LA
DIALECTIQUE
Les éditions du Trident
rééditent « Sociologie du Communisme » de
Jules Monnerot (1ére édition chez Gallimard en 1949). Le
deuxième volume correspond à une partie qui
intéresse particulièrement le philosophe : elle concerne
les rapports intellectuels revendiqués entre Hegel et
Héraclite et Marx. « Il n’y a pas une proposition
d’Héraclite que je n’aie adoptée dans ma logique
écrit Hegel dans « Leçons sur l’Histoire de la
Philosophie ». C’est sa réflexion sur le temps que le
philosophe allemand emprunte au vieux sage d’Ephèse.
La
dialectique expression du temps vécu
a) Héraclite
Effectivement, explique
Monnerot, Héraclite (506-480 av. J.C.) a vécu cette
période socialement troublée de la Cité grecque
pendant laquelle, le monde maritime se développant, un nouveau
pouvoir apparaissait supplantant le pouvoir des familles patriarcales
agricoles, et avec elles la religion très prégnante de
l’ancêtre fondateur de la famille, ritualisée dans le
culte du tombeau (voir à ce sujet Fustel de Coulanges « La
Cité antique »). Héraclite vit douloureusement une
situation dans laquelle il est impliqué en tant qu’aristocrate,
mais qu’il s’avère capable de comprendre comme de haut. Quant
à Hegel son œuvre est pensée dans la période qui
va de la révolution « sage » au déclin
de Napoléon, période troublée s’il en fut pour la
patrie du philosophe allemand ; il pouvait très bien comprendre
l’expression héraclitéenne d’un « univers
piloté par la foudre » !
Chez Héraclite, à
travers les 126 fragments que nous avons de lui « le mot
dialectique n’est pas mais déjà la chose » (p.108).
Monnerot rappelle la définition donnée par le vocabulaire
philosophique de Lalande : dialectique, « l’art de discerner, de
distinguer, de diviser dans la représentation que nous nous
donnons, des rapports de succession et des différences de
moments » ; ainsi la dialectique résulte de l’effort de
notre pensée pour y voir clair dans le flux continu du temps :
elle est un effort de lucidité qui aboutit à ce que les
moments du temps ne soient pas indistincts, mais ils sont
distingués en ce qu’ils nous affectent ; c’est en cela que Hegel
rejoint Héraclite.
« La réalité telle
qu’Héraclite l’appréhende se présente comme
devenir, c'est-à-dire comme succession, mais ce qui dans cette
succession l’atteint électivement c’est que la
réalité en s’écoulant s’oppose à
elle-même, qu’à un phénomène semble
s’opposer un autre phénomène (…) les oppositions sont
tantôt discordantes, tantôt aboutissent à un accord
qui ne laissent plus rien subsister d’elles, mais qui rencontre alors
une nouvelle opposition » (p.15) Il s’agit, constate Monnerot,
non pas de contradiction mais de contraires : « les
éléments qui luttent sont nommés contraires parce
qu’ils luttent » (p.18). « Il ne faut pas oublier que ce
qui est moteur dans la contradiction n’est pas la contradiction
elle-même, mais le mouvement pour en sortir. Polemos (…) rend les
une libres les autres esclaves », car le temps pour
Héraclite c’est tantôt Kronos qui dévorent ses
enfants, tantôt la foudre ou Zeus, tantôt Polemos, la
Guerre.
b) Hegel
On voit ici l’original
transposé par Hegel qui parlera, lui, de « contradiction
», (bien que dans les choses, comme le disait Alain il n’y a pas
de « diction » comme le rappelle Monnerot qui fut de ses
élèves) d’où la fameuse triade : thèse,
négation de la thèse (antithèse), négation
de la négation. C’est évidemment celle-ci qui fait
problème : comment la négation de la négation ne
revient-elle pas à la thèse ? C’est justement parce que
la dialectique exprime ce qui se passe dans le temps : dans le temps on
ne revient jamais au statu quo ante. « le troisième terme
n’est pas le résultat d’une opération concevable par
analogie avec les opérations mathématiques : c’est une
création »(p.153) ; il n’y a donc pas de
réversibilité :ce qui naît de la lutte des
contraires est quelque chose de nouveau, quel que soit le
résultat de cette lutte, victoire de l’un ou de l’autre ou
compromis ( la vie des partis politiques en France illustre bien cela :
opposition de deux partis dominants, association entre eux contre
l’émergence d’un concurrent d’où transformation de l’un
et de l’autre, perte d’adhérents et
représentativité résiduelle jusqu’à la
quasi disparition s’ils sont perçus comme ne pouvant plus
répondre aux exigences de situations historiques nouvelles).
