PLAN  LANGEVIN- WALLON


En annonçant sa volonté de porter à 35 heures le temps de présence des professeurs dans les établissements scolaires, Ségolène Royale ne pouvait manquer de déclencher une réaction du patron des syndicats enseignants de gauche ; mais il a su faire habilement dévier la question sur la gratuité des enseignements de soutien, soulignant qu’aujourd’hui des professeurs payés par l’état, font des heures supplémentaires rémunérées par des organisations de cours privés. Cette réponse n’est qu’une diversion destinée à rassurer la clientèle électorale acquise, dit-on, à la gauche dans ce milieu professionnel mais, ni l’un ni l’autre des protagonistes de cette fausse dialectique n’ignore que cette modification des emplois du temps du personnel enseignant est un des objectifs importants non encore réalisé du Plan Langevin-Wallon. Aussi il nous paraît nécessaire, pour que le public puisse comprendre les réformes infligées depuis 30 ans à notre système éducatif dans l’enseignement secondaire, de les rattacher à ce plan dont elles sont la concrétisation progressive à travers les réformes imposées par les gouvernements de droite et de gauche. Nous n’aborderons pas l’aspect enseignement supérieur.

 I  Introduction

   De considérations générales auxquelles nous pourrons nous intéresser ultérieurement, le Plan tire des principes généraux. L’introduction se présente donc ensuite avec deux sous-titres 1) Principes généraux 2) Conséquences de ces principes.
   La première conséquence est la coupure de l’enseignement secondaire en deux « cycles » : un cycle de 11 à 15 ans, et un cycle de 15 à18 ans. C’est ce qu’a réalisé la réforme Haby, à la demande du Président Giscard d’Estaing.
   Une difficulté de lecture du plan Langevin-Wallon tient au fait qu’il nomme 1er cycle l’enseignement élémentaire, 2ème ce que nous appelons aujourd’hui 1er cycle ou « collège » et 3ème cycle l’enseignement du lycée. L’appellation « Haby » permet de laisser croire qu’on a seulement scindé en deux étapes l’enseignement secondaire : en fait l’ensemble des trois « cycles » est appelé 1er degré, ce qui a évidemment une signification ; elle apparaît dans la 2ème conséquence.         
   2ème conséquence : « Tous les enfants entreront obligatoirement dans les établissements du 2ème puis du 3ème cycle. Ils y resteront jusqu’à 18 ans. L’obligation scolaire devra donc être prolongée de 4 années.» (5ème alinéa dans le sous-titre Conséquences. Edition I.P.N. sans date mais avec l’indication « imprimé par les ouvriers en grève active de l’Institut Pédagogique National à Montrouge », vraisemblablement en1968). Le baccalauréat, examen qui couronne ce cursus, ne donne pas droit d’entrer à l’Université (précisions données au chapitre 2). 


II Structure et organisation de l’enseignement

     Cycle 7-11 ans : enseignement commun à tous les enfants (ce n’est pas une innovation par rapport à l’école de Jules Ferry)
                                Méthodes : en rapport avec les aptitudes variables des enfants.
     Cycle 11-15 ans  « enseignement en partie commun en partie spécialisé. L’enseignement commun rassemble tous les enfants quelle que soit leur spécialisation(…) l’enseignement spécialisé comportera un choix d’activités permettant d’éprouver les goûts et les aptitudes des enfants (…) Ces activités prendront toutes les formes qui peuvent, en rapport avec l’âge, indiquer l’orientation scolaire, puis professionnelle qui conviendra ultérieurement à l’enfant »
                                  Méthode : pédagogie active. Dans les deux premières années « le passage d’une option à une autre devra toujours rester possible grâce à des méthodes rapides de rattrapage. Le rattrapage sera plus facile si, dans chaque option, les enfants ne sont pas répartis suivant la classe d’enseignement commun à laquelle ils appartiennent mais, selon la rapidité de leurs progrès dans l’option.»
   Remarques :1) De telles méthodes de rattrapage existent-elles ? le plan n’indique pas quelles options permettent de tels rattrapages, or, cela pose la question du rythme auquel les élèves que l’on rattrape ainsi, ont pu aller : n’auraient-ils pas perdu leur temps s’ils sont ainsi rattrapables ? Il est vrai que le rattrapage ne concerne que les seules options et pas « la classe d’enseignement commun.
                       2) Ce système de passage d’un groupe à l’autre a été expérimenté dans des collèges expérimentaux dans les années 70, et pas seulement, semble-t-il, dans les options : il a donné lieu effectivement à des emplois du temps épouvantables pour les professeurs car, pour que les élèves puissent ainsi changer à tout moment d’option ou de niveau dans une discipline, les emplois du temps sont pleins de trous : on comprend pourquoi Mme Ségolène Royal réclame 35 heures de présence des enseignants dans l’établissement ! On trouvera bien à les occuper pendant les heures de trou ! C’est vraiment traiter la qualification intellectuelle des professeurs avec désinvolture !
 
