LA  PERCEPTION




Descartes et Platon ont-ils raison de manifester une telle méfiance vis-à-vis de la perception ? Si nos sens nous trompent « quelques fois » comme le constate Descartes, est-ce suffisant pour en récuser définitivement la fiabilité ? Pour Aristote, qui a suivi l’enseignement de Platon pendant 17 ans, il n’y a pas d’idée dans notre esprit qui ne trouve son origine dans nos sens. Quant à Descartes, les empiristes lui ont constamment contesté sa théorie des idées innées : toute connaissance a son origine dans l’expérience, disent-ils à leur tour, donc, en dernier ressort, dans la perception.
       Pour sortir de ce dilemme, il est bon de consulter des sciences qui n’existaient pas encore à l’époque de Descartes. Il revient à la « psycho physique », école allemande du 19e siècle, d’avoir étudié systématiquement les rapports de la perception, phénomène psychique, avec sa cause matérielle extérieure.

ESCHER:      

A vrai dire la psycho physique ne s’est pas directement attaqué à l’étude de la perception, phénomène très complexe ; elle a postulé que toute perception est constituée d’une somme de sensations : la page que je perçois projette sur ma rétine chaque point de sa surface, ce sont ces éléments que nous appelons sensations et leur totalité, perception. Ainsi l’étude des sensations, pense-t-on, peut être mathématisée : « La sensation n’existerait pas si l’excitation ne la précédait. Nous la prenons ainsi la cause pour mesurer l’effet » (« La psychologie allemande contemporaine »  Th. Ribot ; p. 157 édition de 1909); tel est le point de départ des expériences de psycho physique.
       Naturellement les psycho physiciens se gardent d’être dupes du langage : lorsque nous disons qu’un son ou une lumière sont « deux fois plus forts » que le précédant cela signifie seulement que nous les percevons comme beaucoup plus forts ; il serait absurde de dire qu’un rouge ou un bleu est « deux fois plus » rouge ou bleu qu’un autre ; des scientifiques ne peuvent accepter ces abus du langage : la sensation relève du qualitatif mais l’excitant, lui, peut être quantifié. Les psycho physiciens imaginent donc des dispositifs ingénieux pour produire des sensations à partir d’excitants rigoureusement quantifiés.  
       Mais l’entreprise elle-même s’avère délicate et c’est à juste titre qu’on reproche à Fechner de traiter le problème en physicien ; en effet on ne peut traiter directement l’évolution d’une sensation sous l’effet d’un excitant : ce qu’on appréhende expérimentalement c’est la conscience d’un changement perçu par le sujet lorsque l’excitant évolue de manière continue ; il y a un moment où le sujet, soumis à l’expérience s’aperçoit d’un changement : ainsi à une évolution continue de l’excitant correspond une perception discontinue de la sensation ; par exemple si deux pointes d’un compas sont très rapprochées sur la peau, le sujet (qui ne doit pas les voir) n’en sent qu’une seule ; en les écartant très lentement, il arrive un moment où il en perçoit deux (travaux de E.H. Weber). De même un sujet, dans une chambre, tourne le dos à une source lumineuse unique qui s’éloigne très lentement : il notera, à un certain moment un changement de luminosité. Nos organes sensoriels s’avèrent donc sensibles à des différences : à l’évolution continue de l’excitant correspond une conscience discontinue du changement dans la sensation ; il y a donc ce qu’on appelle un « seuil différentiel ». On peut déjà, à partir de là, avoir quelque méfiance dans la fiabilité de nos sens, d’autant qu’il ne nous semble jamais que les spectacles offerts, à nos yeux par exemple, présentent des lacunes alors même que nos yeux n’enregistrent pas la continuité des  variations lumineuses.
       L’expérience, par ailleurs, montre que chaque type d’organe sensoriel a des limites, inférieures et supérieures, en de ça et au de là desquelles il n’enregistre pas les sensations : on parle lors de seuils absolus ; c’est à quoi correspondent infra rouge et ultra violet (fréquences d’ondes dans la partie du spectre non visible à l’œil) infra son et ultra son (fréquences d’ondes qui ne provoquent pas une sensation auditive chez l’homme). Naturellement rien n’empêche de penser, et de vérifier, que telle espèce animale est équipée d’un appareil sensoriel plus sensible que celui de l’être humain et donc perçoit des variations qui nous échappent. C’est le cas des chauves-souris qui peuvent ainsi, dit-on, déceler des obstacles en recueillant l’écho des sons qui leur reviennent : leur monde est donc bien différent du monde humain.  
       Ces notions de seuils différentiels et de seuils absolus nous donnent l’étrange impression d’un monde existant sur lequel le monde que nous percevons n’est qu’une sorte de prélèvement cohérent, certes, mais cette cohérence même devient suspecte. Que l’on ajoute à ces découvertes de la psycho physique la loi dite de « l’énergie spécifique des nerfs » selon laquelle la qualité de la sensation dépend de l’organe excité et non de l’excitant et nous sommes en pleine subjectivité : l’excitant électrique donne une sensation lumineuse sur la rétine, sapide sur la langue (goût de sel). Ainsi pour la qualité même des  perceptions nous dépendons totalement de notre système organique (travaux de Jean Müller) : nos sens reçoivent des impressions qu’ils transforment en influx nerveux, or ce que nous percevons n’est pas « influx nerveux » mais image car le cerveau intervient et transforme ainsi cet influx (qu’on peut se présenter comme un analogue du courant électrique). La vieille méfiance des philosophes à l’égard de l’objectivité de la perception est amplement justifiée par l’étude physiologique ! Le paysage que vous contemplez  n’est devant vous que parce qu’il est sur votre rétine : que se passe-t-il pour que vous le perceviez cependant extérieur à vous ? Voilà le type de question qui peut ébranler la confiance immédiate que nous avons tous dans notre perception.