Mais « la forme sous laquelle
Hegel expose la pensée dialectique est celle d’une architecture
de concepts de type encore médiéval (…) Il faut donc pour
parvenir jusqu’à la pensée vivante de Hegel (…) rompre ce
défilé de concepts par rang de trois » (p.40-41) et
se souvenir que chez lui « nier, contredire c’est une situation
et si tout phénomène peut occuper cette situation aucun
phénomène par contre ne peut l’occuper de manière
stable »(p.41), aussi « négatif sert à
désigner le phénomène ou le concept opposé
par relation avec le phénomène ou le concept posé
(…) Dans la pensée dialectique en marche position et opposition
sont des situations que deux phénomènes (…) occupent l’un
par rapport à l’autre et n’occupent qu’un moment »(p.41).
A les considérer comme des contraires « on risque de
transformer cette situation en substance » c'est-à-dire de
penser en termes d’opposition logique et non d’opposition de forces
réelles. On comprend que Monnerot ait d’emblée
insisté sur le problème de sémantique chez
Hegel.
Mais comment expliquer alors que
ce qui est perçu comme contraire puisse être
affirmé objectivement contraire ? Pour Hegel « la
dialectique dans l’être extérieur et la dialectique dans
l’esprit (…) sont les deux faces d’une même réalité
» (p.25) ; aussi Hegel prend-il la précaution de se
démarquer d’une certaine conception de la dialectique : «
D’habitude on considère la dialectique comme une activité
externe et négative qui n’appartient pas à la chose
elle-même qui a son fondement dans un effort subjectif pour
ébranler et dissoudre le solide et le vrai » (Wissenschaft
der Logik) : il vise bien évidemment la sophistique antique et
la « disputatio » médiévale, exercice verbal
qui cherche à mettre un contradicteur dans l’embarras ; les
marxistes en ont abondamment usé : « une telle dialectique
est une propriété de celui qui parle, non de ce dont elle
parle » ; la notion que Hegel « aura de la dialectique en
fait une propriété de la chose autant qu’une
propriété de l’esprit » (p.24) .
c) Influence de Burke
C’est autour des «
Réflexions sur la Révolution de France » (1790)
d’Edmund Burke et des réactions qu’elles suscitent qu’on
peut comprendre l’idée hégélienne de dialectique ;
le livre eut un succès considérable : onze
éditions en un an nous dit Philippe Raynaud, préfacier de
l’édition en collection Pluriel. A ses débuts la
Révolution Française est bien accueillie par les
intellectuels européens ; elle prétendait s’inspirer du
modèle constitutionnel anglais, or remarque Monnerot, il y eut
un véritable malentendu à ce sujet : il n’y a pas de
constitution anglaise mais une coutume dont les éléments
sont sélectionnés et confortés par l’usage,
« la vraie constitution d’un pays c’est le modus vivendi des
hommes de ce pays les uns avec les autres » (p.65) ;
« cette « raison » anglaise en qui les
philosophes (des Lumières) voient la raison même est issue
de l’histoire réelle de l’Angleterre »(p.58) « Ce
modus vivendi des Français entre eux était la monarchie
d’ancien régime, aucun homme en particulier ne l’avait fait ; il
était donné aux hommes d’une époque de le
détruire» (p.66).
Mais remplace-t-on un modus
vivendi par une constitution ? « On a prétendu abolir le
passé : on était entrain de s’attaquer à la vie
réelle des sociétés » (p.68) car pour les
hommes du 18ème siècle les institutions empêchaient
la « vraie nature » de l’homme de se manifester. Au nom de
cet homme « naturel », qui n’existe nulle part,
on prétend établir un droit « naturel
». Burke reproche à la révolution française
d’avoir rejeté ce qui était religion et droit «
positifs » c'est-à-dire historiquement réels, au
nom d’une religion et d’un droit abstraits qualifiés de «
naturels », qui ne sont le droit ni la religion d’aucune
société historique réelle. « La «
nature humaine » intemporelle, la religion et le droit «
naturels », à qui il manquait d’être réels,
c’est la thèse ; l’antithèse c’est Burke et ce sont les
partisans de ce qui est positif, c'est-à-dire de ce qui est, de
ce qui était avant la révolution » (p. 62) ; les
critiques de Burke vont être reprises par ceux qui
mériteront alors le nom de réactionnaires comme Joseph de
Maistre. Pour Hegel les deux thèses sont un refus de l’histoire
: l’une la récuse, l’autre refuse le présent et l’avenir
en se fixant au passé ; Hegel considère qu’il ne peut y
avoir ni un saut dans l’irréel, ni retour à un âge
révolu ; « Le troisième terme n’est pas un
mystère, il est le moment de l’unité des contraires (…)
cela signifie que pour qu’un universel soit concret (…) il faut qu’il
ait fait en lui l’unité » ; il faut selon Hegel accepter
l’histoire comme « irruption du temps », conserver ce
qu’il y a de valable dans la thèse et l’antithèse et les
mettre dialectiquement en mouvement dans une
synthèse.