   « Tout enfant doit pouvoir être mis à l’épreuve d’une option quelconque. Il est indispensable que toutes les options figurent dans le même établissement avec l’enseignement commun. Il devra donc y avoir des établissements propres au 2ème cycle ». Cette rupture a été effectuée avec la réforme Haby qui distingue collège et lycée. ( loi de juillet 1975)
   Ce cycle 11-15 ans est appelé cycle d’orientation. Il prévoit une différence entre les deux premières années et les deux dernières, « il semble que l’assujettissement  à des options proprement dites doive intervenir seulement dans les deux dernières années » de ce cycle.
« A mesure qu’elles pourront se préciser d’âge en âge, les options ou les groupements d’options, devront acheminer l’enfant vers une des sections ou des branches d’enseignement entre lesquelles sera divisé le cycle suivant : (section théorique avec branches littéraires, scientifiques, techniques, section professionnelle et pratique)     
Remarques :1) il s’agit bien d’un cycle d’orientation en fonction des aptitudes (ce que nos programmes officiels actuels appellent « compétences »); les auteurs ne se demandent pas si cette longue et lente orientation ne lèse pas les élèves par une formation intellectuelle trop tardive : la question du développement et de la maturité de l’intelligence n’y est jamais posée. La question d’âge n’intervient dans ce plan qu’en ce qui concerne la manifestation des « aptitudes ». Ce plan a été élaboré à une époque où la Psychotechnique paraissait devoir régler les problèmes d’orientation.
                   2) on peut constater que l’orientation se fait au même âge pour tous les enfants, ainsi la formation « théorique » réservée au cycle suivant (15-18 ans) n’est qu’une adjonction de trois ans au cycle d’observation. Le collège est converti en quelque sorte en établissement spécialisé de psychotechnique, sans qu’on s’interroge sur d’éventuels retentissements sur la formation intellectuelle ; il y a donc des postulats implicites dans ce domaine, l’introduction affirmant « La réforme de notre enseignement doit être l’affirmation dans nos institutions du droit des jeunes à un développement complet », le report de la scolarité obligatoire à 18 ans semble indiquer que le développement est complet pour tous au même âge.
                   3) La question des contenus de l’enseignement est traitée au chapitre V.
   Cycle 15-18 ans (dit de détermination) : le Plan Langevin-Wallon prévoit trois orientations scolaires possibles :
A) section pratique « Les enfants chez qui les aptitudes manuelles l’emportent sur les aptitudes intellectuelles sont dirigés sur des écoles pratiques d’apprentissages »
B) section professionnelle « Les enfants susceptibles de fournir les cadres moyens de la production et qui manifestent plus d’aptitudes pour l’exécution que pour les études théoriques seront dirigés sur les écoles professionnelles : écoles commerciales, industrielles, agricoles, artistiques » (sic !)
Remarque :  certaines sections techniques de nos lycées correspondent à l’orientation B.
 
  C) section théorique : « Les enfants dont les aptitudes aux études théoriques auront été reconnues seront dirigés vers les enseignements qui les mèneront au baccalauréat ou aux épreuves qui lui seront substituées.
     « Ces enseignements seront spécialisés non sans possibilités de parties communes. A coté d’enseignements de base comme le français, l’histoire, une langue vivante pratique, ils commenceront des groupements à prédominance littéraire, scientifique ou technique.
     « Un groupement orienté vers l’étude des langues classiques et la
connaissance des civilisations antiques : Humanités classiques.
   « Un groupement fondé sur l’étude des langues modernes et la  connaissance de l’humanité présente : Humanités modernes.
     «  Un groupement tourné sur les sciences d’observation (  y compris la physique, la chimie, les mathématiques qui leur sont nécessaires) : Sciences pures.
   « Un groupement tourné vers les sciences constructives et les techniques y compris physique, chimie, mathématiques : Sciences techniques.
   
      « La section théorique achemine vers l’enseignement supérieur mais n’y donne pas directement accès.»
 Nous avons repris intégralement le texte concernant la section théorique.
Le cycle 15-18 ans appelle selon nous les remarques suivantes :
1) Comme on le voit, et contrairement à ce qui a été dit, les trois filières n’ont pas disparu : elles sont seulement reportées de 5ans ! Le problème de l’acceptation des choix effectués par le conseil des professeurs n’a pas de chance d’être mieux résolu que précédemment, quand les familles sont déçues or ces réactions des familles ont été un facteur important pour faire admettre « le collège unique » : le retard dans l’orientation est apparu aux familles comme la promesse pour leurs enfants d’atteindre au baccalauréat-fin d’études secondaire ; il y a là un grave malentendu puisque la section théorique n’est qu’une des trois sections proposées dans le cycle « lycée » ou 3ème cycle du Plan Langevin-Wallon et « ne donne pas directement accès » à l’enseignement supérieur. 
2) Les Humanités modernes : s’agit-il des langues modernes coupées de leurs sources culturelles classiques, par exemple ? « connaissance de l’humanité présente » : notion très imprécise qui ne recouvre rien en fait : la dominante de cette série est ou serait le présent, mais se réduire au présent, si tant est que ce soit possible, c’est éliminer la culture.
3) La distinction entre « sciences pures » et « sciences constructives » nous paraît tomber sous le coup de la critique formulée par le plan Langevin-Wallon lui-même à l’encontre de l’enseignement français qu’il juge trop théorique. En outre on s’interroge : y aurait-il des sciences non constructives ?
4) Faut-il admettre que les littéraires soient ignares en sciences ? Jusqu’aux années 60, le baccalauréat philo lettres comprenait des épreuves de sciences (biologie, physique et chimie) qui à notre connaissance ne tuaient pas les candidats et faisaient en sorte qu’ils ne soient pas étrangers à leur époque. Bien fait, un programme de biologie par exemple, donne une connaissance de l’homme qui permet de mieux comprendre l’évolution de la médecine à laquelle nous faisons tous appel.
5) Que de telles déterminations conduisent à un baccalauréat qui ne donne pas accès à l’enseignement supérieur est un aveu de l’affaiblissement culturel de ce cursus de 7 à 18 ans puisque l’enseignement du 2ème degré, ou propédeutique ou pré universitaire, que le plan prévoit d’ « intercaler » entre le premier degré et l’enseignement supérieur « a pour but de rendre à l’enseignement universitaire sa qualité.» Dont acte, mais il ne faut pas s’étonner si aujourd’hui une proportion considérable d’étudiants (40%) quitte l’université sans diplôme au bout de deux ans et cela correspond à ce que nous avons entendu en commission d’harmonisation où l’on trouvait que nous étions trop exigeants sur le niveau en français, le coordinateur déclarant « un patron n’embauche plus aujourd’hui au niveau baccalauréat. » Quel gâchis tout ce temps de scolarisation pour rien au bout du compte, ni embauche, ni culture! Ajoutons que la propédeutique a existé en Lettres et existe toujours dans d’autres branches (P.C.B.); elle a été créée, sans doute en prévision de l’application du plan Langevin Wallon, à une époque où les études sanctionnées par le baccalauréat donnaient aux jeunes gens une autonomie intellectuelle suffisante pour suivre des études supérieures ; en revanche aujourd’hui il n’en va plus de même, d’où le temps perdu par trop d’étudiants qui s’inscrivent quasi automatiquement en Université (ils y ont droit !) et en sortent sans diplôme. 
6) Les nombreuses modifications apportées aux épreuves et coefficients du baccalauréat depuis un quart de siècle témoignent de la difficulté de mettre en œuvre un plan fondé sur une conception totalement théorique de la psychologie, que l’expérience n’a pas vérifiée. Nous reviendrons sur ce point.


