnêteté d’un homme ou
d’un parti et on la détourne du fonctionnement de «
l’organisation » ; il remarque aussi que l’opposition n’exploite
jamais ces scandales à fond, n’excluant pas de procéder
de même manière quand elle sera au pouvoir (§2262).
Ce qui montre bien que c’est « l’organisation » même
qui est en jeu.
Pareto ne désigne aucun
parti spécialement, car tous les partis qui accèdent au
pouvoir agissent de même : voir sa distinction à ce sujet
entre les partis qui s’acheminent au gouvernement et les partis
intransigeants (§2268) : « on ne devient
député qu’en payant ou bien en accordant, et plus encore
en promettant, des faveurs gouvernementales (…) On peut donc être
sûr que dans les partis qui s’acheminent au gouvernement, les
résidus de la Ière classe prédominent de beaucoup.
Il ne peut en être autrement avec les organisations
présentes » insiste-t-il : aussi la persistance des
agrégats diminue-t-elle nécessairement dans la classe
gouvernante, si elle n’est pas renouvelée par l’arrivée
de nouvelles élites issues de la société civile.
On comprend donc l’importance de la circulation des élites.
Le blocage de la circulation des élites
« Très
général est le phénomène des aristocraties
qui, d’abord ouvertes, finissent par se fermer ou par s’efforcer de se
fermer » (§ 2494) et Pareto énumère «
les différents moyens d’éliminer les individus
possédant des qualités supérieures et
capables de nuire à la domination de la classe dominante »
( (§2477) :1° la mort 2° Les persécutions qui ne
vont pas jusqu’à la peine capitale : la prison, la ruine
financière, l’éloignement des fonctions publiques,
3°l’exil et l’ostracisme, 4° l’appel de la classe gouvernante,
à condition de la servir, de tout individu qui pourrait lui
devenir dangereux, dans ce cas il n’y a pas circulation des
élites car ces serviteurs ne modifient pas les manières
d’être de la ploutocratie démagogique (§2482 et
2483)
Pareto nous met en garde
(§2046) : il peut y avoir circulation des élites dans une
société apparemment fermée et inversement un
blocage de la circulation des élites dans une
société officiellement ouverte, ainsi « Si tous
ceux qui s’enrichissent font partie de la classe gouvernante, mais que
personne ne s’enrichisse, c’est exactement comme si cette classe
était fermée » (§2046); les impôts
jouent en effet un rôle considérable dans ce processus
mais aussi la formation intellectuelle, de nos jours surtout, alors que
le monopole d’Etat peut, par diverses mesures administratives, en faire
un privilège réservé aux enfants de
l’élite, (ce qui était contraire à l’air du temps
à l’époque où écrit Pareto), tandis que
l’instauration de diplômes et de réglementations en tout
genre peut bloquer l’ouverture de la
concurrence.
Pareto montre ce processus en
œuvre à Athènes où, sur proposition de
Périclès, « les Athéniens
décrétèrent (…) que seuls seraient citoyens
athéniens ceux qui étaient nés de père et
de mère athéniens », il apparaît nettement
qu’il s’agit « d’être moins nombreux à profiter de
l’argent extorqué à leurs alliés » (§
2509), même si « il y eut irrégulièrement de
brusques admissions d’un grand nombre de citoyens. Pourtant elles ne
correspondaient nullement
aux
choix qu’opère ordinairement la circulation des élites
» : Clisthène donna le droit de cité à un
grand nombre de gens, probablement afin de renforcer le parti
plébéien dont il était le chef, par exemple les
habitants de Platée, chassés de leur cité ;
« il n’y eut jamais de circulation proprement dite »
(§2511). A Sparte « l’accès de la classe
privilégiée était fermée mais non pas la
sortie» (§2496). A Venise « l’énergie du
caractère était un motif de mise à l’écart
» mais « la qualité de patricien (…) restait acquise
même au citoyen déchu » (§2501).