*
* *
Interprétation
dialectique de l’histoire chez Hegel et chez Marx
Le mot dialectique a-t-il le
même sens chez Marx et chez Hegel ? Incontestablement : la
définition de la dialectique donnée par Engels, et qui
n’a jamais été contestée comme non marxiste, est
nettement hégélienne : « la dialectique est la
science des lois générales du mouvement tant du monde
extérieur que de la pensée humaine » (p. 21). Les
marxistes suivent Hegel affirmant que la négation,
c'est-à-dire l’opposition, est la source interne de toute
activité ; « ce que Marx et Engels doivent à Hegel
c’est de comprendre que le monde tout entier devient histoire »
(p.27).
Ainsi avec la dialectique il y a
irruption de la pensée du temps, pensée prodigieusement
absente de la philosophie classique.
Comme interprétation de
l’histoire cependant, la dialectique est différente chez Hegel
et chez Marx. Réfléchissant sur l’histoire, Hegel lui
découvre un sens : celui du progrès de la conscience ;
embrassant les systèmes politiques depuis l’orient ancien
jusqu’à son époque, en passant par la Grèce, Rome
et le christianisme, il lui apparaît que ce progrès s’est
effectué à travers les diverses civilisations
à leur insu : elles ont été porteuses d’une
histoire dont elles ne savaient pas le
sens. Vivant en Angleterre, Marx interprète l’histoire à
partir d’une réflexion économique sur ce pays
déjà très industrialisé au XIXème
siècle ; il y voit une lutte de forces sociales en
présence, la lutte des classes entre ceux qui possèdent
et ceux qui ne possèdent pas, (quand il n’attribue pas cependant
l’évolution de l’histoire au primat de l’économie,
évolution non dialectique).
Ainsi il y a « sens de
l’histoire » chez Hegel et chez Marx. Pour Hegel «
L’histoire est l’histoire de l’Esprit, elle est donc une, même si
elle apparaît extérieurement comme la recension d’une
diversité (…) l’Esprit apparaît sous forme d’incarnation
successives, il est immanent à l’Histoire» ; et c’est
pourquoi il y a correspondance de ce qui est et de ce qui est
perçu. Pour Marx le sens (prévu) de l’histoire est la
société sans classe, après la victoire du
prolétariat, classe non possédante ; comme le dit
justement Monnerot, sans en récuser la possibilité, il
appartient quand même à celui qui l’affirme d’en donner la
preuve. (p.125)
*
* *
Incompatibilité
entre dialectique et système
A se voir ainsi assigner une fin,
la dialectique devient système et Monnerot montre qu’il y a
là une contradiction « paralysante » (à la
différence de la contradiction dialectique qui, elle, est une
« contradiction motrice ») : la lutte des contraires, ou
plus exactement de ce qui s’oppose en fait, est le moteur de l’histoire
; les résultats de ces luttes sont souvent des créations
et donc inattendus, le troisième moment, pour reprendre le
vocabulaire hégélien, est différent de ce qui
eût été s’il n’y avait pas eu lutte. Or
l’idée même de système implique qu’il n’y a pas
d’inattendu, suppose aussi l’idée d’une continuité comme
s’il n’y avait jamais de rupture, ce que l’histoire dément ;
cette dernière critique concerne plutôt Marx que Hegel. La
continuité chez Hegel est obtenue par l’affirmation que certains
peuples ne sont pas des moments de l’histoire ; jugement tout à
fait subjectif qui se rapporte au point de vue de Hegel ; il ne semble
pas s’apercevoir qu’un autre point de vue était possible,
entraînant d’autres choix en ce qui concerne les « moments
» de l’histoire. Chez Marx aussi il y a aussi comme une
inscription linéaire de la lutte des classes dans une histoire
où il privilégie l’histoire occidentale (p.161).
Ainsi chez l’un et chez l’autre il
y a contradiction entre la dialectique qui est motrice et porteuse
d’innovation et l’affirmation d’une fin de l’histoire, un terminus ad
quem : or « la dialectique détruit tout ce qui ressemble
à un état de repos, à un état final du
système. Ici fait irruption le caractère religieux d’une
doctrine qui, dans la mesure où elle agite implicitement
l’idée d’une fin de l’histoire, nous introduit dans une
époque eschatologique, dans un temps hors du temps : c’est
l’introduction du mystère ». Ainsi, remarque Monnerot,
alors que le mystère se trouve au principe de toutes les
religions, il se trouve au terme des religions du progrès, mais
en terme de psychologie profonde il y a là identité.