Le lac des rèves - anonyme -2000 - Bryce 3D


                                                                                       

       Les recherches de la psycho physique reposent sur le principe de la causalité : les sensations qui composent la perception ont chacune une cause extérieure (nous ne parlons donc pas ici de la sensibilité intéroceptive) et l’on espère établir un rapport mathématique entre la cause et l’effet. Le dix-neuvième siècle est très dominé par l’idée que la forme scientifique doit toujours être mathématique. Fechner s’oblige à présenter une loi mathématique du rapport entre la cause et l’effet dans la sensation, mais cette loi est fausse. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : le procédé même de l’investigation psycho physique atteint, non l’effet lui-même des variations en nous de l’excitant mais, comme nous l’avons dit, la conscience de ces variations.

       C’est cette manière même d’aborder le problème qui sera contestée par une autre école allemande, au début du 20ème siècle : la psychologie de la Forme ou Gestalt. Ce que la psycho physique appelle sensation est déjà une perception car il n’y a pas de pure sensation : tout ce que nous percevons est une forme qui se détache sur un fond : le son le plus petit que nous percevons se détache sur fond de silence ou de bruit indistinct. Toute sensation prise pour le plus bas degré de l’échelle des sensations se présente ainsi dans un contexte où elle émerge. C’est un problème que la psycho physique avait d’ailleurs rencontré pour l’étude de la vue par exemple où il est difficile de partir d’un premier degré de sensation : une pièce n’est jamais totalement obscure et si je ferme les yeux je ne fais pas le noir en moi car il y a une luminosité propre de l’œil. De même il est difficile de mesurer la perception des variations de chaleur par la peau qui a elle-même sa propre chaleur, variable d’un endroit à l’autre : ainsi  les deux mains n’ont pas nécessairement la même chaleur (lorsqu’on veut laver un lainage à l’eau « tiède » on est toujours saisi d’un doute sur la température de l’eau lorsqu’on en juge par ses mains). Ce que je sens c’est ce qui apparaît comme se détachant sur un fond qui ne s’impose pas : je perçois une brûlure ou une lumière comme ce qui s’impose sur un fond qui ne s’imposait pas,  c'est-à-dire qui n’était pas, ou vaguement, perçu. La psychologie de la Forme va donc refuser d’étudier la perception à partir du principe de causalité et s’efforcer de décrire ce qui se passe en fait. Cette nouvelle attitude s’avèrera riche d’enseignement.  

