L’ INCONSCIENT

 

       Ce n’est que pour la commodité de l’exposé que nous séparons les notions de conscient et d’inconscient mais les deux sont intimement liés chez l’être humain. Est inconscient ce qui n’est pas actuellement présent à notre conscience : cela fait beaucoup ! Mais nous comprenons ainsi d’emblée que, si tout ce qui est susceptible d’être présent à notre conscience l’était effectivement, la vie même deviendrait impossible : nous serions assaillis de tant de choses que nous ne pourrions faire face à rien. L’oubli est une fonction vitale ainsi que le remarque Nietzsche. On peut aussi imaginer, à l’inverse, que notre conscience serait très pauvre si tout y était constamment présent car elle ne pourrait accroître son domaine si, en quelque sorte, elle le transportait constamment consciemment. On voit donc que la question de l’inconscient est liée à la réflexion sur la mémoire : où sont ces souvenirs très variés auxquels nous ne pensons pas quand ils ne sont pas présents à la conscience ?

 

Découverte de l’inconscient à partir de l’hypnose

       Présenté ainsi l’inconscient peut apparaître comme une sorte de réservoir, c’est-à-dire une réalité passive. Au 19ème siècle, la psychiatrie en utilisant l’hypnose dans le traitement des hystériques, a montré qu’il n’en est rien. L’hystérie est une « maladie nerveuse » qui n’est pas une maladie des nerfs : c’est une maladie dans laquelle les troubles somatiques c’est-à-dire les troubles du corps, n’ont pas leur source dans le corps mais dans l’esprit du malade ; on parle aujourd’hui de troubles psycho somatiques. En mettant une patiente sous hypnose et en lui donnant des consignes à exécuter après le réveil de l’état hypnotique, le psychiatre français, Pierre Janet (1859-1947), a constaté que sa patiente exécute l’ordre reçu au moment dit, sans pourtant savoir qu’il lui a été donné : il a ainsi la preuve que ce qui s’est passé sous hypnose n’a pas été oublié à l’état de veille et pourtant la patiente n’a pas le souvenir conscient de l’ordre donné ; il apparaît donc qu’un état inconscient a communiqué avec la conscience et l’a conduite à agir.

      

       Freud (1856-1939), médecin viennois fondateur de la psychanalyse, rapporte comment son maître, le docteur Breuer, a utilisé l’hypnose pour le traitement d’une de ses patientes qui souffrait de multiples affections n’ayant aucune base somatique ; dans certains états d’absence, elle murmurait des mots de phrases incompréhensibles ; Breuer, l’ayant mise sous hypnose, les lui répète, la malade raconte alors des moments de son existence en rapport avec l’apparition d’un de ses troubles et, au réveil, constate la disparition du trouble somatique en question. Ainsi s’établit, pour le médecin et pour sa patiente, le rapport entre le symptôme et l’évènement qui l’a causé à l’insu de la malade ; la plupart des troubles de cette jeune fille était en rapport avec des angoisses éprouvées alors qu’elle veillait son père mourant. (Freud Première des « Cinq leçons sur la psychanalyse ») Par la suite Freud préférera atteindre l’état inconscient en se dispensant de l’hypnose et en faisant appel à l’étude des rêves de ses patients, ce qui permet la collaboration active de ceux-ci au traitement. Ce qu’il retient de la méthode de Breuer c’est, d’une part le rapport, non conscient au malade, entre le symptôme et un évènement traumatisant, d’autre part le fait que l’expression de cet évènement fait disparaître le symptôme lorsque le malade peut exprimer les sentiments qu’il a refoulés au moment où s’est produit l’évènement traumatique. Ainsi apparaît l’idée que le refoulement est à l’origine du symptôme et que l’expression des sentiments vécus alors constitue la catharsis nécessaire à leur disparition.