« C’est l’échec d’une
philosophie dialectique que d’aboutir à un archétype
fixiste» (p.116). Hegel « se sait le point culminant de
l’histoire du monde. Cette histoire, du poste élevé qu’il
a construit, il la voit toute menant à ce haut lieu. De
là il regarde l’histoire d’avant en arrière, comme un
voyageur se retournant regarde le chemin qu’il a déjà
parcouru » ; chez Hegel ce point se confond semble-t-il avec
lui-même. Marx le projette devant lui comme une ligne d’horizon
mais c’est Sa ligne d’horizon qu’il prétend imposer «
à des voyageurs du temps qui sont parvenus plus loin, qui sont
partis d’ailleurs, et dont la ligne d’horizon est nécessairement
autre » (p.116-117)
Le mythe de la fin de l’histoire
est tenace : ne l’a-t-on pas évoqué récemment
encore lors de la chute de l’U.R.S.S. ?
Marx :
abus de l’étiquette scientifique et dialectique
étriquée
Cette incompatibilité entre
dialectique et système s’est compliquée chez Marx et les
marxistes par la prétention de faire admettre comme science et
même comme LA science ce qu’ils appellent la dialectique
matérialiste. Cette prétention est contraire à
l’esprit même des sciences car celles-ci se distinguent entre
elles par leur objet : il n’y a donc pas une science unique ; la micro
physique n’est pas la physique classique, n’est pas la biologie par
exemple, même si les unes peuvent emprunter aux autres leurs
instruments ou certaines connaissances. En outre aucune aujourd’hui ne
prétend être achevée, ni même pouvoir
l’être : le marxisme sous ce rapport est très
imprégné de l’esprit du 19ème siècle. Il
échappe aussi à la science par sa prétention
à se situer au dessus de la critique
épistémologique, c'est-à-dire de la discussion
scientifique ; il y a en cela une simple attitude d’intimidation, qui
ne peut réussir que si elle dispose de moyens autres que
scientifiques, et une grandiose escroquerie. (p.81-82)
Mais Marx, en considérant
que la dialectique est la science même, échappe aussi
à l’esprit de la dialectique tel que Hegel l’emprunte à
Héraclite et sans doute est-ce pourquoi ses analyses
s’avèrent tronquées. En prétendant
interpréter l’histoire toute entière à partir de
l’analyse économique de la situation de l’Angleterre à
l’époque où il vit, Marx procède à une
analyse mutilée, et de l’une et de l’autre : dans l’Angleterre
de son époque il voit le développement du capitalisme
mais sous estime le nationalisme (c’est d’ailleurs une
réalité qu’il sous estime constamment), il met donc au
compte du seul capitalisme ce libéralisme qui relève
également du nationalisme (l’Angleterre étant alors en
avance sur les autres pays européens le libéralisme lui
était favorable). Pour imposer cette vision dialectique il
tend abusivement à réduire la société
à deux classes.
Dans toutes ses analyses on voit
de telles simplifications ; par exemple, remarque Monnerot, il est
exact qu’on ne peut comprendre l’histoire de Rome sans connaître
le régime de la propriété à Rome, mais on
ne peut appréhender cette histoire, de l’Urbs à l’Empire,
en s’en tenant à cela : on ne saurait « déduire de
l’histoire du régime foncier l’histoire des luttes internes de
Rome et l’histoire des luttes entre peuples qui aboutit à
l’unification du monde méditerranéen sous
l’hégémonie romaine, l’une de ces deux « histoires
» dépendant en fait étroitement de l’autre ».
Le mode de production influe sur la croissance démographique,
celle-ci sur la force de la collectivité et son besoin
d’expansion quand la chose est possible ; la conquête modifie
directement ou indirectement la distribution des biens et des services
qui donnent à leur tour lieu à des luttes sociales
lesquelles influent sur la forme politique : « Alors le
gouvernement transformé dans le sens de l’autorité est en
mesure d’intervenir plus efficacement dans la vie économique.
C’est ainsi que le pouvoir militaire à Rome affaiblit ce que
nous appellerions aujourd’hui la bourgeoisie d’argent ». (p.118).
(par contre la monarchie française s’est appuyée sur le
tiers état pour affaiblir la noblesse féodale.)
Transposant à toute l’histoire
son analyse économique de l’Angleterre manchestérienne et
la projetant en avant dans un avenir issu de la révolution, Marx
adopte une attitude intellectuelle qui ne permet pas de comprendre, par
exemple, le monde contemporain même si l’on y souligne
l’importance de l’économie.
*
* *
A quoi
tint le succès de Marx.