Ce blocage de la circulation des
élites est lourd de conséquences et l’exemple de Venise
est intéressant à ce titre : « Venise fit preuve
d’endurance dans l’infortune ; elle manqua d’ardeur dans le
succès », ses galères ont joué le rôle
principal à la bataille de Lépante, Venise n’a pourtant
pas participé aux grandes découvertes en Amérique
ni aux Indes orientales « quand ces découvertes eurent
lieu, Venise était la première puissance maritime du
monde (…) les prudents Vénitiens, après
Lépante se retirèrent à Corfou (…) Les
dernières années de la République furent celles
d’une extrême décadence et d’une grande misère.
Venise n’avait plus aucune puissance, même sur mer» mais
l’aristocratie s’est occupée avec succès à veiller
sur son propre pouvoir et à la sérénité des
vénitiens en particulier par rapport au pouvoir pontifical. (
§2504 et 2505) La pauvreté des résidus de
2ème classe « fut aussi du moins en partie cause de la
chute de la République » (§2507). Pareto parle
à ce sujet de deux « utilités »,
utilité présente et utilité future et tel est bien
l’angle sous lequel il faut considérer la circulation des
élites ; pour sauvegarder sa place, l’élite au pouvoir
privilégie coûte que coûte sa clientèle
jusqu’à sacrifier l’avenir au présent : « Les
desseins de la classe gouvernante ne portent pas sur un temps trop
lointain. La prédominance des instincts des combinaisons et
l’affaiblissement de la persistance des agrégats font que la
classe gouvernante se contente du présent et se soucie moins de
l’avenir. (…) Les intérêts présents ou d’un avenir
prochain, ainsi que les intérêts matériels,
prévalent sur les intérêts d’un avenir lointain et
sur les intérêts idéaux des collectivités et
de la patrie » (§2178) ; autrement dit les
intérêts privés immédiats de la classe
dirigeante l’emportent sur ceux de la patrie.
Dira-t-on que l’exemple du Bas
Empire ne peut éclairer la situation des sociétés
actuelles ? L’exemple des sociétés socialistes montre
qu’elles ont mieux contrôlé la circulation des
élites que la redistribution des richesses. Les virtuoses de
l’instinct des combinaisons perdent évidemment cette persistance
des agrégats qui les relie aux gouvernés et les font
appartenir à la même société : on a alors
deux couches de population étrangères l’une à
l’autre et chacune attend sa prospérité de l’autre,
même si les dérivations s’efforcent le dissimuler,
surtout en période électorale. A une époque de
forte mondialisation on peut craindre que les gouvernants soient
reliés par les résidus de type 4 à une
société autre que celle qui justifie leur existence,
c’est sans doute pourquoi ils préconisent un melting-pot qui
leur paraît normal et qui est sans doute avantageux pour certains
d’entre eux.
Ainsi les gouvernés
deviennent classe sujette. Une prédominance excessive de
l’instinct des combinaisons fait courir un risque grave à la
société : « celui qui est habitué à
juger commercialement une opération d’après son doit et
son avoir en argent, celui-là est facilement incliné
à acheter la paix. Il se peut que cette opération
considérée en elle-même soit bonne parce que la
guerre aurait coûté plus d’argent que le prix payé
pour la paix. Mais l’expérience montre qu’à la longue,
s’ajoutant à celles qui suivent inévitablement, cette
opération a pour effet d’entraîner un peuple à sa
ruine » (§2179).
Perturbations de la stabilité sociale
« Si, dès qu’une
collectivité, petite ou grande, n’était pas contente de
certaines règles fixées dans la société
dont elle fait partie, elle recourait aux armes pour supprimer ces
règles, la société elle-même se dissoudrait.
