| LE DEVOIR
I Le devoir et la formation de la conscience morale
C’est l’aspect austère de la responsabilité. Comme souvent l’étymologie est très éclairante : le mot vient du latin « de habere » c’est-à-dire tenir de quelqu’un, lui être obligé, avoir une dette envers lui. Il s’agit donc d’un lien qui implique reconnaissance, et même reconnaissance de dette. Ce qui n’est évidemment pas très agréable car cela signifie une contrainte possible et un rapport d’infériorité : dans la Rome antique, comme on sait, l’homme qui ne pouvait pas rembourser sa dette pouvait légalement être réduit en esclavage par son créancier. L’aspect coercitif du devoir est si peu à la mode aujourd’hui que les deux vocabulaires de philosophie que nous avons consultés donnent quatre ou cinq autres significations avant d’en arriver à la notion morale du devoir. « Tenir de » marque aussi nettement l’idée de transmission ce qui inscrit l’idée de devoir dans le cadre culturel, ce n’est pas pour nous étonner : puisque l’homme, à la différence de l’ensemble de l’animalité, est dépourvu des comportements instinctifs rigides qui permettent la vie en communauté, la stabilité des rapports entre les hommes ne peut résulter que d’un conditionnement culturel établi dès la petite enfance ainsi que le dit A. Gehlen ; ce que la neurologie pourrait bien confirmer. L’immaturité et la dépendance qui en résulte font du nouveau-né humain un être extrêmement conditionnable, aussi dès les premières années, percevant ce qui plait à l’adulte dont il dépend, comme l’a bien vu Nietzsche, il s’efforce de lui complaire ; il prend ainsi l’habitude de l’autorité et celle de bien faire, avec ce sens du méticuleux que l’on trouve bien souvent chez les enfants ; elles lui serviront ultérieurement, si toutefois les éducateurs ne le gâchent pas. Certes il est une période où le tout petit s’oppose à l’adulte : c’est la fameuse crise du « non » ; mais cette crise est essentiellement le moment de la découverte son moi comme volonté propre par l’enfant ; or sans cette prise de conscience du moi comme sujet d’une volonté propre il n’y aurait pas de conscience morale ; cette apparente opposition ne dément donc pas l’apprentissage de l’autorité : elle en fait plutôt la conscience d’un rapport entre deux sujets, l’enfant et l’adulte, qui commencent à se distinguer objectivement l’un de l’autre dans le psychisme enfantin. Ainsi l’enfant, non seulement intériorise l’idée de ce qui est défendu, mais il pourra faire cet apprentissage essentiel de reconnaître ses propres fautes qui lui sera si nécessaire dans toute son existence pour les éviter ou les assumer. La conscience morale est bien le résultat d’une transmission culturelle par l’intermédiaire normal de la famille. Nous en avons fait l’expérience à nos dépens lorsque deux très jeunes picks pockets « travaillant » en tandem nous ont subtilisé notre porte monnaie : l’un des deux a continué à cheminer tranquillement à coté de nous, tandis que l’autre, sans doute nanti du butin, avait pris de l’avance et disparu ; du grand professionnalisme ! vraisemblablement enseigné par des adultes. Et imaginez les taloches qu’ils pouvaient recevoir lorsqu’ils ne ramenaient rien à la maison : une leçon de morale d’une certaine manière… C’est effectivement aux familles qu’il appartient d’enseigner à l’enfant l’apprentissage des comportements du milieu dans lequel se déroule leur existence. II Kant : la morale du devoir a) Le formalisme kantien Nous avons conscience d’avoir présenté jusqu’ici la notion de devoir dans un cadre anthropologique qui n’est pas celui de la philosophie classique. Celle-ci s’est attachée à l’idée d’une nature humaine universelle ce qui signifie que, naturellement, les hommes auraient la même conscience du Bien, notion qui serait universelle. On trouve déjà cette conception chez Platon pour qui nous reconnaissons le Bien ici-bas parce que nous y reconnaissons quelque chose de l’Idée de Bien que l’âme a contemplée avant