Dans l’œuvre de Marx, nous dit Monnerot,
il faut distinguer la part qui relève de la science et l’autre ;
Marx s’inscrit dans la science économique où il
«est moins qu’Adam Smith et pas plus que Ricardo » (p.18) ;
en tant que savant d’ailleurs rien ne justifie que cette science
s’arrête avec lui, pas plus qu’aucune science avec aucun savant.
Et puis il y a l’autre part, cette dialectique qui prétend se
faire passer pour science absolue ; c’est elle qui exige « qu’on
prenne les armes, conspire, etc (…) qu’on meure et qu’on tue »
(p.18) ce qui n’est le cas ni chez Héraclite, ni chez
Hegel, ni d’ailleurs chez
Descartes, Spinoza ou Leibniz, ni aucun philosophe.
Le succès de Marx ne tient
pas à la valeur intellectuelle de son analyse mais à la
charge affective qu’elle mobilise. « Il s’agit d’une doctrine
religieuse qui a commencé par se propager en termes
d’économie politique et de philosophie, et qui se donne pour
science » bien que « le matérialisme dialectique
éprouve à se constituer en méthode scientifique
autonome des difficultés insurmontables » ; aucune
découverte ne lui est due, même si sous la pression
totalitaire certains se sont efforcés de présenter leurs
travaux sous forme dialectique, comme ce fut le cas du professeur
Kornilov (p. 105)
Ce succès ne tient pas non
plus à la dénonciation des conditions de naissance de
l’industrie qui avait été faite avant lui par d’autres.
(p.128) « Le secret de l’efficacité de Marx tient dans la
situation suivante : le ressentiment qui en lui mobilise la dialectique
coïncide avec le ressentiment d’une catégorie sociale
dont la naissance est effroyable (…) Cette catégorie sociale
naît à une époque libérale ce qui signifie
qu’il n’est pas interdit au reste de la société de
s’indigner » (p. 127-128), alors que dans une
société totalitaire qui développe les mêmes
conditions effroyables, il sera interdit de dénoncer le Goulag.
« La construction
socialiste est beaucoup moins dialectique que la destruction
révolutionnaire, constate Monnerot. Les métaphysiques
« fixistes » conviennent mieux aux sociétés
en voie de stabilisation. La dialectique révolutionnaire a la
pointe tournée vers le dehors (…) au-delà des
frontières de l’Empire (soviétique) »
(p.151). Et de préciser : «L’attachement au
matérialisme (…) et le fait qu’il n’y a de succès relatif
et d’usage intelligent de la dialectique consciemment saisie que dans
la destruction sont dus au rôle moteur du ressentiment ».
« Il y a chez Marx jonction de la dialectique et du ressentiment
» qui donne à sa dialectique ce caractère
particulier qu’on ne trouve ni chez Héraclite, ni chez Hegel ;
chez lui seul la dialectique devient théorie de la
révolution avec affirmation d’une solution eschatologique.
« Il a fallu qu’un ressentiment individuel, servi par une grande
force de pénétration intellectuelle et de
synthèse, interprète un ressentiment collectif, un
ressentiment historique, pour qu’alors naquît cette
doctrine de la révolution dont la partie est plus
décisive que le reste »
L’évolution du marxisme en
France depuis la chute de l’U.R.S.S. confirme cette analyse : tandis
que le parti communiste, tenant officiel de l’idéologie, se vide
de ses adhérents, les groupements gauchistes se
développent sans autre programme que le combat contre la culture
occidentale, accusée de tous les maux, y compris de ceux qu’elle
est seule à guérir. Cette attitude est
particulièrement nette dans les medias et dans l’enseignement
où il faut avoir poussé loin la haine pour avoir
liquidé l’essentiel de notre culture, y compris l’enseignement
de la lecture, sous prétexte d’une recherche pédagogique
qui échoue à transmettre ce qui a été
transmis jusque là et prend depuis plus de trente ans la
population scolaire nationale en otage.
*
* *
Dialectique
et science ont deux sources différentes
Ces réflexions sur
l’incompatibilité entre la dialectique et le système et
plus encore entre la science et la dialectique nous mettent sur la voie
de la nature propre de la dialectique. Cette méthode que Hegel
présente comme la méthode n’est pas applicable en tout
domaine, bien que la définition qu’en donne Hegel ait pu
suggérer qu’il s’agit de la méthode scientifique. «
La dialectique ne naît pas sur la même voie humaine que la
science » (p.103) écrit Monnerot « le contraste
saute aux yeux. Les origines intuitives en sont manifestes : il s’agit
de la genèse simultanée du sentiment du devenir et de la
perception des contrastes, ceux-ci rythmant celui-là et lui
permettant de sortir de l’informe ». Il s’agit donc d’une
attitude devant la réalité vécue.