La stabilité sociale est si utile que pour la maintenir il est
avantageux de recourir à des buts imaginaires (…) et de se
résigner à souffrir certains dommages réels. Pour
qu’il soit utile de troubler la stabilité sociale , il faut que
ces dommages soient très graves» (§2184) La
stabilité sociale est donc très utile, mais, compte tenu
du danger que constitue le blocage de la circulation des élites,
une révolution peut être une réaction salutaire
d’autant que « si l’on gouvernait seulement avec la ruse, la
fourberie et les combinaisons, le pouvoir de la classe chez laquelle
les résidus de l’instinct des combinaisons l’emportent de
beaucoup serait très durable. Il prendrait fin seulement quand
la classe se dissocierait d’elle-même par
dégénérescence sénile. (…) Le peuple chez
lequel prédominent les résidus de la persistance des
agrégats les apporte dans le classe gouvernante, soit par
infiltration (circulation des élites), soit par secousses au
moyen des révolutions »(§2228). Ainsi « On ne
peut pas affirmer d’une façon générale que la
stabilité soit toujours utile, ni que le changement le soit
toujours » (§2195)
Contrairement à ce qu’on pourrait
penser, les révolutions sont plutôt le fait des «
spéculateurs » que de « conservateurs ».
« Sociologie de la révolution », ouvrage dans lequel
Jules Monnerot analyse et compare les diverses révolutions que
l’histoire nous fait connaître montre que c’est lorsque les
élites ne sont plus à la hauteur de leur tâche
qu’elles utilisent le blocage de la circulation des élites pour
défendre leur place contre une concurrence qu’elles ne sont plus
aptes à affronter. Il est évident qu’elles deviennent
alors dangereuses (§2191). Pareto remarque à
différentes reprises qu’elles ne comprennent même plus
alors et sous estiment cette persistance des agrégats du peuple
qu’elles sont sensées représenter : « les chefs
avaient oublié que chez le peuple persistait cet
idéalisme qu’eux-mêmes avaient oublié »
(§2309) : on trouve cette remarque à plusieurs reprises (ex
§2255). Cela se comprend car « la proportion des
résidus de la 1ère classe et de la 2ème change
avec le temps dans les différentes couches sociales (…) on
peut décrire le phénomène en disant que, dans la
couche supérieure, les résidus de la deuxième
classe s’affaiblissent peu à peu jusqu’à ce qu’une
marée, montant de la couche inférieure, vienne de temps
en temps les renforcer » (§2048). En bloquant les
élites venues des couches inférieures, l’aristocratie au
pouvoir condamne la société à la décadence.
La révolution française « apparaît tout
à fait comme (…) un phénomène dépendant de
la circulation des élites », ce que confirme
l’étude de Jules
Monnerot.
*
* *
Quel bilan peut-on faire de la
sociologie de Pareto ? Une science doit être jugée
à ce qu’elle permet de comprendre et il est difficile d’affirmer
que les analyses faites par Pareto sous la IIIème
République avant 1914 ne s’appliquent pas à la
Vème. Un simple fait est éclairant : le
régionalisation a donné lieu en France à un
transfert de charges de l’Etat aux régions ; les impôts
des régions augmentent, ceux de l’Etat n’ont pas baissé.
Il y a donc une « déperdition » quelque part. Outre
le fait que la régionalisation ne se justifie pas alors qu’on
demande aux travailleurs d’être plus mobiles, les explications
données pour ces transferts ressemblent beaucoup à des
dérivations recouvrant une augmentation considérable de
la fiscalité. Où va le trop perçu ? L’entretien
accordé au Figaro Economie du 20 IX 05 par Alain Lambert, ancien
Ministre du Budget, confirme l’analyse de Pareto : « Les
avantages fiscaux excessifs sont extraordinairement sensibles et
politiques quand ils touchent par exemple à l’Outre Mer et au
logement » ; ces exemples paraissent bien limitatifs ! et ils
demanderaient à être analysés : comment les
avantages fiscaux pour le logement ont-ils réussi à
expulser les classes moyennes des grandes villes et des villes
côtières (voir Nice-Matin du 2 VII et du 24 VIII 2005 mais
aussi du 13 X 04), ce qui conduit à des dépenses
excessives de transport ? Les Français spoliés de leurs
héritages par la législation fiscale ont tout lieu de
s’interroger. Il peuvent trouver une réponse d’ailleurs dans le
livre de Ferdinand Mainzer « L’héritage de César
» (librairie Armand Colin 1937) où il écrit que les
proscriptions à la fin de la République « furent en
fait bien plus une opération financière que politique
» (p.89) et ajoute (p.92): «c’est alors qu’on fut à
même de faire quelques observations assez curieuses en
économie politique (…) le gros de la fortune d’un peuple ne se
trouve pas dans les mains de quelques centaines de millionnaires, mais
bien chez les centaines de milliers de gens appartenant à la
classe moyenne et chez les millions d’individus qui constituent le menu
peuple.» Est-ce un hasard si en France aujourd’hui des malheureux
paient un impôt sur la fortune (I.S.F.) parce que des
spéculateurs immobiliers du monde entier guignent
l’héritage légué par leur famille, pour y
construire?