de tomber dans un corps (mythe du « Phèdre » 249d-250c, voir cours sur Platon). Pour les cartésiens il s’agit d’une idée innée (voir cours sur Descartes) Mais il est difficile de définir le Bien : dire que c’est ce à quoi nous tendons quand nous faisons une bonne action ne précise pas le contenu du concept de Bien. L’effort le plus concret dans ce domaine nous paraît être celui de Kant qu’on accuse pourtant de formalisme. Faute de pouvoir préciser le contenu de l’idée de Bien, Kant s’attache au critère universellement reconnu de la bonne action : c’est celle qui est produite par une volonté bonne c’est-à-dire par la volonté d’obéir à la loi morale. Mais à quoi reconnaît-on la loi morale ? A son universalité, répond Kant. La moralité suppose un contrôle de la raison sur la subjectivité mais il s’agit là d’un privilège humain difficile à exercer du fait que nous nous trouvons bien souvent des raisons, y compris morales, pour donner satisfaction à presque tous nos désirs. En effet nous avons trop facilement tendance à juger nos actes en les considérant comme moyens par rapport à des fins de telle sorte que, si les fins sont, ou nous paraissent bonnes, nous pouvons ne pas être trop regardant par rapport aux moyens. Cela peut permettre beaucoup de choses, y compris des actes très contestables. Par exemple un candidat à un concours a besoin de tel livre précis qu’il ne peut acheter, il l’emprunte dans une bibliothèque et ne le rend qu’après le concours quitte à dépasser le délai (il arrive qu’il ne le rende pas ou en arrache quelques pages essentielles). C’est un comportement qu’il peut prétendre justifier par le besoin qu’il a de réussir ce concours pour subvenir aux besoins de sa famille mais il ne peut ériger une telle action en maxime universelle car, comme dirait Kant avec sa logique implacable, c’est la négation même du concept de bibliothèque de prêt. On peut choisir n’importe quel exemple de ce type où l’on s’adjuge indûment un avantage, estimant que l’enjeu est si important moralement même qu’il autorise une telle attitude. L’exemple pris par Kant est celui du mensonge et il remarque que si nous admettons l’idée de mentir quand cela nous tire d’embarras la parole n’a plus de sens : ce critère purement formel est indiscutable. De fait nous connaissons tous des gens qui prennent ainsi quelque liberté avec la vérité et nous constatons que Kant a raison : dès que nous nous en apercevons, nous sommes amenés à accorder moins de crédit à leur parole en général. « Il est bon de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés » écrit Descartes. Kant s’efforce donc de nous armer contre la casuistique et seul, selon lui, le recours au formalisme d’une maxime universelle permet d’y échapper : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne un loi universelle. » Cette manière d’envisager les choses exclut les motivations subjectives particulières. Mais, pour être sûr qu’il s’agit d’une action vraiment morale, il faudra distinguer ce qui est fait conformément au devoir et ce qui est fait par devoir : en effet, agir conformément au devoir peut par exemple nous être profitable ou flatter notre vanité, il n’est pas sûr alors que nous ayons agi par devoir et donc par respect de la loi morale. Peut-être n’est il jamais possible, écrit Kant, d’être assuré d’avoir agi par devoir. (Kant : « Fondements de la métaphysique des Mœurs » 1ère section) b) La critique de ce formalisme Le critère formel est en fait assez concret puisqu’il permet d’éliminer les raisons subjectives qui nous servent bien souvent à justifier nos actes. Pourtant si un envahisseur, dans votre pays occupé, vous demande si vous avez vu tel résistant, allez vous répondre par l’affirmative si c’est le cas ? Vous êtes là entre deux devoirs. La maxime de Kant ne résiste guère au conflit de devoirs qui ne sont pas des conflits de pure forme. Cette maxime nous dit, semble-t-il, ce que nous ne devons pas faire plutôt que ce que nous devons faire. On