Les procédés de la
science sont tout autres : « On appelle méthodes
scientifiques l’ensemble des démarches réelles que peut
codifier une réflexion qui part des résultats
scientifiques et de la manière dont il a fallu procéder
pour y parvenir », résultats soumis à contre
épreuve ce qui permet d’en éliminer la
subjectivité propre à chaque savant. Niel écrit
à ce sujet : « n’étant pas de l’ordre de la raison
abstraite, la dialectique, ne se ramène pas à une recette
que l’on pourrait se transmettre et enseigner » (p.110),
contrairement à la science.
Dialectique et science ont deux
origines différentes. « La tentative de Hegel fut de faire
converger les deux voies en une seule. Cette convergence, il semble
qu’il fut bien près de l’obtenir quant à ce que
nous appelons aujourd’hui « les sciences de l’homme » ; en
revanche sortie de ce domaine, la dialectique apparaît
déjà chez Hegel comme un jeu verbal : « le bourgeon
dit Hegel disparaît dans l’éclosion de la fleur et l’on
pourrait dire que celui-là est réfuté par celle-ci
» ; Monnerot a beau jeu de remarquer : « une fleur ne
réfute pas, il n’y a que l’entendement qui réfute »
nous ne sommes évidemment pas sur le plan scientifique : «
cette suite de mots ne donne pas la moindre indication sur le
développement réel d’un végétal »
(p.132)
*
* *
La
méthode dialectique correspond aux sciences du subjectif
Que retenir de cette
méthode dialectique pour laquelle, malgré ses critiques,
on voit un attrait réel de la part de Monnerot qui
professe une immense admiration pour Hegel? La comparaison même
entre Hegel et Marx est en mesure de nous éclairer. Hegel
emprunte à Héraclite une méthode
appuyée sur le réel… et qui n’est d’ailleurs pas chez
Héraclite une méthode : « enfin avec
Héraclite nous touchons terre ! » dit Hegel : entendons
par là nous sortons de l’abstrait ; et Monnerot explique cette
idée p.108 : « le mode dialectique de concevoir est
naturel (…) il est profondément engagé dans la nature
», car l’homme n’est pas, pour reprendre l’expression de Spinoza,
« un empire dans un empire », ce qu’il est dans le
rationalisme caricatural du 18ème siècle.
Chez Héraclite
« la recherche de la vérité ne se laisse pas
dissocier de ce qu’aujourd’hui nous appelons poésie et mythe :
la pensée d’Héraclite, qui vise le vrai, est aussi
pensée poétique, pensée mythique ; elle se
réfère à des croyances que nous dirions
aujourd’hui d’ordre religieux » ; car « Les
différenciations qui conditionnent aujourd’hui notre
activité mentale, et qui ont une histoire, n’étaient pas
encore ». Hegel, sensible à la Naturphilosophie et
à l’influence de Schelling concernant son intuition de
l’inconscient, comprend cette dialectique héraclitéenne
qui ne dit pas son nom parce qu’elle est d’une autre époque de
la culture, époque dans laquelle l’homme accepte de n’être
pas éloigné de la nature.
Avec la NaturPhilosophie se posent
des questions que la philosophie des lumières ne se pose pas :
comme celle de la compréhension d’autres cultures, que Jung
essaie d’appréhender à travers l’étude des
archétypes qui se retrouvent d’une culture à l’autre, et
même pour notre propre culture la compréhension d’une
époque de l’histoire par une autre. La psychanalyse,
l’ethnologie et l’anthropologie donnent aujourd’hui une conception de
l’homme très différente de celle de la philosophie des
Lumières. La dialectique de Hegel aurait pu ouvrir la voie
à une nouvelle approche des sciences de l'hommes.
Il n’y a pas chez Marx cette
influence de la Naturphilosophie qui est à l’origine de la
dialectique hégélienne et son oeuvre s’en trouve
très différente : il n’a aucun soupçon de quelque
inconscient que ce soit, il est en cela fidèle à la
philosophie des Lumières, aussi a-t-il été
piégé par ce dont il ne soupçonnait pas
l’existence et sa vision de l’histoire se fait prophétisme et
religion à son insu.
*
* *
La
philosophie des lumières rate l’intelligence du subjectif
« La dialectique est
comme un pressentiment de ce qui préside et à la
naissance des formes et à celles des idées, mais la
région où plonge ce pressentiment n’est pas celle
où se déploie la méthode expérimentale
» (p.77) : un héritier de la philosophie des
lumières est mal placé pour comprendre cette
pensée. La philosophie des lumières, comme son nom
l’indique, considère que tout tombe sous la lumière de la
raison : il n’y a obscurité que parce qu’il y a obscurantisme
c'est-à-dire d’abord manque de connaissance et
préjugés religieux ; la force psychique ne lui
apparaît que sous la forme rationalisée par l’utilitarisme
: « l’évolutionnisme de Marx porte le millésime du
19ème siècle : il y a même recul par rapport
à Hegel ». L’idée d’une « région
» obscure du psychisme, source du dynamisme humain lui est
d’ailleurs bien plus étrangère qu’à la philosophie
classique du 17ème siècle.