III Formation des Maîtres

Ce chapitre est directement à l’origine de la création des Instituts de Formation des Maîtres (I.U.F.M.), votée par la gauche et mise en œuvre par M. Bayrou, ministre de droite.
   Pour l’essentiel il supprime la distinction entre maîtres du primaire et maîtres du secondaire et y substitue la distinction entre maîtres de matière commune et maîtres de spécialité.
   Tous devront faire 2 années de formation pratique et théorique après le bac, elles « pourront, dans une certaine mesure, être un cycle d’orientation pré universitaire. La distinction pourra être faite entre les futurs maîtres qui s’intéressent surtout aux enfants, à leur psychologie, aux problèmes pédagogiques, et ceux que leurs goûts destinent plutôt aux études littéraires et scientifiques. »  
    « Les années d’école normale sont suivies pour tous par 2 années de licence à l’Université. Après la licence les maîtres seront répartis selon les goûts, les aptitudes, les études faites et les spécialités choisies entre les écoles maternelles et les trois cycles du 1er degré » c’est-à-dire entre l’école élémentaire, le collège et le lycée
   «  Les licenciés pourront préparer une agrégation » : phrase qui laisse perplexe car ce qui précède semble indiquer que tous auront une licence. On peut s’interroger aussi sur le niveau de qualification dans la spécialité que recouvre une licence si les deux premières années  sont consacrées uniformément à la formation pratique et théorique.


IV Organe de contrôle et de perfectionnement.


     Chapitre court. 1)Il comporte une critique « Trop souvent l’inspecteur est absorbé par des fonctions purement administratives aux dépens des tâches pédagogiques. » Il est préconisé « un stage prolongé dans un établissement  de hautes études pédagogiques. » Les inspecteurs « devront collaborer aux activités pédagogiques de ces écoles ou de ces centres de recherche et d’expérimentation qui seront créés auprès des universités »
            « 2) Le contrôle psychologique s’adresse aux élèves (…) Il répond à la
nécessité de connaître l’enfant dans ses particularités individuelles aussi bien que dans son évolution psychologique.»
 Il y a là disjonction de fonction entre le contrôle psychologique et les fonctions de l’enseignement « trop absorbantes pour laisser aux maîtres le loisir d’étudier et d’appliquer les méthodes d’investigation qui permettent de déterminer éventuellement pour chaque enfant les causes intellectuelles, caractérielles ou sociales de son comportement scolaire. » Ainsi s’ajoute un contrôle psychologique pour chapeauter les professeurs considérés inaptes à la fonction d’observation poussée, il est vrai, à un degré qui ne relève plus de l’enseignement !
 
Remarques : 1) par la disjonction  entre fonction enseignante et fonction psycho pédagogique on en arrive à une sorte d’ingénierie psychologique avec ses problèmes de rendement et d’utilisation optimale des aptitudes : « il faut pouvoir apprécier les conséquences psychologiques des méthodes éducatives. Le bon rendement scolaire n’est pas toujours un critère suffisant. Certains procédés pédagogiques peuvent être très efficaces, mais au prix d’une plus grande fatigue pour l’enfant ou au détriment d’autres aptitudes utiles, telles que la spontanéité, l’initiative etc. Des épreuves psychologiques bien choisies peuvent seules permettre d’établir ce bilan.» En fait les inspecteurs, dans leur spécialité, sont parfaitement capables de juger des méthodes et de leur efficacité, et des rapports entre le professeur et sa classe sans passer les élèves au scanner psychologique: se déplaçant dans toute la France, ils ont une expérience statistique. Les psychologues seraient-ils les seuls a pouvoir comprendre leurs contemporains ?
                     La confiance des auteurs du plan dans ce qui est loin d’être une science rigoureuse est excessive : mettons-les au défi de dire ce qu’est un « bon rendement scolaire », nous qui savons quels changements inattendus peut réserver un élève, tout au long de sa scolarité, dans son attitude par rapport à son travail! sans compter qu’il peut y avoir abus de pouvoir à soumettre les enfants à certaines enquêtes non demandées par les familles. Il semble qu’en 1999, M. Dubet se soit vu attribuer ce rôle d’évaluateur de pédagogie lorsque Mme S. Royal était ministre chargée de l’enseignement scolaire et, dans son livre « L’hypocrisie scolaire » (Seuil éditeur), il propose d’en régionaliser la pratique, considérant d’ailleurs que les professeurs ont trop de liberté pédagogique : l’autonomie des établissements qui, se manifeste par « le projet d’établissement », serait ainsi une autonomie très « pilotée ». Ainsi tend à s’instaurer, au dessus des enseignants de toute discipline, une couche superfétatoire de « chercheurs », « évaluateurs », contrôleurs de pédagogie dont on ne voit pas sur quoi s’appuie leur autorité.
                    2) On prétend que les professeurs « sont trop débordés » pour observer les élèves :cette remarque témoigne d’une méconnaissance totale de la profession : un enseignant est d’abord un bon observateur, et non comme le croient certains qui semblent ignorer tout de ce métier, un « distributeur de connaissances ». Aussi comprend-on la plainte de bien des élèves des I.U.F.M. contre une formation qui ne les prépare pas à leur métier. 