a pu à bon droit critiquer ce formalisme et dire, après Péguy, que la morale de Kant a les mains pures mais qu’elle n’a pas de main du tout. Dans le train-train de la vie quotidienne nous savons généralement ce que nous devons faire ; c’est hors de ce contexte que nous ne le savons pas toujours et nous ne pouvons prendre des décisions sans en peser les conséquences possibles : on ne peut alors s’en tenir au pur formalisme. C’est d’ailleurs ce qui a amené les évolutions d’attitude dans une société : dans le cas d’une adolescente enceinte, notre société a été du bannissement par la famille à l’aide à la mère célibataire et même, aujourd’hui à l’avortement. Cette évolution même mérite réflexion. On peut remarquer d’ailleurs, sur ce cas, que les sociétés ont des attitudes très différentes selon les civilisations, sinon l’anthropophagie ne serait pas l’apanage de certaines sociétés, ni ailleurs le crime dit d’honneur contre la femme supposée adultère . Les notions de bien et de mal ne seraient donc pas aussi universelles que le postulait la philosophie classique qui ignorait à peu près l’ethnologie. c) Distinction kantienne entre entendement et Raison Il est pourtant intéressant de s’attacher aux efforts de Kant pour donner à la morale une validité universelle sans laquelle elle paraît porter au relativisme qui pourrait bien être une négation pure et simple de la morale. La bonne volonté, écrit Kant dans la « Critique de la Raison pratique », est volonté d’obéir à la loi morale ; mais Kant distingue la raison et l’entendement comme nous l’avons vu (voir supra cours sur Kant) : l’entendement procède valablement et permet une connaissance objective universelle humaine quand ses concepts à priori portent sur le sensible. La Raison ne porte pas sur le sensible : c’est une faculté qui nous pousse à étendre notre connaissance au de là du monde sensible, mais elle outrepasse ainsi les conditions d’une connaissance humaine légitime. C’est donc à tort qu’on prétend connaître dans ce domaine supra sensible car aucune démonstration n’y est possible pour l’homme ; la raison reste dans le monde des hypothèses. Le rôle de la raison est de créer une dynamique qui nous pousse vers le supra sensible aux Idées de la Raison pure : le Moi, le Monde et Dieu. C’est la Raison qui intervient en morale, non pas l’entendement aussi la loi morale ne porte pas sur un contenu puisque les contenus sont donnés par la sensibilité. d) Deux sortes de volonté déterminent les êtres créés Kant distingue deux sortes de volontés chez les êtres raisonnables créés : la volonté inférieure de désirer est liée au sensible, mais il existe une volonté supérieure qui considère la loi comme un devoir et qui est capable de contraindre la volonté inférieure et de la déterminer. En cela Kant témoigne de réalisme : il est bien vrai que c’est moralement que nous nous sentons souvent obligés de contraindre nos désirs. Kant le voit et insiste sur le fait que ce sentiment de respect de la loi morale n’a pas de rapport avec le sensible, ce qui est étonnant pour un sentiment. Le devoir contient donc l’idée de contrainte pratique imposée par la raison : c’est ce qu’il appelle l’impératif catégorique et qu’il oppose aux contraintes de l’impératif pratique technique dit hypothétique (exemple « si tu ne veux pas te mouiller prends un parapluie » mais peut-être veux-tu te mouiller) : à la différence de l’impératif hypothétique, l’impératif catégorique imposé par la raison est inconditionnel et il est cependant pratique puisqu’il porte sur l’action. La loi morale c’est la raison elle-même en tant que pratique c’est à dire donnant, à un être raisonnable créé, un impératif pour l’action. Toute action fondée sur la loi morale doit être présentée comme un devoir pour les êtres raisonnables créés alors qu’il s’agit d’une loi de sainteté pour une volonté parfaite, celle de la divinité, supérieure à toute dépendance. Ainsi le devoir contient-il l’idée d’une contrainte