       Ainsi pour la psychologie de la forme, la sensation étudiée par la psycho physique n’existe pas car elle est déjà perception c'est-à-dire forme qui se détache sur un fond ; le perçu se présente donc toujours comme organisé : une forme s’impose comme une construction sur un perçu qui ne s’impose pas mais qui existe ; par exemple la page d’un livre m’apparaît comme un ensemble régulier de lignes sur un fond. La moindre perception, même si elle n’a aucun sens, est une structure,  et la gestalt va chercher les règles de structuration de la perception. Soit par exemple un ensemble de taches :

2 groupes de tâches
    
Dans le simple exemple que nous donnons ici on voit en fait deux groupes de taches car il y a une cohésion, on peut dire une prégnance entre les trois de gauche qui sont regroupées à la fois par leur proximité entre elles et par la distance qui les sépare nettement des deux autres ; il suffit de faire évoluer une des taches du milieu vers l’autre groupe pour modifier l’organisation de la structure et donc la perception en elle-même ; on peut alors soit isoler la tache à droite, soit ne plus avoir qu’un seul groupe de taches avec un axe central. Dans cet exemple très simple c’est donc la distance qui fait la structure de la forme. Mais on ne peut oublier le fond : ces taches se détachent comme formes claires sur un fond sombre ; l’inverse est possible : ce n’est pas comme clair ou sombre que la forme est perçue comme forme ou le fond comme fond,  mais comme ce qui s’impose et comme ce qui ne s’impose pas à la perception. Il y a par exemple des structures ambiguës : deux profils qui se regardent peuvent être perçus ainsi ou comme un vase parfaitement symétrique se détachant sur un fond.   

                                        
vase de Rubin



        Les structures ambiguës montrent bien que la perception ne dépend pas de ce qui serait une somme d’éléments : sans qu’il y ait aucune modification de ces éléments nous pouvons les percevoir très différemment suivant ce qui nous apparaît comme forme ou comme fond. C’est le cas pour le cube en perspective : je peux percevoir un carré en avant ou un autre et dans un cas je vois des lignes descendantes, dans l’autre des lignes montantes ; bien entendu, aucune ligne ne « bouge » sur ma feuille, mais il faut que je destructure ma première perception pour faire apparaître la deuxième : rien n’a changé dans la cause et l’effet est pourtant tout différent.
                                                      

Le cube


A l’inverse, tout peut changer dans la cause et la perception demeurer la même, si la première structure est respectée : après transposition, la phrase musicale est la même alors qu’on n’entend aucune des notes à la place qu’elle avait avant la transposition, mais les écarts initiaux entre tons et demi tons sont respectés (le profane peut se représenter le demi ton comme la différence entre une touche blanche et la touche noire du piano qui la jouxte). Ainsi la perception de la phrase ne dépend pas de ses éléments mais de certains rapports entre eux : c’est ce qu’on appelle une structure ou forme. Ces rapports peuvent paraître différents, alors qu’objectivement ils ne changent pas, si on modifie la structure à laquelle les éléments appartiennent par addition ou par soustraction. C’est le cas de l’illusion mise en évidence par Muller-Lyer : le même segment AB peut apparaître plus grand si on ajoute à ses extrémités de petits segments qui le convertissent en flèche ; on peut même faire « bouger » la perception du milieu précédemment marqué.


illusion segments inégaux


Une fois encore l’objectivité supposée de la perception est bien malmenée, et la question de sa vérité n’a pas été soulevée sans raison par les sophistes et par Descartes.     
Sans doute Descartes a-t-il bien compris le sens de la perception lorsqu’il souligne, dans la 6ème Méditation que son rôle est moins de nous éclairer sur la vérité des choses que sur leur utilité pour nous, êtres composés d’une âme et d’un corps. Que se passerait-il, en effet si le perçu ne s’organisait pas d’emblée ? Toutes les variations sensibles se reflétant à égalité dans notre sensorium, rien ne s’y distinguerait plus. C’est sans doute ce qui se passe chez le bébé pendant les premières semaines. A un jeune père de famille qui tenait son dernier né dans les bras, nous faisions la remarque qu’il le fixait ; expérimenté, il répondit : « il ne me voit pas » ; en effet la forme d’un visage ne se distinguait pas encore, pour lui, du  Fond constitué par le mur. L’homme étant, comme dit le biologiste suisse A. Portmann, une sorte de prématuré naturel, son pouvoir de structuration visuelle est encore potentiel à la naissance ; peut-être est-il plus en avance sur le plan auditif puisqu’il reconnaît dès la naissance la voix de sa mère entendue pendant la vie intra utérine.