Il est impossible de ne pas
soupçonner derrière les visibles incohérences
budgétaires, la force directrice des « spéculateurs
» qui influencent la législation. Derrière la
mégalomanie fiscale, on voit bien le clientélisme qui
refuse de diminuer la dépense publique ruineuse pour le pays,
mais on devine aussi un monde confus de « spéculateurs
», une nébuleuse qui aujourd’hui dépasse les
frontières que l’on supprime sans doute pour elle. Le
consommateur qui achète son gigot Union Européenne dans
un super marché des Alpes peut se demander si l’Australie et la
Nouvelle Zélande ont aussi introduit des loups dans leurs
pâturages, et s’interroger sur les dérivations concernant
le financement de la protection de la Nature. Si Pareto n’avait
inventé le terme de dérivation il y a un siècle,
l’incohérence politique actuelle est si flagrante qu’il serait
de toute façon inventé aujourd’hui.
Cela conduit évidemment
à s’interroger sur l’élite gouvernementale
c'est-à-dire les élus du suffrage universel : le fait de
manger, en période électorale, de la tête de veau
à la vinaigrette ne suffit plus à convaincre les paysans
eux-mêmes de quelque persistance des agrégats dans la
classe politique. La médiocrité du discours politique, en
baisse constante, tant sur la forme que sur le fond, depuis le
début de la Vème République est significative. Les
futurs de conviction (voir Aujourd’hui en France du 11 VII 2005) font
penser à « L’avenir radieux » de l’U.R.S.S. et les
photos de l’équipe ministérielle française
évoquent irrésistiblement une réunion au sommet de
G.O., ces gentils organisateurs du Club Méditerranée. La
déception d’un maire de Paris qui croit que les élections
présidentielles se jouent aux Jeux Olympiques montre que
la « France d’en Haut » (l’expression n’est pas de
Pareto !) est bien étrangère aux préoccupations de
la France. Tout se passe comme si la classe politique ne croyait plus
que dans l’efficacité de la médiatisation et ignorait ce
que les gouvernés attendent normalement des gouvernants :
« les effets produits sur la prospérité
économique et sociale, ceux de la défense contre les
agressions qui pourraient venir de l’étranger, ceux de la
sécurité publique, d’une bonne et prompte justice, de
certains travaux publics et d’un grand nombre d’autres fonctions
gouvernementales » (§2274). Sous ces rapports de l’existence
quotidienne, les gouvernants sont bien étrangers aux
gouvernés.
Ce phénomène de
crise entre la classe politique et les gouvernés, très
marqué en France, n’est sans doute pas absent ailleurs. Les
résultats négatifs des referendums sur la constitution
européenne sont clairs, même si en France la classe
politique fermée, installée au pouvoir prétend
l’ignorer. Ces résultats montrent bien d’ailleurs que les
dérivations sont mises en échec par la persistance des
agrégats. Il est manifeste que la sociologie de Pareto est un
instrument actuellement unique pour comprendre les
évènements politiques contemporains sous les
dérivations que Pareto nous aide à décrypter.
*
* *
Le lecteur qui serait
rebuté par la lecture d’un ouvrage d’un volume tel que
celui du « Traité de sociologie
générale » peut parfaitement en commencer la
lecture au chapitre VI, puisque l’auteur lui-même y invite d’une
certaine manière. Beaucoup seront alors tentés de
reprendre l’ensemble du
texte.