V Programmes, horaires, méthodes, sanctions des études.

      
C’est l’essentiel de cette réforme avec la réforme des structures, aussi y a-t-il des chevauchements entre les chapitres I, II et V ; cela explique qu’il ne soit fait au chapitre V aucune mention du cycle 15-18 ans traité au chapitre II.
Les programmes :
ils «  doivent indiquer ce qui sera enseigné par cycle et par année mais de façon large et souple c’est-à-dire que la distribution dans le temps de leurs matières ne doit pas être trop stricte afin de ne pas contrarier, par un compartimentage excessif, l’élan de curiosité qu’il faut chercher à susciter chez les enfants car c’est là un des buts essentiels de l’éducation si elle veut être absolument profitable. Ils ne fixeront pas non plus de façon irrévocable le détail des matières à enseigner, car il peut être avantageux de ne pas disperser à l’excès l’intérêt des élèves. »  
Remarques : 1)le détail de chaque discipline n’étant pas fixé, les programmes étant conçus « de manière large et souple », leur cohérence n’est pas assurée. On voit ici l’origine de ces tests collectifs nationaux de début d’année scolaire, par exemple en 6ème : ils ont essentiellement pour but de renseigner le service « évaluation » du ministère et sont parfaitement inutiles aux professeurs et aux élèves. Comme me l’a appris un ami corse qui connaissait bien son métier de censeur, c’est le contenu des programmes qui marque la progression dans chaque discipline. Par exemple ce qui compte dans un programme de physique, ce sont les notions à étudier (concrétisées par la définition des mesures), et leur progression ; pas l’histoire de la physique. Faute de pouvoir suivre la progression scolaire à travers les programmes, l’administration centrale a recours à ce système d’évaluation à posteriori.
2) le professeur ne conçoit pas sa discipline comme simple occasion de « susciter  la curiosité » mais comme participant à la formation de l’esprit : cette opposition de point de vue est manifeste entre le livre de M. Dubet « L’hypocrisie scolaire » (édition Seuil)  et l’essai de M. Adrien Barrot, « L’enseignement mis à mort » (édition Librio), parus l’un et l’autre en 2000 ; ce sont deux conceptions anthropologiques qui s’affrontent ; notons que si la psychologie des aptitudes s’était scientifiquement imposée, on n’aurait pas remplacé le terme « aptitude » par celui de compétence. L’évolution des neurosciences confirme le point de vue de M. A. Barrot.

Contenu de l’enseignement pour le cycle 6-11ans : « ce qui répond aux instruments indispensables de la connaissance ( lecture, écriture, calcul), ce qui enrichit les moyens d’expressions  (dessin, langage), toutes les activités qui peuvent développer les aptitudes d’observation » et « une langue étrangère d’usage courant, par la méthode directe ». On sait qu’il y a eu assez récemment une décision en ce sens, sans qu’ait été d’ailleurs bien prises en compte les précautions indiquées par le plan.
Contenu de l’enseignement commun dans le cycle 11-15 ans : il « comportera l’étude de la langue française, d’une langue étrangère, une formation intuitive aux mathématiques, l’observation du milieu et des notions d’histoire et de géographie susceptibles de développer chez l’enfant le sens des différences d’espace et de temps.»
Remarque : ce programme est marqué par le refus de ce qui peut être précis. Que recouvre cette « étude de la langue française » ? Est-elle semblable à celle d’une langue étrangère ? Le plan Langevin-Wallon manque nettement d’intérêt pour la littérature et cela se voit dans les programmes de Français actuels soumis à la linguistique plus qu’ils ne font appel à « l’esprit de finesse ». ( voir notre étude « Vos enfants n’aiment pas l’école, ont-ils tort ? »Qu’est-ce qu’une formation intuitive aux mathématiques ? Renvoie-t-elle à l’arithmétique, à la géométrie, à l’algèbre, autres ? Et ces notions d’histoire renvoient-elles à notre histoire ? A notre passé de Nation, à notre héritage ?  Pourquoi des « notions » et pas un enseignement de l’histoire ? Le sens du temps et même de l’espace s’acquiert-il par des « notions » ?
Ce cycle étant celui des options, pendant les deux premières années, celles-ci « consisteront en activités d’essai qui serviront aux maîtres à mieux connaître les enfants. » Ainsi jusqu’à 13 ans on n’enseigne pas, on observe ! ou plutôt, on enseigne pour observer et non pour former l’enfant intellectuellement.  « Dans les années suivantes, les groupes optionnels se répartiront en scientifiques, littéraires, techniques, artistiques. Selon le temps qui leur sera consacré, les options seront distinguées en options principales et secondaires. C’est parmi les options que figurera la langue classique ou moderne.»
Remarques :1) C’est le temps consacré qui distingue principal et secondaire. Une formation véritable exigerait au contraire que ce qui est essentiel dans la formation détermine le temps consacré.
                    2) on voit la perte sèche pour les études classiques, à la fois pour la familiarité avec notre culture et ses racines, et pour le perfectionnement en français, le latin étant la manière la plus efficace de travailler la grammaire française. Rappelons que penser en termes de connaissance n’est pas nécessairement penser en terme de formation : notre connaissance du code de la route ne participe pas à notre formation mentale comme c’est le cas de la grammaire et de l’étude des textes grecs et latins. Ce qui est manifeste en ce qui concerne les Humanités dites « classiques » (y en a-t-il d’autres ?) vaut aussi pour les enseignements scientifiques. Il est étrange qu’on parle d’enseignement du français sans jamais parler de littérature, comme si notre littérature ne participait pas à notre formation.  Il n’est pas vraisemblable que, sauf ténacité particulière des familles, les enfants commencent à 14 ans à la fois le latin et le grec. Mais il y a aujourd’hui à la tête de l’Etat des gens qui détestent notre culture.