SALVADOR DALI  Col. E et A Reynolds Morse

Marché d'esclaves avec apparition du buste invisible de Voltaire - 1940



       Ainsi ce pouvoir de structuration nous permet-il de nous reconnaître dans notre milieu ; il est conforté en cela par un phénomène de résistance aux modifications objectives : si une personne s’éloigne de deux à vingt mètres, son image sur notre rétine est dix fois plus petite mais nous ne la percevons pas dix fois plus petite. Ce phénomène n’est pas propre à l’homme : si on habitue un chimpanzé à choisir entre deux caisses inégales, le jour où on lui présente ces deux caisses à des profondeurs inégales de sorte que les images rétiniennes en soient égales, l’animal n’en choisit pas moins la caisse habituelle. Un papier gris en lumière intense est toujours plus blanc qu’un papier blanc dans la pénombre, mais il y a une tendance à la perception d’une couleur constante ; l’expérience montre que nous dissocions en fait la clarté et la couleur en deux perceptions distinctes. Qu’on apprenne à un animal à choisir le plus clair de deux papiers gris, la couleur étant le seul critère utilisable, lorsqu’on éclaire le plus sombre des deux par une lumière spéciale beaucoup plus forte, l’animal ne s’y trompe pas, même quand l’objet le plus sombre réfléchit jusqu’à douze fois plus de lumière que l’autre. En fait dans certaines limites les variations des impressions sensorielles ne se reflètent pas dans la perception consciente : cette résistance aux variations objectives est une condition fondamentale pour qu’il y ait une certaine stabilité des formes.
 

       La perception des formes rend possible la perception des objets, mais elle n’est pas nécessairement perception de l’objet : c’est plutôt une perception pré objective dont on peut vérifier le caractère soit chez l’animal, soit chez l’enfant. Ainsi une forme peut ne pas être pleinement individualisée, de sorte qu’elle ne sera pas reconnue dans un autre contexte : l’hirondelle de mer ne reconnaît pas son nid surélevé d’un mètre. Chez certains singes on voit que certains caractères de forme sont mal dissociés : un macaque dressé à discerner un triangle rouge d’un cercle bleu ne sait plus discerner le triangle rouge d’un triangle bleu ou d’un cercle rouge. Chez l’animal la constance de la forme géométrique est plus ou moins marquée, semble-t-il, suivant que la perception visuelle joue un rôle plus ou moins prédominant : un rat, animal à prédominance olfactive, ne reconnaît plus un triangle équilatéral incliné de 30°, mais une mésange reconnaît un cercle sous les inclinaisons les plus variées. L’homme, ayant une prédominance visuelle, structure son monde autour de la vue, mais il nous faut penser que, de part et d’autre d’une laisse, le chien et son maître ne font pas la même promenade : le chien suit un monde de pistes olfactives qui échappent à son maître.          