        

Inconscient et refoulement     

       Préférant atteindre l’inconscient du malade à travers ses rêves, le psychanalyste se trouve confronté au problème de l’interprétation de ces rêves : il faut en effet les décrypter pour en comprendre le sens qui n’est pas immédiatement et clairement accessible. Le rêveur indique à l’analyste les évènements de sa vie éveillée qu’il peut relier à chaque détail du rêve. Ainsi le rêve apparaît à Freud comme un langage qui exprime, sous une forme dissimulée, ce qui a été refoulé dans l’inconscient. Le névrosé est, selon lui, un être qui souffre d’un refoulement mal réussi ; dans ces conditions la prise de conscience de ce qui a été mal refoulé peut seule guérir le patient. L’inconscient est donc pour Freud une conséquence du refoulement. C’est particulièrement évident dans sa présentation de ce qu’il appelle le complexe d’Œdipe : chez le petit enfant, très immature, la sexualité se porte naturellement sur l’être du sexe opposé le plus proche de lui, donc sur le parent du sexe opposé ; en grandissant la sexualité se détache du parent et s’attache normalement à une personne extérieure à la famille ; mais dans certains cas le sujet fait une fixation sur la période infantile normale du complexe d’Œdipe, fixation inconsciemment niée pour satisfaire à l’exigence morale de l’interdiction de l’inceste. Le refoulement résulte donc d’une censure inconsciente effectuée par le sujet pour des raisons morales. Ainsi, pour Freud, il existe trois instances dans l’être humain : le moi conscient, le « ça » ensemble des pulsions refoulées dans l’inconscient (essentiellement la libido ou  pulsion sexuelle), et le « surmoi » instance morale en partie consciente qui se représente les règles morales de la société, et en partie inconsciente qui exerce la censure.

 

       Cette théorie, on le voit, fait intervenir l’idée, alors nouvelle, d’une sexualité infantile. Pour Freud les névroses ont leur origine dans la fixation à une telle sexualité. La thérapeutique qu’il conçoit repose sur l’idée que la fixation à l’époque infantile peut être surmontée,  au cours de la psychanalyse, le sujet faisant une régression affective à cette époque du complexe d’OEdipe , peut, à partir de là, sous l’action psychanalytique de prise de conscience, faire le chemin vers la maturité affective. Ce processus de maturation explique la longueur de la thérapeutique psychanalytique.

                                                                          

       C’est par l’analyse de ses rêves que le névrosé découvre son propre inconscient : en « traduisant » ce qui est explicite, le contenu manifeste du rêve, on parvient ainsi au contenu latent, c’est-à-dire l’inconscient qui exprime ainsi dans le rêve, d’une manière voilée, les désirs du rêveur. Comme on le voit l’interprétation des rêves s’effectue dans un cadre théorique et n’en est pas indépendant, comme le remarque Jung (psychiatre suisse 1875-1961), disciple dissident de Freud : le symbolisme freudien des rêves qui divise les images oniriques selon qu’elles valorisent des droites ou des courbes et les réfère, sur cette base, au sexe masculin ou féminin, immanquablement aboutit à une interprétation sexuelle (« Introduction à la psychanalyse » ch. 10) . Remontant du contenu manifeste au contenu latent comme cause, Freud y découvre très généralement la marque du complexe d’Œdipe ; il n’y trouve guère, comme son disciple Adler, la volonté de puissance comme cause de névrose : les patients se seraient-ils répartis eux-mêmes chez leur médecin en anticipant leur diagnostic ?   


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Jung : 1) l’inconscient collectif

       Contrairement à Freud, Jung reconnaît que toute interprétation de l’inconscient à travers les rêves est subjective et que seule l’adhésion de l’analysé lui confère valeur objective. « Il n’existe écrit-il, aucune méthode d’interprétation absolument éprouvée » et il reconnaît que « le sens de l’interprétation du rêve dépendra à un degré élevé de l’intention de l’exégète.»