Les horaires :
9 à 11 ans, 3heures par jour, 15 heures par semaines  
     11 à 13 ans, 20 heures par semaines
     13 à 15 ans, 25 heures par semaines
« dans ces heures sont incluses les séances de travaux dirigés. »
L’emploi du temps doit répondre à trois objectifs : équitable répartition des journées, exacte articulation des enseignement, contrôle facile. « Il doit aussi être assez souple pour ne pas morceler ni lasser l’attention des enfants. Ce résultat sera surtout obtenu par l’entente entre les maîtres qui devront se concerter dans les conseils de classe dont les réunions périodiques seront fréquentes. L’horaire prescrit devra être plus indicatif que rigide. »
Remarque : la notion de cours a complètement disparue. On comprend la réclamation des 35 heures par Ségolène Royal, candidate socialiste à la Présidence de la République ! Et on peut craindre, en réalité, qu’il n’y ait plus d’horaire déterminé pour les enseignants : en l’absence de programme et d’horaire impératifs, les réunions sont appelées à se multiplier, or elles surchargent déjà les emplois du temps des professeurs sans aucun bénéfice intellectuel pour les élèves, comme on peut le constater aujourd’hui et comme les professeurs en avaient averti lors de l’institution des « travaux personnels encadrés » (T.P.E.). Rappelons que, normalement, un enseignant qui sait son métier varie les formes d’exercices dans la discipline qu’il enseigne  pour éviter de fatiguer l’attention des élèves.

Les méthodes :
Celles « à utiliser sont les méthodes actives c’est-à-dire celles qui s’efforcent d’en appeler pour chaque connaissance ou discipline aux initiatives des enfants eux-mêmes. »
Remarques : 1) de telles méthodes sont effectivement incompatibles avec un programme pré-établi précis, dans un cadre horaire précis. On ne peut donc pas du tout être assuré d’un rythme de progression intellectuelle comme en témoignent les allégements de programme qui ont commencé avec les 10% du ministre Fontanet et jusqu’au Ministère Allégre. Dans ces conditions de gros retards d’acquisitions intellectuelles sont à craindre mais aussi des disparités entre établissements, et même, d’une année à l’autre, dans le même établissement : comment établir la « section théorique » du lycée sur des bases si aléatoires, que ce soit en Lettres ou en Sciences exactes ? La quasi disparition de la section classique latin grec résulte de ce programme et la section littéraire (série A) du baccalauréat est elle-même menacée de disparition, parce qu’ un enseignement littéraire basé sur des procédés issus de la linguistique, donnant lieu à un type de correction mécanique, est manifestement contraire à l’esprit de la littérature. ( voir les exemples dans notre étude : « vos enfants n’aiment pas l’école : ont-ils tort ? ») ; les sections scientifiques sont également en sérieux déclin, comme l’a signalé M. Laforgue avec une certaine vigueur.   
  2) il y a risque de contre sens sur la notion d’activité, car c’est dans l’attention que réside l’activité intellectuelle (s’il est vrai que la petite masse du cerveau consomme le cinquième de l’oxygène que nous absorbons, il est évident que ce n’est pas aux mouvements visibles du corps qu’on doit juger son activité !); bien des méthodes dites actives sont des facteurs de déconcentration et donc contraires au progrès des enfants et des jeunes gens. On ne peut développer l’attention qu’en l’exerçant et cela ne peut se faire tardivement.
La suite du texte indique l’objectif des méthodes : « Elles alterneront le travail individuel et le travail par équipes, l’un et l’autre étant susceptibles de mettre en jeu les différentes aptitudes de l’enfant, tantôt en lui faisant affronter avec ses ressources propres les difficultés de l’étude, et tantôt en lui faisant choisir un rôle particulier et une responsabilité personnelle dans l’œuvre collective. Ainsi se révèleront ses capacités intellectuelles et sociales, et la place laissé à sa spontanéité fera de l’enseignement reçu un enseignement sur mesure. » Une fois encore on s’aperçoit que les méthodes visent moins l’acquisition de connaissances et à travers elles à une formation de l’esprit, qu’elles ne sont des occasions d’observation de l’enfant.  C’est sans doute ce que signifie l’expression de M. Allègre « mettre l’enfant au centre du système éducatif », expression quelque peu sibylline puisque tout système éducatif est fait pour l’enfant.   

Sanction des études :
« Aucun examen ou concours ne doit avoir lieu avant la fin de la scolarité obligatoire »  ( 18 ans) ; d’où la suppression de l’examen d’entrée en 6ème  .
« Les examens à tous les degrés devront être conçus sur un type nouveau qui dissocie les épreuves de connaissances et l’appréciation des aptitudes. Les examens de fin d’études doivent être un contrôle portant sur l’ensemble des études et ne doivent pas permettre la préparation spéciale d’un programme limité. Par des sondages multipliés, on s’efforcera d’explorer l’ensemble des acquisitions et des aptitudes en en éliminant le plus possible le hasard »
« Ces examens de fin d’études porteront sur les enseignements généraux dans les enseignements spéciaux à chaque section du 3ème cycle » (18 ans)
Remarque : on demeure perplexe car, après avoir fondé si longuement toutes ces orientations sur l’observation des aptitudes, pourquoi un examen qui s’efforcera d’en « explorer l’ensemble en éliminant le plus possible le hasard » : après un cursus de 9 ans est-ce nécessaire ? Et si on s’est trompé, est-ce réparable ?