M. C. ESCHER: Jour et nuit 1938 gravure sur bois
                                                         
                                                                                            
       Dans son étude sur la « La construction du réel chez l’enfant », Piaget souligne que  « le premier contact entre le sujet agissant et le milieu, c'est-à-dire la prise de possession des choses par l’assimilation réflexe, n’implique en rien la conscience de l’objet ». Il nous décrit le premier univers de l’enfant comme un monde de « tableaux perceptifs » qui ne sont pas dissociés des activités qui les utilisent » qui « sortent du néant au moment de l’action pour y rentrer avec son extinction ».
       Comment l’enfant acquiert-il la notion de l’objet, c'est-à-dire celle d’une réalité nettement distincte du sujet, celle des choses conçues comme permanentes, extérieures au moi et qui continuent d’exister même quand on ne les perçoit pas ou quand on ne les utilise plus ?    
       Les premières étapes de cette notion se constituent à l’âge de l’intelligence préverbale : il y a d’abord conservation par rapport à la distance et à la perspective : la constance des propriétés perspectives croît régulièrement, l’enfant suit des yeux un objet qu’on déplace. Puis conservation relative à l’orientation : un biberon retourné reste un biberon. Enfin permanence de l’objet, c'est-à-dire de son existence même quand il n’est pas perçu, attestée par la recherche de l’objet quand on le cache.  
       Mais la perception d’objet n’est pas la notion d’objet. Elle est seulement saisie de l’objet par les sens ; elle implique un être biologique situant les objets dans un milieu biologique ; elle est antérieure à la notion abstraite d’objet qui a rapport à la pensée plus qu’aux sens et elle la prépare. En effet la notion d’objet est liée à une série de catégories intellectuelles dont Piaget a montré l’acquisition au cours du développement de l’intelligence enfantine : conservation de la quantité de matière, conservation du volume, du poids …Ainsi l’élaboration de la notion de quantité de matière, la première acquise, s’effectue entre 4 et 7 ans. Piaget a mis en évidence les processus de ces acquisitions à partir de certains âges, d’ailleurs assez tardifs. La perception chez le tout petit garde un caractère syncrétique : un ensemble syncrétique est un ensemble dont les points ne sont pas pleinement individualisés et les formes qui le constituent sont combinées dans une forme totale. On saisit ce que cela donne lorsqu’on lit des textes de jeunes formés à l’écriture par la méthode globale (par exemple un enfant de dix ans écrit « trostières » pour propriétaires). On peut comprendre la supériorité de la méthode alphabétique dans l’apprentissage de la lecture : non seulement elle apprend vraiment à lire à l’enfant, ce que les autres méthodes ne font pas, mais elle est le premier instrument analytique systématique à la portée de l’enfant ; on peut mesurer l’importance de cet apport, a contrario, aux difficultés actuelles d’expression écrite chez ceux qui sont victimes de l’abandon de cette méthode. En l’occurrence il eût été souhaitable d’appliquer le principe de précaution.     
                                                                                            
*
*     *

       Comme on le voit la psychologie de la forme a bouleversé les idées reçues au sujet de la perception et pourtant elle tombe elle-même sous la critique qu’elle adresse à la psycho physique, car elle tombe quelque peu sous le même travers : elle aussi considère la perception comme l’activité d’un sujet spectateur pour qui il y a spectacle mais dont elle ne s’occupe guère ; la « bonne forme », dont elle cherche les règles, est, selon elle, bonne en elle-même. La gestalt, dans ses travaux, présente constamment l’objet « forme » devant un sujet quelconque, c'est-à-dire abstrait ; or remarque Merleau-Ponty : « la bonne forme n’est pas réalisée parce qu’elle serait bonne en soi dans un ciel métaphysique, mais elle est bonne parce qu’elle est réalisée dans notre expérience » (« Phénoménologie de la perception »  p.24 édition Gallimard 1945). Ainsi la phénoménologie va corriger cette attitude de la Gestalt, non seulement en remettant le spectateur dans le spectacle, mais en montrant que le spectacle part de lui puisque c’est lui qui détermine le champ perceptif en fonction de ce qu’il est, lui, sujet percevant. C’est bien là que se situe la rupture entre la philosophie classique et la philosophie moderne, telle qu’elle apparaît dans « les Méditations cartésiennes » de Husserl.