« La force de choc de la
philosophie des lumières paraît dans la perspective
actuelle épuisée » écrit Jules Monnerot
(p.122) ; en effet sa critique des religions est insuffisante
remarque-t-il, non seulement parce qu’elle ne remplaçait pas ce
qu’elle détruisait, mais encore qu’elle ne se doutait pas qu’il
y eut quelque chose à remplacer. En témoigne aujourd’hui,
ajouterions nous, le succès des sectes.
Ainsi lorsque les sources
motrices de l’énergie humaine échappent à «
tout contrôle d’en haut, la donnée refoulée
échappe à l’action formatrice de la culture »
qui « équilibrait mais ne domptait pas : elle ne
l’eût domptée qu’en supprimant en même temps
l’énergie humaine ». Et Monnerot de rappeler : « le
problème par excellence de la culture est de diriger les
énergies, non de les détruire ». Quand on sait que
le suicide est en France aujourd’hui chez les jeunes est la
deuxième cause de mortalité (la première chez les
adultes de 35 à44 ans : Figaro du 3 II 05) il est évident
que ce qu’on appelle aujourd’hui « l’exception culturelle
française » (héritière présomptive
abusive de la vraie culture française) est à la base d’un
grave échec ; contrairement à ce qui a été.
Y reconnaître l’importance de la
subjectivité n’est ce pas condamner les sciences de
l’homme ? Non si on ne la perd jamais de vue comme l’a fait Marx : par
exemple il est vrai que, entre la propriété personnelle
qui domine au 17ème siècle et la propriété
capitaliste qui domine dans la deuxième moitié du
19ème siècle il y a des différences
évidentes, mais dire que le régime de la
propriété « s’est transformé en son
contraire, c’est mêler la subjectivité à la marche
des choses. Il y a confusion de l’autre et du contraire.
L’altérité et la succession des moments est ressentie (…)
vécue comme une opposition des contraires. » Marx sort de
la méthode scientifique en projetant sans s’en apercevoir ses
sentiments dans les faits : « c’est en Marx que la
propriété capitaliste « nie » la
propriété privée individuelle. Cette pensée
est une pensée qualitative » (p.134). « Si on se
laisse mystifier par le langage, on tombe facilement dans la
fantasmagorie : il faut que l’esprit soit assez fort pour porter ses
mots » : ces contraires ne sont contraires que parce qu’ils
inspirent à Marx des sentiments contraires.
*
* *
Le
perspectivisme, caractéristique des sciences de l’homme
L’esprit de la dialectique
de Marx est bien plus étranger à la méthode des
sciences de l’homme que la dialectique de Hegel. Mais celui-ci à
son tour perd une partie de son acquis en passant de la dialectique au
système alors que la dialectique qui fait intervenir le temps
exclut toute prétention à l’absolu : « il est
inhérent à la dialectique de ne pas conclure »
(p.127); Engels l’avait bien vu (voir p.27 -28) tandis que Marx flotte,
sans trancher, entre une explication dialectique de l’histoire par la
lutte des classes et une explication non dialectique par le
primat de l’économie, ce qui revient à nier que «
le non économique conditionne l’économique (...)
l’art et la religion sont contemporains des premiers efforts de
l’économie. Si le poids spécifique de l’économie
peut nous apparaître de notre point de vue (…) plus
déterminant, il n’y en a pas moins interdépendance
générale » (p.154)
Ni Marx, ni même Hegel
n’ont tiré les conséquences de la dialectique, or ces
conséquences sont essentielles pour les sciences de l’homme :
toute connaissance dans ce domaine est relative à un point de
vue. Ce point de vue ne dépend pas seulement de la
subjectivité propre d’un chercheur mais aussi du milieu
où il vit, des connaissances et des préoccupations de son
époque et des découvertes nouvelles : on peut mesurer la
distance que cela peut établir en comparant l’Histoire du
déclin de Rome écrite par Gibbon au 18ème
siècle et l’Histoire économique et sociale de monde
hellénistique de Rostovtseff au 20ème siècle. (Les
deux sont édités en français dans la collection
Bouquin ; on a intérêt à commencer par la lecture
de Gibbon).