VI Education morale et civique. Formation de l’homme et du citoyen.


   L’école « doit à la nation de préparer l’enfant à prendre conscience du rôle qui sera le sien dans la vie sociale et de sa responsabilité de citoyen. L’éducation morale et civique que l’école doit donner ne saurait se borner à l’étude d’un programme en un temps fixé par l’horaire. On ne peut en effet dissocier l’éducation de l’intelligence de celle du caractère. C’est la vie scolaire tout entière qui offre les moyens d’élever l’enfant »
Remarque : c’est la première fois que le plan Langevin-Wallon mentionne expressément l’intelligence ; il n’en a jamais été fait état auparavant.
« Le contenu de l’enseignement, plus encore ses méthodes et la discipline scolaire, sont les moyens permanents et normaux de donner à l’enfant le goût de la vérité, l’objectivité du jugement, l’esprit de libre examen et le sens critique qui feront de lui un homme libre du choix de ses opinions et de ses actes, de lui faire acquérir le sens de la vie sociale, des avantages et des charges qu’elle implique et la conscience de ses responsabilités (…) Les mêmes méthodes, basées sur l’activité et l’expérience personnelles qui seront employées pour assurer à l’enfant, dans les meilleures conditions, le maximum de développement physique et intellectuel seront donc utilisées pour sa formation civique et morale. Cette unité des méthodes et l’emploi de moyens en rapport avec le développement psychologique progressif de l’enfant sont les garants de l’efficacité de l’éducation à l’école » : voilà pour les principes.

Application :
« A l’école maternelle, et au début du 1er cycle du premier degré, le but principal de l’éducation sera la formation des habitudes : habitudes physiques, habitudes de sociabilité qui orienteront l’enfant vers la conscience de l’existence d’autrui et le respect de ses droits (…) Les méthodes d’individualisation de l’enseignement, d’autodiscipline, le jeu des responsabilités individuelles dans l’organisation matérielle du milieu scolaire seront propices à cette formation (…) Progressivement on laissera à chacun une part d’activité libre et de responsabilité personnelle de plus en plus large. En même temps, les travaux en équipe, la coopération organisée enseigneront par l’action la soumission volontaire à une règle acceptée, l’intégration de l’activité individuelle à celle d’un groupe organisé»
 
« Vers la fin du 1er cycle ( rappel : actuel école élémentaire) et surtout au 2ème et 3ème cycles, le développement psychologique de l’enfant permettra de multiplier les moyens d’action. Le principe en demeurera l’activité propre de l’élève par l’expérience et la réflexion personnelle. Mais celle-ci pourra s’attacher à des problèmes de plus en plus complexes et débordant le cadre de la vie scolaire (…) L’élargissement de l’horizon et la préparation à la vie dans la cité se feront par l’initiation progressive (le plus souvent possible par contact direct) à la réalité sociale. C’est moins par les livres et les cours que par les visites, les enquêtes, les recherches personnelles que les adolescents seront conduits à l’analyse critique de la structure sociale, administrative et politique. » 
Remarque : quand on constate la difficulté des spécialistes des partis, dits de gouvernement, à gérer en France aujourd’hui, les privatisations à l’intérieur de la législation européenne de Bruxelles, on imagine mal lycéens et collégiens comprendre l’évolution de la société française actuelle et, il faut bien le dire, ses ratés répétitifs, à partir d’enquêtes et de débats.
« L’exposé et la discussion des évènements et des problèmes dans leur actualité ne seront pas exclus de l’école.» L’ont-ils jamais été ?
« Des clubs d’études et de discussion enseigneront aux jeunes la valeur et les difficultés d’une recherche sincère de la vérité, le respect de la liberté de pensée et d’expression pour tous .»  Remarques :1) N’est-ce pas la tâche de la formation intellectuelle scolaire traditionnelle ?
                    2) cela implique évidemment la fin du « politiquement correct » dans lequel la France s’enfonce de plus en plus et qui n’est guère propice « à la recherche de la vérité », comme le constatent aujourd’hui les historiens eux-mêmes.
« Cependant l’éducation morale et civique n’aura sa pleine efficacité que si l’influence de l’enseignement proprement dit se complète par l’entraînement à l’action. Le respect de la personne et des droits d’autrui, le sens de l’intérêt général, le consentement à la règle, l’esprit d’initiative, le goût des responsabilités ne se peuvent acquérir que par la pratique de la vie sociale. »
Remarque : Le rôle de la famille est extraordinairement absent de ce recensement comme si elle ne pouvait développer ni le goût des responsabilités, ni l’esprit d’initiative, ni le consentement à la règle et le respect de la personne et des droits d’autrui, ni le sens de la solidarité :
« L’école offre aux enfants et aux adolescents une société à leur mesure, où ils vivent au milieu de leurs pairs. Elle devra donc s’organiser pour leur permettre de multiplier leurs expériences, en leur donnant une part de plus en plus grande de liberté et de responsabilité, dans le travail de classe comme dans les occupations de loisirs.» Le plan en vient donc à organiser intégralement l’existence de l’enfant dans un univers totalement factice : ainsi « l’organisation de coopératives scolaires donnera aux enfants et aux adolescents l’expérience des responsabilités, le sentiment de l’importance des fonctions sociales et de la haute valeur de la conscience dans le travail. C’est par les élèves eux-mêmes que la coopérative doit être gérée.» Il semble vraiment que, dans leur famille, les enfants ne puissent rien apprendre, comme si la cellule familiale n’était pas le milieu naturel de l’expérience économique, des responsabilités, de la conscience dans le travail, et « de l’harmonisation volontaire des activités individuelles à celle du groupe» !
« Toutes ces activités scolaires et sociales, ainsi que les jeux, les sports, les occupations éducatives de loisir, si importants dans la vie des internats, concourront à donner aux adolescents le sentiment de leur responsabilité sociale (…) Il sera donc nécessaire que les activités scolaires s’organisent de telle sorte que tous aient alternativement des responsabilités de direction et d’exécution développant conjointement l’initiative, la décision, l’intégration volontaire à une activité réglée et collective. » En l’an 2000 M. Adrien Barrot témoigne de la réalisation de ce programme : « l’école est aujourd’hui un lieu où il est légitime de tout faire, du sport, des échecs, de l’informatique, du théâtre, du chant, de la danse, tout ce qu’on veut, sauf s’asseoir derrière une table, et écouter un cours » (« L’enseignement mis à mort » Essai p.48 édition Librio)  
« L’organisation des vacances et des loisirs permettra, dans des conditions différentes de celles de la vie scolaire, d’affirmer les qualités acquises. Les colonies enfantines doivent avoir une discipline extrêmement libérale et donner aux enfants l’occasion d’une expérience de vie collective où les interventions adultes sont réduites au minimum et s’exercent avec discrétion » ; s’agit-il encore de vacances quand on ne cesse de créer ainsi des conditions collectives artificielles et sournoisement contraignantes : « le rôle des maîtres dans cette éducation sociale et civique est important mais discret. Il leur appartient de créer les conditions et l’atmosphère favorables. C’est à eux de doser avec sagesse le part de liberté progressivement étendue qui aboutira, aux 2ème et 3ème cycle, au régime de l’autodiscipline. Dans toutes les activités collectives libres (services scolaires, coopératives, équipes organisées pour le travail) leur rôle est celui d’un témoin et d’un conseiller.» On s’aperçoit à la lecture de ce chapitre VI que la frontière devient très floue entre le « maître », professeur ou instituteur, et le moniteur de colonie de vacances ; en effet si l’intérêt essentiel des matières d’enseignement est d’offrir des possibilités variées d’observation, la colonie de vacances ne l’est pas moins ! cela explique les sempiternelles discussions sur l’année scolaire et les vacances; mais cette omniprésence du « maître » amène aussi à s’interroger sur la place que l’école accepte de laisser à la famille. 