       Que ce soit dans les travaux de la psychophysique  ou dans ceux de la psychologie de la forme, l’expérimentation s’effectue toujours par rapport à un objet (au sens large : ce qui est devant nous) à percevoir (sons, taches, lignes etc.) et s’efforce de préciser comment il est perçu. Or la perception usuelle ne se présente pas ainsi : j’entre dans une pièce, je vois des gens, des meubles, j’entends des conversations ; en fait j’entre dans un monde : mon entrée fera peut-être taire les conversations, amènera les gens à se lever, tous ou seulement l’un ou l’autre d’entre eux, ou personne, selon ce que je suis pour ces gens : un professeur, un invité, un copain ; selon que j’entre dans une salle de classe, un salon, un bar. Il n’y a pas perception pure d’objet par tel ou tel sens seulement ; il y a un monde où existent des rapports sociaux plus ou moins ritualisés, des rapports inter personnels. Je suis au centre parce que c’est moi qui les sens ; mais chacun dans ce monde est au centre, bien que j’aie tendance à l’oublier…ou à ne pas le savoir. Chacun est le centre d’un monde phénoménal dont le climat respectueux, amical, hostile ou indifférent lui importe. Partout, où je vais, je suis au centre… comme les autres ! L’égocentrisme est d’abord un fait biologique : je perçois avec mes sens, j’interprète avec mon affectivité autant qu’avec mon intelligence. Dans ce que je perçois, je sélectionne en fonction de mes intérêts, immédiats ou fondamentaux : par exemple si je cherche telle personne ou telle chose, j’ai tendance à ne pas voir vraiment les autres : on dira que je suis absorbé par l’objet de ma recherche. Et même si je me promène simplement, sans rien chercher, je vois en fonction de mes intérêts fondamentaux ou immédiats. Le sportif, dans une ville voit les magasins de sport, inexistants pour d’autres ; le voyageur voit les hôtels, le commerçant les magasins de ses confrères ; avant le repas, je perçois les pâtisseries et les charcuteries, après je ne les perçois plus ! L’architecte s’intéressera aux bâtiments de la ville, l’urbaniste commercial sera sensible aux signes qui témoignent de la prospérité d’une ville ou de son déclin ; la mauvaise gestion municipale se perçoit à l’élargissement des trottoirs pour décourager la circulation automobile dans des rues visiblement frappées d’alignement pour la faciliter ! Lorsqu’il vous voit, le médecin ne peut éviter un coup d’œil professionnel en fonction de sa spécialité, rhumatologue ou psychiatre par exemple. Les professionnels du langage, professeurs, hommes de loi, psychanalystes, ne vous « entendent » pas comme les autres. Nous avons tous une appréhension de l’univers qui reçoit l’influence de notre profession, de notre culture au sens le plus large du terme : instruction, mais aussi vie affective profonde.      
       Il y a donc chez chacun d’entre nous une prédisposition à percevoir et à accueillir ce que nous percevons à partir de notre subjectivité : chacun de nous interprète ainsi ce qu’il voit ou entend en fonction de ce qu’il saisit et est prêt à saisir dans une situation. Homosexuel, le baron de Charlus, nous dit Proust, est sidéré d’entendre Mme Verdurin lui demander « s’il en est ? » : il prend cette expression dans un usage courant à propos de l’homosexualité, alors que Mme Verdurin discutait d’un projet de partie de campagne. On sait d’ailleurs que les auteurs comiques utilisent volontiers ce procédé du quiproquo : ainsi l’Avare de Molière attribue au voleur de sa cassette le traitement que son cuisinier énonce pour un cochon de lait ! D’ailleurs à chacun des évènements importants qui jalonnent cette journée d’Harpagon, on voit l’avare réagir en fonction de son idée fixe de sorte que cette pièce de Molière fait apparaître une véritable structure psychologique du comportement dans laquelle le quiproquo d’interprétation auquel nous avons fait référence ne relève évidemment pas du hasard. La structure de la perception est donc liée à une structure plus profonde, plus intime de chacun d’entre nous.


Molière

                                                                                     
      
      Cela pose bien évidemment le problème de la communication : on croit un peu ingénument qu’un interlocuteur entend ce qu’on lui dit comme on le dit. Le psychanalyste Jung ne se faisait pas cette illusion : tandis qu’il raconte un de ses rêves à Freud, au moment de l’interpréter, il désespère de la compréhension de son analyste, aussi lui fournit-il une interprétation conforme au système  freudien, se réservant d’analyser pour lui-même ce rêve ultérieurement ; effectivement il en développe une « traduction » tout à fait dans la ligne qui sera son propre système. Ainsi, entre deux spécialistes de la connaissance profonde de l’homme, il peut y avoir de telles différences d’interprétation que l’un pourra accuser l’autre de se projeter dans les rêves de ses patients et donc de ne pas entendre ce qui lui est dit! « Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre » remarque la sagesse populaire : si la perception entre dans un système d’interprétation propre à chacun, on peut se demander avec inquiétude ce qui sépare l’homme sain de celui qui délire.