imposée par la Raison et le sentiment de respect qui résulte de cette contrainte n’est pas « un sentiment qui serait produit par un objet de sens » ; d’où l’importance de distinguer une action qui est faite conformément au devoir (et qui peut être motivée par un désir sensible) et celle qui est faite par devoir : seule celle-ci peut être dite morale. Difficile d’aller plus loin dans le rigorisme qui exclut toute satisfaction sensible. e) La loi morale ne renvoie-t-elle pas au sacré ? Ce n’est pas dans sa maxime que la philosophie morale de Kant présente le plus d’intérêt mais dans ce que sa réflexion sur la morale met à jour : « Le respect de la loi, écrit-il, est lié à la crainte ou au moins à l’appréhension de la transgresser » (Critique de la Raison pratique) : peut-on mieux reconnaître le sentiment de sacré lié à la loi morale ? Nous ne pensons pas solliciter exagérément le texte de la « Critique de la Raison pratique » (dont le chapitre III traite des mobiles de la raison pure pratique) car cette idée d’une transgression de la loi suscitant l’appréhension correspond à la réflexion des deux penseurs qui se sont intéressés au mouvement surréaliste : Roger Caillois dans son ouvrage « L’homme et le sacré » et Jules Monnerot dans « La poésie moderne et le sacré ». Pour Caillois le sacré se caractérise comme suscitant un sentiment de crainte ; et ce que Kant décrit comme sentiment de respect exerçant sa contrainte sur la volonté inférieure qui porte son désir sur le sensible, n’est-ce pas ce que Monnerot présente comme « tout ce que l’affectivité charge d’un sens hétérogène au sensible vulgaire » (cf « La poésie moderne et le sacré » ch. IX où il compare le surréel et le sacré). Monnerot montre que la diversité des réalités investies de sacré ne doit pas cacher l’universalité d’une attitude proprement humaine. Ce qui est universel c’est donc une certaine attitude que traduit la notion de devoir. On peut d’ailleurs penser que ce que Samuel Huntington appelle « Le choc des civilisations » est lié à la diversité des particularités auxquelles s’attachent les pratiques du sacré, variables suivant les cultures, et se modifiant plus ou moins au fil du temps ; mais l’attitude de respect qui caractérise ce sentiment est universelle et universellement traduite par la crainte de la transgression c’est-à-dire de la défaillance dans l’accomplissement du devoir. La célèbre image de Kant « la loi morale en moi, le ciel étoilé au dessus de moi », n’est-elle pas une évocation implicite du sacré, et le sublime étudié par Kant dans la « Critique du jugement », où il traite du jugement esthétique, ne renvoie-t-il pas au sacré ? Toutefois le terme n’est pas explicitement dans la « Critique de la raison pratique ». III Le sentiment de devoir est structurant a) Il est structurant pour la société Une société est normalement structurée par les règles de ce qu’on doit et de ce que l’on ne doit pas faire en fonction de ce que l’on est et des circonstances. Ce sont des règles du savoir vivre, règles de la politesse par exemple qui sont (ou devraient être !) si naturelles qu’un être humain, bien éduqué pour la société qui est la sienne, s’y plie sans trop y penser tandis que l’étranger se sent embarrassé de ne pas les connaître. Il en va de même pour les rapports parents enfant dans la vie quotidienne où on éduque l’enfant à surmonter son égocentrisme normal, à obéir aux parents qui savent les comportements qu’il faut lui apprendre pour sa propre sécurité, mais aussi pour entretenir des rapports harmonieux avec son entourage. Le monde du travail est constamment régi par la notion du devoir : devoir de compétence professionnelle qui interdit au bricoleur du dimanche de se présenter comme un professionnel, devoir aussi de respecter ses engagements de qualité et de délais quant au travail accepté : la robe de mariée ne doit pas être livrée après la noce ! Quand un travail fait intervenir une coopération il faut respecter le travail d’autrui