APPENDICE : LA  PREUVE  PAR  LES  LETTRES

(Le temps vu à travers « le cimetière marin » de Paul Valery)


       Dans « Les lois du tragique » Jules Monnerot fait référence à la culture indienne pour mettre en évidence, par contraste, la conception occidentale du temps qui nous est si familière qu’elle nous semble naturelle. C’est dans notre littérature, cette fois, que nous allons chercher des exemples qui confirment ce que Monnerot considère comme une « différentielle anthropologique ». Ainsi, si l’on songe à l’irréversibilité du temps, dont l’idée nous semble « naturelle », elle se manifeste dans la nostalgie, si souvent présente dans notre littérature et dans la chanson populaire. Elle nous est ainsi devenue familière à notre insu dès notre enfance, comme à d’autres est « naturelle » l’idée de réincarnation et d’« éternelle retour » de tous les êtres. L’idée d’une fuite irréversible du temps peut même déjà ronger d’inquiétude le plus grand bonheur comme en témoigne Lamartine :

  « O temps suspends ton vol !
  Et vous, vives clartés de nos étés trop courts,
  Suspendez votre cours ! »                                                                                 

        Flaubert est plus cruel encore dans sa réflexion sur le temps : on peut passer toute une vie dans l’espoir de partager un amour qui s’offrira … trop tard. Dans « L’éducation sentimentale », la dernière rencontre entre Frédéric et Mme Arnoux est poignante : leurs retrouvailles, à l’initiative de Mme Arnoux, donnent le sentiment d’un long dialogue jamais interrompu entre eux, bien qu’il n’ait jamais eu lieu effectivement ; mais Mme Arnoux enlève enfin son chapeau. « La lampe posée sur une console éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine. » Frédéric cache sa déception, si bien que Mme Arnoux ne la perçoit pas semble-t-il …et lui fait en partant cadeau d’une mèche de cheveux. Ce n’est pas le désir qui manque au jeune homme : « Frédéric soupçonna Mme Arnoux d’être venue pour s’offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant il sentait quelque chose d’inexprimable, une répulsion et comme l’effroi d’un inceste. Une autre crainte l’arrêta, celle d’en avoir dégoût plus tard. D’ailleurs quel embarras ce serait ! - et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. » Lorsque Frédéric et son meilleur ami se souviennent d’une équipée, d’ailleurs avortée, de leur adolescence dans une maison de prostitution, ils concluent : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! » Alors ils avaient la vie devant eux et l’espoir. Dans l’intervalle le temps a fait son œuvre, inattendue pour l’un et pour l’autre, et pourtant en accord avec leur personnalité. Ce temps s’est vécu dans une période troublée, certes ! Mais y eut-il tant de périodes non troublées ? Et l’homme ne vit pas en dehors de l’histoire.

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*  *



       « Le cimetière marin » de Paul Valéry (1871-1945) témoigne d’une sorte de tentation à l’anéantissement de soi même dans la contemplation. Depuis ce cimetière, perché au dessus de la Méditerranée, le poète regarde la mer étinceler sous le soleil de Midi, « l’heure du juste », comme disait déjà Nietzsche, puisque l’ombre ne penche d’aucun coté. Contemplation presque banale - si ce n’est la culture grecque de Valéry- dans laquelle le regard se laisse absorber par l’immensité calme de la mer où apparaissent quelques voiles :

  « Ce toit tranquille où marchent des colombes,      
  Entre les pins palpite, entre les tombes ;
  Midi le juste y compose de feux
  La mer, la mer, toujours recommencée ! »

Image d’éternité qui invite à une songerie qui se perçoit comme sagesse :

 « Quelle récompense après une pensée
  Qu’un long regard sur le calme des dieux ! »

Les quatre premiers sizains sont consacrés à la lumière forgeant en quelque sorte la surface de la matière liquide :