 

       Dans ses analyses de rêves Jung découvre des éléments inconscients qui ne sont pas personnels, par exemple des êtres monstrueux : écrevisses de taille gigantesque, serpent aux yeux brillants comme des pierreries, auxquels le rêveur ne peut évidemment pas rattacher des éléments de son expérience personnelle ; ce sont, dit-il, des archétypes, traces de l’inconscient collectif ; on peut les retrouver dans notre mythologie ancienne ou dans celle de peuples non européens qui n’ont pourtant pas eu de contacts entre eux. On peut donc comprendre son intérêt pour les mythes et ce qu’ils expriment, dans une forme qui n’est pas celle d’une société rationaliste. S’en tenir au rationalisme est même, nous dit-il, mutiler dangereusement des énergies qui, de ce fait, échappent au contrôle de la conscience : c’est ce que montrera Jules Monnerot dans la deuxième partie de sa « Sociologie du communisme », constatant que la dialectique marxiste se présentant comme science, comme la science, a pu occulter l’élément passionnel du marxisme qui ainsi échappe à tout contrôle du moi.

  

       Les archétypes portent une marque fortement affective ; il ne faut pas croire, écrit Jung, que de telles fabrications soient purement archaïques ; l’époque moderne peut également fabriquer de tels mythes, par un phénomène de projection affective: ainsi le mythe de l’homme diabolique (cf. « Psychologie de l’inconscient »p.171) ; pour des raisons extérieures qu’il ignore, l’inconscient collectif peut fabriquer ou être sensible à de telles images d’avenir inquiétant ou d’avenir radieux. Il est évident que les médias, aujourd’hui, sont un moyen très efficace pour les propager, en particulier la télévision qui fait appel à l’image visuelle qui, pour l’esprit, s’apparente au fait. On peut d’ailleurs voir les mythes se succéder et s’interroger sur cette succession : l’écologie, comme mythe, a pris très rapidement la succession du marxisme touché à mort par la réalité économique des pays qui l’ont adopté. Le mythe renvoie à une psyché qui  est disposée à l’accepter : par exemple l’image si valorisée de la révolte et du « rebelle » depuis 1968 ; ne peut-on pas lire dans un quotidien cette curieuse déclaration : « on peut faire du jazz et être rebelle ».   

 

       De l’inconscient à la conscience, les degrés sont insensibles et infinis On ne peut pas, dit Jung, connaître la totalité de l’inconscient ni même évaluer la mesure de ce qu’on n’en connaît pas. Il distingue ainsi trois niveaux d’inconscient : soit par exemple les gestes quasi automatiques (comme regarder sa montre sans y voir l’heure), soit à l’occasion de ce que Freud appelle les actes manqués (lapsus et oublis) et lors de l’analyse des rêves. Jung parle  d’inconscient accessible, d’inconscient médiatement accessible (le rêve)  mais reconnaît qu’une grande part de l’inconscient vraisemblablement est inaccessible.         

 

2) La psyché comme tout biologique    

       Mais avec Jung apparaît en psychologie une conception nouvelle de l’anthropologie, différente de celles de Freud et d’Adler qui, d’une manière classique, s’attachent rationnellement à la recherche de cause. Il ne considère pas, comme le fait Freud, que le rêve « tourne » la censure morale en exprimant « de manière voilée » les désirs interdits du rêveur, ce qui suppose le primat de la conscience, primat contesté par Jung : « Ce devait être le privilège de notre rationalisme d’expliquer le rêve et sa constitution par les seuls reliquats de la vie diurne (. . .) .Comme si ces profondeurs obscures n’étaient qu’un sac vide ne recélant jamais que ce qui était tombé d’en haut ! » Il faut, nous dit Jung, penser l’homme comme un tout,tel que conscience et inconscient ne sont pas séparés ; s’en tenir au rationalisme c’est mutiler des énergies qui, de ce fait, échappent dangereusement au contrôle de la conscience.