VII Education populaire


« C’est la possibilité pour tous de poursuivre au-delà de l’école et durant toute leur existence le développement de leur culture intellectuelle, esthétique, professionnelle, civique et morale (…) Elle doit être représentée sur tous les points du territoire et garder le contact avec les institutions et les hommes dont la mission est le progrès »
C’est ce chapitre du plan Langevin-Wallon qui nous a valu la création d’un ministère de la culture (Louis XIV n’en avait pas !) et le premier ministre de la culture, André Malraux, a créé les institutions chargées de cette mission : « les maisons de jeunes et de la culture ».


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BILAN :
1)Contrairement à ce qu’on a prétendu, le plan Langevin-Wallon n’est pas la suppression des trois filières, mais leur report 4 années plus tard, au moins, compte tenu des redoublements. La question n’est jamais posée d’éventuelles conséquences de ce retardement arbitrairement décidé, et ce, quelque soit la filière : pratique, technique ou théorique. Tout est fait pour effacer autant que possible la rupture entre l’enseignement élémentaire et le collège, comme si toute coupure était considérée comme mauvaise, ce qui reste à démontrer.
 
2) Sur le plan pédagogique il s’agit d’un changement radical de conception : tandis que l’école est normalement perçue comme institution de transmission de connaissances et donc de contenu, le plan Langevin-Wallon y voit un milieu qui offre des occasions de découvrir et développer des aptitudes, ce qu’il est en effet, comme presque tout milieu humain, mais pas essentiellement. Mais la théorie des aptitudes et le pédagogisme conduisent à privilégier ce point de vue et à déplacer l’intérêt de la scolarisation du point de vue du contenu à celui des méthodes. C’est à cette substitution qu’on reconnaît toute modification de notre enseignement dans le sens du plan Langevin Wallon : chaque fois qu’il est question de diversifier les méthodes, on  substitue aux cours des « activités » telles que les 10% de M. Fontanet, travaux personnels encadrés (T.P.E.) et autres « parcours », et ce sont des heures de cours qui disparaissent dans deux ou plusieurs disciplines et donc des pans de programmes que l’on supprime. Il faut bien voir que les méthodes appelées « actives » s’établissent au détriment du contenu de l’enseignement, c’est pourquoi elles  ne sont pas compatibles avec le maintien du niveau intellectuel dans les diverses disciplines. On assiste là au triomphe de la forme sur le fond, et même dans certains cas des formes les plus sophistiquées ou les plus bêtes ou les plus vulgaires ce qui a entraîné les protestations d’une association de parents auprès du ministre de l’éducation. 
Sur le constat de cette évolution, ceux-là mêmes qui divergent dans son appréciation sont d’accord : M. Dubet se plaint de ce que « l’inspection reste centrée la conformité disciplinaire des individus » c’est-à-dire sur la qualification des professeurs : « Les professeurs, écrit-il, ont été invités à être des éducateurs mais leur recrutement continue de se fonder sur l’excellence disciplinaire » (« L’hypocrisie scolaire » p.196), il oppose effectivement les deux, ce que ne fait pas, normalement un professeur, ou un instituteur. M. Barrot, en revanche, décrit l’école actuelle comme « un village Potemkine » où « tout ce qui entrave sa transformation en vaste terrain de jeux et de divertissement doit être extirpé sans la moindre hésitation, à commencer par l’habitude sénile d’enseigner qu’est celle des professeurs » (« L’enseignement mis à mort » p.50) C’est ainsi qu’est vécue par bien des professeurs cette transformation de la pédagogie qui s’intéresse plus aux « méthodes » qu’aux contenus de l’enseignement, plus à la psychologie des « compétences » (aptitudes) qu’à la formation de l’intelligence . « Ceux que nous avons devant nous ne sont plus des élèves » constate M. Barrot : de fait le terme pédagogique actuel les désigne comme des « apprenants », ce qui veut dire qu’ils apprennent tout seuls à l’occasion d’activités qui leur sont « offertes » comme le préconise le plan Langevin-Wallon et le renouvellement des formulations des bulletins scolaires a pour but de mettre en évidence « les compétences ».
Sur les résultats M.M. Barrot et Dubet divergent. Pour M. Barrot « si le niveau de ceux à qui nous n’arrivons plus à enseigner est devenu (…) une absence de niveau, c’est parce qu’ils ont été empêchés de devenir des élèves » (P.47). Pour M. Dubet « sur la longue période le niveau monte » (P.100 ; voir le § « le niveau baisse-t-il vraiment ? »)