       Il y a une structure de l’affectivité et de l’intelligence qui donne sa tonalité au champ phénoménal, au point que la perception et son interprétation peuvent varier considérablement d’un homme à un autre. On trouve là le problème de la critique des témoignages : on peut entendre ou voir en fonction de la manière dont on est disposé à entendre ou voir, selon ses propres préoccupations et la manière dont on saisit un contexte. Cela est vrai dans la vie de tous les jours mais également pour l’historien. Et c’est souvent à la base, c'est-à-dire au niveau de la perception que le problème de la communication se pose. Mais il est vrai que pour poser la question ainsi, il ne faut pas s’interroger seulement sur la perception physique d’un seul objet : il faut considérer la perception comme un champ ouvert à un sujet qui le sent comme un espace où développer son activité: c’est bien ainsi qu’il faut comprendre la notion de champ phénoménal.
 

ESCHER:

                                                                                
        Le champ phénoménal est donc un champ perceptif sous tendu de significations ; il ne peut donc être simple saisie spatiale de ce qui nous entoure ; il comporte nécessairement une dimension temporelle forte : nous abordons l’immédiat avec notre passé de connaissance et d’histoire affective et nous le percevons en fonction de nos projets et de nos intentions plus ou moins conscientes. C’est la pathologie qui a éclairé d’abord le plus vivement ce rapport entre la perception et la projection de notre activité. Dans « la phénoménologie de la perception », Merleau-Ponty développe à plusieurs reprises les enseignements tirés de l’observation d’un cérébelleux. Si on lui demande de toucher son nez avec sa main, il ne peut y parvenir que si on n’interrompt pas son mouvement ; si on arrête le geste en cours d’exécution, il lui faut le reprendre à son point de départ : l’action est naturellement un tout dont ce malade ne peut interrompre le déroulement arbitrairement. Bergson, philosophe français du XXe siècle, avait fait une remarque qui se rapporte à cela : si, venant chercher un objet dans une pièce, je ne me souviens plus de ce que je venais y faire, en retournant à mon point de départ, avec le début de ma démarche j’en retrouve le but. Le schéma classique, perception-intellection-décision, est trop artificiellement conçu pour permettre de comprendre cette démarche que nous avons tous expérimentée.


       Reprenons l’idée du biologiste suisse Portmann selon laquelle l’homme est une sorte de prématuré : impuissant à la naissance, la seule coordination dont il est capable est celle de la quarantaine de muscles qui entrent en jeu dans l’acte de téter. Il ne peut tenir sa tête droite, ni se retourner dans son berceau les premières semaines, alors que bien des vertébrés tiennent sur leurs pattes dès la naissance. Il lui faut donc tout apprendre de ce qui lui sera utile plus tard.
        Ainsi, comme on le dit justement, l’habitude est une seconde nature. On le voit bien dans l’apprentissage de la lecture : s’inscrivant dans notre corps de la tête à la main dès notre enfance, elle ne réclamera pas plus d’attention par la suite que l’acte de marcher. A contrario, dans les lycées, les immigrés dont la famille est de culture orale et qui apprennent tardivement à écrire, ont des difficultés à intégrer l’écriture comme un acte naturel. L’ajustement du cerveau à l’écriture concerne aussi l’assimilation d’une partie du vocabulaire et de la grammaire : des homonymes viennent sous la plume avec une orthographe qui exclut toute ambiguïté et nous n’y pensons même pas (exemple : conte, comte, compte). Naturellement cela exige une formation sans laxisme de l’enfant ; l’indulgence prétendue dans ce domaine est plutôt de la malveillance quant au résultat : l’enfant le paiera toute sa vie parce que les mécanismes qu’on peut monter à certains âges ne peuvent être retardés sans en retarder d’autres en chaîne. Il est donc tout à fait nécessaire que l’enfant apprenne à écrire en même temps qu’à lire car l’apprentissage du mouvement entre normalement dans le schéma perceptif et le consolide : c’est un acte total et non un spectacle plus ou moins précis ; ce ne sont sûrement pas les progrès de la biologie qui imposent la méthode globale de lecture et ses parentes, mais seulement l’impérialisme idéologique égalitaire qui veut gommer les différences entre cultures orales et cultures de l’écrit : la littérature des pédagogues «engagés » est assez claire à cet égard. En revanche la phénoménologie justifie parfaitement la pédagogie traditionnelle en la matière : c’est même un bon exemple de l’intérêt de la critique de la Psychologie de la Forme par la phénoménologie.