       « La conscience n’est pas la psyché tout entière ; la psyché est originairement une fonction du système nerveux réparti dans tout le corps et dont le centre, phylogénétiquement, n’était pas dans la tête mais dans le ventre, dans ses amas de ganglions. Ces derniers constituent sans doute la base originelle de l’entité psychique, tandis que les hémisphères cérébraux ont essentiellement contribué à l’élaboration de la conscience (…) Au cerveau aboutissent en effet tous les nerfs sensoriels principaux » ( « L’homme à la découverte de son âme » p.75) ; il est donc normal, remarque Jung, que la psychologie scientifique, à ses débuts, soit partie de la sensation, comme c’est le cas chez Condillac.

 

       Cette conception phylogénétique conduit Jung à insérer le développement de la conscience dans la lignée animale. On ne peut pas dire grand-chose de la conscience des insectes, par exemple ; en revanche il est sûr que les vertébrés ont un « moi » : nous sommes loin de Descartes autant que de Condillac ! « Etre conscient c’est percevoir et reconnaître le monde extérieur ainsi que soi-même dans ses relations avec ce monde extérieur » : ainsi posée, la conscience n’est pas le privilège de l’homme ; elle n’est qu’une émergence dans la totalité biologique d’un être vivant dont le système nerveux est plus ou moins évolué : « La conscience individuelle est le fruit précieux de l’Arbre de la vie » écrit-il (« L’homme à la découverte de son âme » p.75). Une telle conception nous sort de l’anthropologie de la philosophie des Lumières pour laquelle tout peut et doit être soumis à la clarté de la Raison qui est le propre de l’homme et Jung le reconnaît explicitement. Il s’inscrit ainsi dans un mouvement scientifique pour lequel la psychologie animale (ou éthologie) n’est pas en rupture avec la psychologie de l’homme, comme en témoignent les réflexions de Konrad Lorenz.

 

  3) La spécificité de la conscience humaine    

       Chez l’homme, dont le cerveau est particulièrement développé par rapport aux autres espèces, la clarté apparente de la conscience éclipse les perceptions moins conscientes. Or, à vrai dire, constate Jung, cette conscience est très discontinue, ne serait-ce que du fait que nous dormons à peu près le tiers de notre existence. A l’état de veille, elle est plus ou moins soutenue et, de toute façon, elle s’éparpille constamment en passant d’un objet à un autre : « toute conscience est éparse ; elle distingue des faits isolés en procédant par séparation, extraction et différenciation ; seul est perçu ce qui peut entrer en rapport avec le moi. La conscience du moi, même quand elle effleure les nébuleuses les plus lointaines, n’est faite que d’enclaves bien délimitées. » (ibidem p.80). « L’inconscient, en revanche, est un état constant, durable, qui, dans son essence, se perpétue semblable à lui-même ; sa continuité est stable, ce qu’on ne saurait prétendre du conscient. » (ibidem p.99) Appartenant à la même totalité psychique, conscient et inconscient sont normalement en harmonie ; il peut arriver, cependant, qu’il y ait désharmonie, il n’est pas rare qu’elle se manifeste dans le rêve qui fonctionne alors comme un signal : par exemple, le rêveur peut être informé qu’il va, dans sa vie courante, au de là de ses possibilités ; on parlera alors de rêve prémonitoire ou de rêve prospectif.

       Pour Jung, s’il faut décrypter le rêve pour le comprendre c’est parce que le conscient dispose d’un langage que l’inconscient, plus primitif, ne connaît pas. Jung s’intéresse  beaucoup à l’ethnologie et en particulier à ceux qu’on a appelés « primitifs » et dont les modes de penser se présentent comme très différents de ceux de nos sociétés rationalistes 

 

  

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Le penser antérieur et le penser ultérieur