et s’y ajuster ; il y a là un contrat moral faute de quoi l’œuvre commune risque de ne rien valoir. C’est d’ailleurs le contrat moral qui fait que, le serment d’Hippocrate traversant les siècles, nous faisons confiance à nos médecins et que la déontologie de la profession nous assure la discrétion de l’avocat. Toute modification déontologique dans ces domaines professionnels est susceptible de discréditer et ruiner la profession : comment verrions-nous le médecin qui entre chez nous si la loi lui reconnaît le droit de tuer et d’ailleurs que deviendrait alors son respect de la vie humaine? Du médecin, de l’avocat plus que de tous autres nous attendons qu’ils respectent la loi morale, sinon ils sont à fuir Le cas de la hiérarchie est particulièrement intéressant car il s’agit en quelque sorte d’emboîtement de devoirs : l’inférieur fait son travail sous la responsabilité d’un supérieur hiérarchique qui se doit de l’assumer puisqu’il se doit de s’assurer que le travail est bien fait. Rien de pire qu’une hiérarchie qui se dérobe. L’ Education Nationale en France en fait la cruelle expérience depuis mai 68 : le professeur n’est pas sûr d’être soutenu par son chef d’établissement, lequel craint d’être désavoué par le recteur qui a l’expérience de la dérobade du politique, celui-ci organisant des colloques auprès des élèves pour savoir ce qu’ils désirent : la pyramide hiérarchique est tout simplement inversée ! Et au lieu d’apprendre aux élèves qu’ils ont des devoirs (ça s’est fait !) vis-à-vis de leurs parents et de la société dont le travail leur permet de faire des études, on prévoit des portiques de sécurité pour s’assurer qu’ils n’apportent pas d’arme à l’école. Le sentiment du devoir était plus efficace. Il était aussi intégrateur, ce que les portiques ne seront pas. Il y a aussi les devoirs des politiques. En Grande Bretagne les politiques qui ont commis quelque indélicatesse démissionnent. En France, quand ils ont été condamnés par la justice pour malhonnêteté dans l’accomplissement de leur fonction, la peine juste purgée, loin de se cacher dans un coin comme le ferait le citoyen moyen, ils se précipitent sous les feux de la rampe et on en voit certains revenir dans le domaine des finances publiques ! Cette impudeur témoigne d’une inconscience ou d’un mépris du devoir absolument sidérant chez ceux-là mêmes dont la tâche est de faire respecter la loi et ne cessent de nous parler de nos « devoirs citoyens ». Les désordres causés par les manquements au respect du devoir sont la preuve a contrario de ce qu’une société qui fonctionne correctement doit au fait que l’ensemble de ses membres en ont ce respect. Or aujourd’hui une lecture proprement sociologique de la presse témoigne quotidiennement de dysfonctionnements graves, que ce soit sur le plan familial où l’inconséquence d’une mère peut mettre la vie de l’enfant en danger par le choix de « beaux-pères » de passage par exemple, que ce soit dans le domaine strictement technique avec des ratés anormaux (comme les erreurs du relevé des notes de français au baccalauréat 2009 par exemple !). Les faits divers donnent une image nouvelle, tout à fait consternante, depuis trois décennies au moins, dans le domaine de la sécurité : ces désordres sont révélateurs de ceux de notre société et d’une carence grave du politique. Toujours très préoccupée des « droits à », notre société n’a pas sérieusement transmis le sens du devoir, nos écoles et les média cultivant plus volontiers le mythe très littéraire du rebelle et le culte de la Révolution que celui du devoir, or une révolution c’est un changement radical, à 180°, et donc un bouleversement des devoirs qui régissent une culture. b) Le devoir est structurant pour l’individu Le sens du devoir permet à chacun de savoir ce qu’il doit faire au quotidien bien sûr mais aussi dans des circonstances tragiques, comme une invasion par exemple. On l’a bien vu dans la ténacité de nos ancêtres dans les tranchées de la guerre