Chez Marx, mais aussi chez Hegel
se retrouve l’illusion de l’observateur, particulièrement
sensible dans la notion de « sens de l’histoire ». Cette
illusion de l’observateur pèse sur tous ceux qui s’occupent de
sciences de l’homme. « Tout comme Hegel nous sommes prisonniers
pourrait-on dire d’une position c'est-à-dire d’une situation et
d’une époque, mais nous savons que nous sommes prisonniers et,
dès lors nous ne pouvons donner notre perspective que comme une
perspective (…) ce n’est que l’exclusion d’un nombre indéfini
d’autres perspectives » (p.163-164) L’art de l’historien est une
sélection du plus significatif et « l’histoire reste
relative à l’historien et à son temps, mais si
l’historien est un homme profond comme Thucydide, malgré les
lacunes qu’on peut découvrir ultérieurement, il reste
quelque chose dont dorénavant on ne pourra plus ne pas tenir
compte ».
L’histoire de l’Angleterre au
19ème siècle peut se comprendre sans doute par son
économie mais cela ne devrait pas exclure d’autres points de vue
(le nationalisme par exemple existe en Angleterre … et à Rome).
Marx ignore constamment les inter relations entre les facteurs et la
nécessité de multiplier de les points de vue pour
comprendre un phénomène historique.
*
* *
Une sociologie
historique permet de dégager des « types »
« Pour la sociologie historique et
compréhensive, plus une telle implication devient consciente, et
moins elle est une cause d’erreur… On ne peut espérer que
réduire la part d’erreur » entre autre en multipliant les
points de vue autant que possible, ce qui est le contraire de l’esprit
de système. On voit alors « le passage de figures
d’ensemble qui ne se répètent pas mais qui ont
entre elles assez d’analogies de forme pour qu’il puisse devenir
fructueux de les
comparer.»
Ainsi la sociologie n’a pas
à deviner un terminus ad quem mais à s’efforcer de
comprendre ce qui est à partir de figures ou de types
semblables. « Ces types, écrit Monnerot ne sont purs et
nets que soustraits au temps » ; « ils donnent formes
à notre perception de l’histoire » ; on peut
considérer ainsi qu’il y a des esclavages, des
féodalités, des capitalismes, que l’on peut comparer
entre eux à travers des époques, des civilisations et
même au cours de leur propre histoire.
Aujourd’hui, avec la disparition
de l’U.R.S.S. et la fin du conflit des deux blocs, la situation
des Etats-Unis peut être comparée à celle de
l’Empire Romain à l’époque où il était
l’unique puissance de ce qu’on considérait alors comme le
monde ; cela pourrait conduire d’ailleurs l’Europe à
s’intéresser à la manière dont cet Empire a
traité ses alliés.
Les problèmes
soulevés par Burke à propos de la première
constitution française retrouvent leur actualité avec le
projet de « constitution européenne». Or ils
n’échappent pas aux Français, bien au contraire,
même s’il n’est pas aisé intellectuellement, (ni
politiquement correct) d’en parler. Les Jacobins de Bruxelles, comme
Marx, sont essentiellement sensibles à l’aspect harmonisation
économique. A notre connaissance, seul Edouard Balladur a fait
référence à l’aspect anthropologique, dans une
libre opinion du Figaro (14 I 2005) où il met les
Français en garde quant à leur conception universaliste
(« naturel », conception héritée de la
philosophie des lumières). Peut-on remplacer le modus vivendi de
différents peuples par une constitution sans aboutir, comme le
prévoyait Burke, à « quelque chose de mobile et
d’incertain »? On sait que depuis la Révolution, la France
a consommé une bonne quinzaine de constitutions (sans parler des
dix-huit ou vingt modifications de la dernière qui
témoignent de l’estime où les politiques la tiennent!)
tandis que l’Angleterre vit toujours sous sa coutume !
Parmi les cas de figure Monnerot
s’est intéressé lui-même au phénomène
historique appelé révolution pour en dégager des
caractéristiques significatives, dont la cause la plus
importante est le blocage de la circulation des élites par la
classe en possession du pouvoir qui, défaillante, ne voit plus
d’autre moyen d’éliminer la concurrence. (voir «
Sociologie de la Révolution » Fayard éditeur 1970).
On voit que, malgré la subjectivité que l’on est bien
obligé de reconnaître aux sciences de l’homme, elles ne
manquent pas d’intérêt, ni de matériaux de
réflexion pour
l’actualité.
*
* *
On ne peut que se féliciter
de la réédition de « Sociologie du communisme
» livre dont on constate qu’il est toujours d’actualité ;
et l’on peut savoir gré à l’éditeur d’avoir fait
une édition en trois volumes distincts ce qui a, entre autre
avantage, de permettre une présentation plus aérée
: pour un ouvrage particulièrement riche et dense cela constitue
une aide appréciable à la lecture.
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