      Comme Jung, le sociologue français Jules Monnerot (1908-1995) voit bien qu’il existe des analogies entre la pensée onirique, la mythologie et ce que l’ethnologie, avec Lévy-Bruhl, appelle la pensée prélogique des sociétés « primitives » ; mais à la différence du psychiatre viennois, le sociologue s’oblige à rechercher les caractéristiques communes à ces trois types de pensée. La première qui le frappe c’est le mépris du principe d’identité que l’on constate dans les trois cas. Dans le rêve, une personne peut être à la fois elle-même et une autre, soit qu’elle cumule deux (ou plusieurs) identités, soit qu’elle se change en une autre. De même dans la mythologie une divinité peut en « absorber » une autre : « L’Apollon romain consomme en lui, selon toute vraisemblance, l’Apollon grec, et des divinités indigènes … Deux processus dominent et qui s’enchevêtrent : la confusion de deux ou plusieurs divinités de rang égal qui tourne toujours au profit de l’une des deux et l’absorption des cultes (sans doute de divinités indigènes), par une « grande divinité (...) Sans parler du cas simple si fréquent (…) d’absorption des dieux ethniques, tribaux ou poliades par les dieux de ceux qui les ont vaincus ». De la même manière « Lévy-Bruhl n’a aucune peine à montrer que le principe d’identité, (…) ne joue pas,  dans certaines opérations mentales des sauvages, le rôle de barrière étanche (…) Si « le sorcier papou est le crocodile » les Papous en question ne font aucune concession au principe d’identité : on ne leur fait pas dire que pendant que le sorcier est le crocodile, il n’est pas sorcier étant occupé ailleurs. Non il est les deux à la fois. On ne sait pas comment il procède : c’est précisément cela être sorcier ». De la même manière un lieu peut être deux lieux à la fois : dans le rêve je suis en Ile de France mais il y a des filaos et des tamariniers. La même remarque vaut pour le temps : dans le rêve je peux être à la fois adulte et enfant, « le temps à l’intérieur des mythes ne se traduit pas métriquement. Il ne peut être quantifié, n’ayant pas été, comme eût dit Bergson, préalablement spatialisé. Le temps des mythes n’est pas distinct de l’appréhension affective de la durée ». « Il était une fois… » « A l’origine… » « En ce temps là … » : Mircea Eliade, historien des religions, relève de telles expressions et  constate que les peuples archaïques n’ont aucun besoin d’une chronologie réelle. « Les époques mythiques sont créatrices ou statiques, les jours fastes ou néfastes. De quoi Lévy-Bruhl donne assez d’exemples » écrit Monnerot. Chez les peuples historiques, remarque-t-il, les prédications eschatologiques sont « à un certain moment, venues mettre les périodes créatrices à la fin des temps ».  

 

       Ainsi « le principe d’identité avec ses applications diverses, contradiction, tiers exclu, ne constitue pas une catégorie » de ces types de pensée - pensée enfantine incluse - incapables d’abstraction et qui n’utilisent pas les conjonctions de coordination ; ce sont des modes de penser en images : ils utilisent la métaphore et la métonymie (relation de contiguïté ou continuité entre deux éléments en état d’inhérence réciproque : exemple le nom et le nommé) ; la métaphore, comme le dit Du Marsais (« Traité des tropes » 1730), « est une comparaison qui n’est que dans l’esprit », elle peut donc, comme la métonymie, lier n’importe quoi à n’importe quoi, ainsi qu’en témoigne l’analyse des rêves. C’est à ce type de pensée que Monnerot donne le nom de « pensée antérieure », réservant l’appellation de « pensée ultérieure » à la pensée que Pareto appelle logico expérimentale. Lévy-Bruhl, remarque Monnerot, note que certains termes signifient dans les langues australiennes et papoues « rêve » et « période mythique », et, bien que contemporain de Freud, il ne se demande pas si on n’aborderait pas là, par deux voies convergentes, des couches semblables de la pensée ; mais s’il parle de pensée « prélogique » et non pas « alogique » c’est qu’il a conscience chez les « primitifs » d’une certaine logique dont témoignent leurs techniques.  Ce que Monnerot appelle pensée antérieure est cette pensée que l’on peut découvrir sous la pensée logique expérimentale à laquelle, dans la civilisation occidentale, nous nous référons normalement et que Monnerot appelle pensée ultérieure ; cette pensée ne fait que recouvrir la pensée antérieure qui en est le soubassement.       