de 14. On a vu alors des jeunes tricher sur leur âge pour devancer l’appel. Tous avaient conscience de devoir défendre leur patrie. Dans les circonstances ordinaires l’accomplissement de nos tâches nous situe normalement dans la société. Les difficultés de la vie courante nous obligent plus vigoureusement à mettre notre force morale à l’épreuve ; bien des biographies sont sur ce point édifiantes : « prends soin de mon bébé » dit en mourant la mère du célèbre violoniste Jacques Thibaud à son mari nanti déjà d’une nombreuse famille ; ce qui fut fait. Le souci de l’enfant a dominé notre culture et fait de la famille un rempart matériel mais peut-être surtout moral, pour la majorité d’entre nous. La ténacité et l’abnégation des parents a donné aux jeunes un exemple de solidité morale qu’ils ont imité dans leur propre existence. On sait qu’aujourd’hui la désinvolture a gagné bien des couples avec les graves dégâts qui en résultent pour les nouvelles générations : les jeunes perçoivent le divorce de leurs parents comme un manque d’affection à leur égard alors que leur histoire culturelle marque leur droit à cette affection et aux efforts courageux de leurs parents, ce qui signifie, entre autre, que les parents n’ont plus droit à se laisser embarquer par l’immédiat d’une passion. Le film britannique « Brève rencontre » marque bien les peines et le bénéfice proprement culturels que représente la famille occidentale. Le sens du devoir oblige l’individu à se tenir droit, à ne pas onduler à tous les vents au fil de ses passions, à avoir une force de caractère qui l’oblige à exister par lui-même. Ce n’est évidemment pas moralement aisé, surtout dans une société où les obstacles matériels sont, ou paraissent, moins insurmontables qu’ils l’étaient il y a peu encore, la pression médiatique poussant d’ailleurs dans le sens de la facilité. Ce n’est donc pas par hasard si l’armature du devoir a lâché d’abord dans les classes aisées de la société. La journaliste américaine Joan Didion a publié ses chroniques des années 60-70 sous le titre un peu malencontreux « L’Amérique » car elle décrit une époque bien particulière : on y voit une jeunesse de milieux aisés très déboussolée, refusant toute contrainte, de jeunes couples de 15 ans quittant la famille et l’école parce qu’ils ne peuvent pas s’habiller comme ils le désirent ! L’inconsistance mentale y rivalise avec l’inconsistance morale, un immédiat béat sans passé étant, si l’on peut dire, leur seule préoccupation (première partie du livre). On peut y voir aussi ce que deviennent des adultes qui ont ainsi poussé dans la poursuite forcenée de « rêves dorés », n’hésitant devant rien pour se faire la place qu’ils désirent. Posons la question d’un choix à travers un procès pour meurtre ignoble relaté dans le livre : être Lucille Miller ou la Princesse de Clèves ? On ne retrouve pas dans ces chroniques des années 60-70 ce que Samuel Huntington et le Président Obama décrivent comme le Credo américain : il est manifeste que l’armature morale ne s’est pas transmise dans certains milieux influents, ce qui explique les réactions populaires par lesquelles G. W. Bush a été porté au pouvoir et qu’il a exprimées, mais aussi cette crise économique mondiale déclenchée par des banquiers qui ne pouvaient ignorer qu’on ne prête pas massivement à des ménages insolvables. L’être humain est porté par une culture qui implique des valeurs précises et des devoirs qui y correspondent. Chose curieuse, aujourd’hui en France on parle beaucoup de valeurs, mais on se garde bien de préciser lesquelles. Dans la préface de son livre « Qui sommes-nous ? », Huntington énumère celles du Credo américain : « la langue anglaise, le christianisme, l’engagement religieux, les principes de l’état de droit, de la responsabilité des dirigeants et du droit des individus tel que les conçoit le droit anglais, ainsi que les valeurs du protestantisme dissident : l’individualisme, la morale du travail et la croyance que