*
*     *


       Dans le domaine de l’art, la psychologie de la Forme a enrichi la critique mais aussi la production artistique. Par exemple on peut considérer le mouvement impressionniste comme une recherche de la « vraie » couleur par de là le phénomène de constance perceptive qui nous conduit à « résister » aux nuances ; la « touche divisée », qui est composition de couleurs associées, est effectivement plus près de la richesse coloré du réel que la couleur unique dont nous nous contentons usuellement. Les jeux de lumières dans un arbre dont les feuilles ne peuvent avoir toutes exactement la même teinte, sont mieux rendus par l’école impressionniste que par toute autre. On peut même dire que l’impressionnisme nous a éduqués à mieux voir : Monet, avec des séries telles que « la cathédrale de Rouen », nous sensibilise à la transformation d’un site familier suivant l’éclairage ; verrions ainsi sans lui ?  
       Est-ce à dire que la peinture qui a précédé n’a rien avoir avec la psychologie de la Forme ; évidemment, non ; la composition des tableaux se comprend souvent à partir de là : l’analyse par Proust de la « vue de Delft » de Vermeer, avec son pan de mur jaune qui focalise la lumière pourrait en relever ; et l’on s’aperçoit que cette manière de concentrer la lumière est fréquente dans les tableaux de Vermeer mais aussi chez Vlaminck, tandis que Magritte se singularise par la netteté du trait et de la couleur qui souligne généralement ce que ses tableaux ont d’incongru. Mais certains peintres contemporains semblent traiter leurs peintures comme de simples tests de Gestalt !

       On peut comprendre l’art des jardins à partir de la psychologie de la Forme : il s’agit d’un art abstrait qui vise le pur plaisir de l’œil et dispose lignes et  masse,  contrastes et harmonie de couleurs comme en un tableau. L’art du bouquet est de ce type et la maîtresse de maison doit savoir d’où son bouquet sera vu : d’en haut, de différents angles ou d’un seul. En fait bien des arts, dits mineurs, relèvent de la Gestalt, les arts de la table et la mode par exemple.

       C’est le domaine de la publicité qui lui doit le plus à la Gestalt : qu’est-ce qu’une bonne publicité, si ce n’est une « bonne forme » c'est-à-dire une forme qui s’impose ? Le publiciste doit trouver ce qui fera prévaloir la forme qu’il propose dans le monde saturé de l’image publicitaire. Certaines laissent des traces difficiles à oublier pour ceux qui les ont connues, tels  « dubo, dubon, Dubonnet » dont on n’arrive plus à savoir s’il s’agit d’une forme écrite, visuelle ou   musicale, tant le langage écrit et auditif s’associent dans le cerveau (comme c’est le cas normalement pour la lecture et l’écriture : Bergson remarquait que, lors d’une lecture muette, j’entends les mots en moi ; et on peut  d’ailleurs faire bégayer celui qui lit à haute voix et s’entend lire à retardement). Les vraies trouvailles en publicité sont sans doute assez rares si on en juge d’après les rafales d’imitations qu’elles suscitent.

       Naturellement l’industrie n’est pas en reste dans la consommation des formes pour valoriser ses produits auprès des acheteurs, qu’il s’agisse de meubles oud voitures par exemple. Mais si l’étude scientifique de la perception enrichit considérablement la palette de l’activité humaine, elle n’infirme pas le bien fondé de la défiance des sophistes et de Descartes en ce qui concerne sa véracité !  

 Remarque : nous avons évoqué différents domaines d’application pratique pour éveiller l’attention de l’intérêt de la psychologie de la Forme dans le monde de l’emploi, mais il est impossible de donner une bibliographie actualisée à cet égard : elle risque forcément d’être dépassée.   

Bibliographie de base :

« La psychologie allemande contemporaine » Théodule Ribot ; Alcan éditeur  
« La psychologie de la Forme » Paul Guillaume ; édition Flammarion
« La phénoménologie de la perception » Maurice Merleau-Ponty ; Gallimard éditeur.



SALVADOR DALI  - Impressions d'Afrique 1938  Rotterdam Museum  Boynans Van Beuningen

___________________________


Suite...

@Les humanités en ligne@

Valid HTML 4.01!