 

       Cette distinction entre pensée antérieure et pensée ultérieure répond bien à l’idée de Jung que la conscience est « émergence », et elle est en outre dépourvue de l’antinomie qui marque les notions de conscient et d’inconscient, antinomie insoutenable puisque le psychanalyste se fait fort de guérir la névrose en amenant l’inconscient à la conscience du malade. Cette distinction entre pensée antérieure et pensée ultérieure correspond aussi à la pensée de Jung pour qui la psyché est un tout dans lequel, tandis que l’inconscient est stable et  révèle trois niveaux d’accessibilité, la conscience est discontinue et parcellaire ; la continuité est donc plus frappante que l’opposition : sous la conscience, il arrive, écrit-il, qu’on perçoive le penser antérieur comme on perçoit la trame sous un tissus usé. L’inconscient se situe évidemment du coté de la pensée antérieure, ne serait-ce que par ses origines infantiles culturelles, souvent pas ou peu conscientes. Mais la pensée antérieure ne s’identifie pas à l’inconscient comme en témoigne ce que Lévy-Bruhl a appelé la « mentalité prélogique » : il s’agit d’une pensée fortement marquée par l’affectivité qui échappe, ainsi que le montre l’étude de Monnerot, aux catégories de la logique kantienne et à ses formes à priori de la sensibilité. La pensée ultérieure en revanche s’y soumet, mais elle est loin d’être toujours rigoureusement logico expérimentale ; l’étude du langage initiée par Pareto, dont Monnerot se réclame, montre que la pensée consciente cède aisément au discours pseudo logique,  que Pareto appelle « dérivations » et qui s’adresse à l’affect sous une apparence de rationalité : en témoignent le discours religieux et le discours politique considérés sur plus de deux millénaires . En faisant appel à ce que Pareto appelle « la persistance des agrégats », le discours politique prend, en fait, appuy sur la part irrationnelle caractéristique de chaque peuple, sur son penser antérieur. (Cf. rubrique sociologie : Pareto)

 

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       Avec la psychanalyse nous retrouvons une partie de notre psyché que le rationalisme exacerbé du 18ème siècle tendait à occulter. Ainsi l’homme peut-il mieux se connaître lui-même et mieux appréhender les autres cultures : de fait c’est au 20ème siècle que l’ethnologie s’est scientifiquement développée. Mais c’est aussi notre époque et nous-mêmes que nous devrions mieux comprendre : l’adolescent trouvera dans la psychanalyse des possibilités pour comprendre sa propre maturation, parfois déconcertante ; tous y trouveront matière à réflexion sur le flou qui s’établit trop souvent entre le rationnel et le pseudo logique ; chacun y découvrira l’origine du tragique chez l’être qui s’efforce de décider dans la clarté de la conscience alors que tant de choses qui le concernent lui échappent.

 

 

Nous nous sommes servis de :

Freud :      « Cinq leçons sur la psychanalyse »   

                 « L’introduction à la psychanalyse »

Jung :        « L’homme à la découverte de son âme » (Albin Michel éditeur ; 1995)

                 « Psychologie de l’inconscient » (Georg éditeur. Genève 1993)

Monnerot « Intelligence de la Politique » tome 2, chapitre « des Dieux, des rêves et des mots »

                  Gauthier-Villars (1978)

Les « Cinq leçons » peuvent suffire pour avoir une vue d’ensemble du freudisme: il s’agit de conférences faites  par Freud dans une université américaine pour donner une bonne connaissance de la psychanalyse. On peut lire aussi dans la collection « que sais-je ?» « La psychanalyse » de Lagache.








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