3) Le baccalauréat :
Il concerne 80% d’une classe d’âge, pour le plan Langevin Wallon, mais il ne donne pas accès  l’enseignement supérieur. Sur ce point le plan témoigne d’une grande lucidité en ce qui concerne le résultat d’une telle réforme, comme le confirment aujourd’hui le pourcentage considérable d’étudiants qui abandonnent les études supérieures au bout de 2 ans, sans y obtenir aucun diplôme et le pourcentage d’étudiants qui, ayant obtenu un diplôme, restent au chômage 3 ans durant. Le baccalauréat actuel est devenu le grand mensonge qui cache l’effondrement du niveau du système scolaire.

La réforme due à l’application de cette « théorie des aptitudes » se caractérise par deux transformations radicales :
1) la disjonction entre l’enseignement et l’observation-évaluation, le plan Langevin Wallon considérant que le professeur est trop débordé pour observer l’élève,  d’où le projet de développement d’une entreprise psycho bureaucratique régionale d’évaluation pédagogique  (« L’hypocrisie scolaire » p. 206) dont l’exercice paraît extrêmement obscure puisqu’il n’indique pas les critères de ce qu’il appelle « réussite » ? Comment rectifier ce qui apparaît   comme échec : le recensement qu’il effectue montre que l’administration a pratiqué la méthode des essais et des erreurs et imposé successivement des directives contradictoires (ibidem p. 145 sq.)
2) l’effacement de la frontière entre le scolaire et le « para scolaire », voire la colonie de vacances. Et cela témoigne bien de la descolarisation de l’institution scolaire, comme le constate M. Barrot qui rappelle « qu’il n’y a d’enseignement que s’il existe un contenu de l’enseignement » (p.38).    
    

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     C’est la notion d’aptitude qui domine le plan Langevin Wallon. On y cherche en vain le terme d’intelligence ; il n’apparaît que dans l’appendice du chapitre V où il est question des déficients mentaux, sensoriels et des caractériels ; il y a là deux ou trois pages qui émanent manifestement d’un praticien qui a à se colleter à ce type de réalité humaine et non à un pur idéologue. Le reste du plan est élaboré par des idéologues pour qui le problème des différences d’intelligence ne se pose pas (suivant la conception égalitaire due à Descartes ?), ni celui du rapport entre intelligences et aptitudes, comme si les unes étaient indépendantes des autres.
      Daté de 1947, ce plan porte la marque des croyances de l’époque en France : croyance dans l’idéologie communiste et dans la psychologie comme science rigoureuse permettant une ingénierie humaine. La croyance dans l’idéologie communiste a été balayée par les faits ; l’illusion scientiste devrait l’être par la réflexion sur le statut épistémologique très spécial des sciences humaines, qualifiées à juste titre d’ « unexact » par les anglo-saxons, ce qui signifie que ce ne sont pas des sciences rigoureuses. Mais en France les « croyants » demeurent, vestiges d’une époque qu’ils ne peuvent renier, surtout quand elle a façonné l’essentiel de leur vie professionnelle. Le divorce est aujourd’hui total entre ces croyants et les parents qui constatent que les réformes scolaires pratiquées dans notre système éducatif  depuis 30 ans ont cassé l’ascenseur social. Il ne faut pas s’y tromper : les cours particuliers que paient les familles ne relèvent pas du « nounoutage », comme l’enseignement de soutien est sensé le faire, car parents et grands parents ne croient plus à ce baratin que les résultats tangibles démentent obstinément ; ces cours ont pour but de sauver ce qui peut l’être, malgré les techniques aberrantes qui ruinent aujourd’hui notre enseignement (et s’imposent par le monopole d’Etat des examens) ; parents et grands parents veulent que les jeunes aient accès à cette formation intellectuelle qui a fait la force de notre société occidentale, plus que jamais engagée dans la grande mêlée mondiale. 

     Il est étonnant qu’un pays de grande culture ait ainsi systématiquement liquidé une expérience pédagogique qui, somme toute, lui avait bien réussi, pour lancer deux générations dans la mésaventure des a priori pédagogiques. Le principe de précaution, qu’on applique normalement en médecine, devrait être observé plus rigoureusement encore dans l’application de sciences non rigoureuses comme le sont les sciences humaines. Il est difficile d’admettre qu’on puisse transformer les élèves de notre enseignement public en cobayes pour la confirmation d’une théorie psycho pédagogique, qui, plus est, en pratiquant la méthode des essais et des erreurs.


                                                    




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