les hommes ont la faculté et le devoir de créer un paradis sur terre ». Comme on le voit, il s’agit de valeurs culturelles imposant un sens précis de devoirs pour chacun et des comportements concrets. Ce que décrit Joan Didion c’est l’abandon du respect de soi-même, et des autres en conséquence, et le chaos comportemental qui en résulte : évoquant l’assassinat grand guignolesque de Sharon Tate-Polanski et de ses six invités, elle remarque que, dans ce contexte, « personne n’était surpris ». Lorsque Soljénitsyne, réchappé de l’esclavage communiste de Sibérie, a pu trouver refuge aux Etats-Unis il a fait, lors d’une conférence à des universitaires, un portrait des mœurs américaines qui ne leur a guère plu ; la chronique de Joan Didion éclaire la terrible vérité de son diagnostic : se laissant porter par l’hédonisme, un être humain perd le sens du devoir et n’a pas non plus le respect de lui-même. Comme l’écrit Arnold Gehlen « Quand les sécurités, les stabilisateurs que contiennent les traditions établies tombent et sont détruites, notre comportement perd toute forme, il est déterminé par les affects, il devient pulsionnel, imprévisible, on ne peut se fier à lui. » La France pas plus que les Etats-Unis et l’ensemble de l’Europe n’ont été épargnés par ce reflux de la conscience traditionnelle du devoir ; c’est que « le progrès de la civilisation exerce, nous dit Gehlen, une action destructrice, c’est-à-dire qu’il érode les traditions, les droits, les institutions » qui protègent l’homme ; cela « rend l’homme naturel, le rend primitif et le rejette à l’instabilité naturelle de sa vie instinctive. » Ainsi l’être humain qui n’a pas le sens de ses devoirs n’a plus ce respect de lui-même par lequel il se différencie de l’animalité. On comprend les dégâts que peuvent causer dans les mœurs les modifications de législations qui les transforment en relativisant l’idée traditionnelle de devoir moral. *
* * Avec la notion de devoir nous nous trouvons devant la question de la survie des sociétés mais aussi devant celle du caractère proprement humain de l’individu : qu’est-ce qu’un homme qui ne se reconnaît pas d’obligation ? Un tel homme n’accepte ni le passé dont il hérite, ni le futur qu’il a le devoir de façonner autant que faire se peut, pour ce qu’il aime. Il se réduit à la dimension d’animal consommateur, doté d’une conscience morale à géométrie variable parce que purement affective, et d’une volonté qui a la consistance d’une pâte de chewing-gum. L’idée de dette qui est au point de départ de la notion de devoir est significative : nous sommes humains par l’héritage culturel dont nous touchons les bénéfices et cette culture ne se maintient que par le devoir assumé par ses membres au fil des millénaires : nous appartenons donc à ce corps de devoirs qui a traversé le temps comme tout, même s’il s’est modulé au cours du temps. Mais comment assumer ce que l’on doit aux autres si on ne se doit rien à soi-même ? Ainsi pour nous intégrer à notre propre culture il faut nous assurer de nous-mêmes, de notre propre consistance personnelle, nous respecter nous-mêmes en assumant nos devoirs quelques soient les difficultés, et ne pas nous laisser transformer en zombie par la pression médiatique ambiante du « politiquement correct » dont il est bien difficile de connaître l’origine. Il n’est de meilleur gardien pour l’Homme que son sens du devoir. *
* * Nous avons utilisé: Arnold Gehlen « Anthropologie et psychologie sociale » (ed. P.U.F. ) Kant « Fondements de la métaphysique des mœurs » (ed. Delagrave avec notes et préface de Victor Delbos) « Critique de la raison pratique » (essentiellement première partie livre I ch. III) Samuel Huntington « Le choc des civilisations » (2000 édition ) « Qui sommes-nous ? » (2004 Odile Jacob) Jules Monnerot « La poésie moderne et le sacré » (ed. Gallimard) Joan Didion « L’Amérique » (édition Grasset 2009) __________________________________
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