  « Quel pur travail de fins éclairs consume
  Maint diamant d’imperceptible écume,
  Et quelle paix semble se concevoir !
  Quand sur l’abîme un soleil se repose,
  Ouvrage pur d’une éternelle cause,
  Le temps scintille et le Songe est savoir »

Illusion que ce soleil qui se repose en un temps qui scintille et  le Songe peut-il être savoir ? Manifestement, l’œil et l’esprit commencent à être fascinés par la lumière et le calme apparent de la mer :

  « Stable trésor, temple simple à Minerve,
  Masse de calme, et visible réserve,
  Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
  Tant de sommeil sous un voile de flamme,
  O mon silence !... Edifice dans l’âme,
  Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit »

Que d’images trompeuses auxquelles l’esprit rêveur se laisse prendre ! (strophe IV)

  « Temple du temps, qu’un seul soupir résume
  A ce point pur je monte et m’accoutume »

Il s’accoutume si bien que, dès la strophe V, c’est la mort même qui va lui paraître pleine d’attrait :

  « Comme le fruit se fond en jouissance,
  Comme en délice il change son absence
  Dans une bouche où sa forme se meurt
  Je hume ici ma future fumée,
  Et le ciel chante à l’âme consumée
  Le changement des rives en rumeur. »

L’âme consumée entend les rumeurs d’un monde instable : tout se passe comme si le réel, en quelque sorte, changeait de coté ; il faut que le fruit se meurt pour en sentir le goût délicieux. Cette inversion du sentiment de réalité s’achève à la XIVème strophe dans laquelle la lutte se dessine clairement.

  « Un peuple vague aux racines des arbres
  A pris déjà ton parti lentement »

Des strophes VI à XIV on sent monter la tendance à l’abandon de soi :

  « Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
  Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
  Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
   Je m’abandonne à ce brillant espace »

Toutes les oisivetés ne se ressemblent pas, certaines sont porteuses des réalisations avenir : comme Nietzsche, Valéry le sait et c’est ici à l’oisiveté créatrice qu’il renonce,  inversant les rapports de réalité entre lui-même, le vivant, et les morts :

  « Sur les maisons des morts mon ombre passe
  Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir »

Ainsi dès ce sizain VI, le vivant n’est déjà plus qu’une ombre qui se meut entre « les maisons des morts » !Aussi les deux sizains suivants paraissent-ils évoquer les jugements post- mortem, bien qu’ils renvoient peut-être à la connaissance de soi ; le poète s’y montre désabusé : un jugement clair apparaît impossible (sizain 7), la lumière (d’Apollon ?) dissimulant les forces obscures (de Dionysos ?) et (sizain 8) les espoirs ne sont que réalisations toujours à venir :

  « L’âme exposée aux torches du solstice,
  Je te soutiens, admirable justice
  De la lumière aux armes sans pitié !
  Je te rends pure à ta place première :
  Regarde-toi !... Mais rendre la lumière
  Suppose d’ombre une morne moitié. »

Une partie de la terre est dans l’ombre lorsque l’autre est exposé à la lumière, mais ce n’est pas à cela essentiellement que Valéry fait référence : helléniste, et sans doute lecteur du Nietzsche de « La naissance de la tragédie », il n’ignore pas que la lumière d’Apollon dissimule les forces irrationnelles de Dionysos ; comment le jugement, dès lors, est-il possible ?
A la strophe VIII, il se montre sceptique sur la réalisation de soi-même toujours reportée vers l’avenir, ce qui est le cas de tout homme vivant :

  « O pour moi seul, à moi seul, en moi-même
  Auprès d’un cœur, aux sources du poème
  Entre le vide et l’évènement pur,
  J’attends l’écho de ma grandeur interne,
  Amère, sombre et sonore citerne,
  Sonnant dans l’âme un creux toujours futur ! »

Alors il peut interroger la mer (sizain IX):

  « Sais-tu, fausse captive des feuillages,
  Golfe mangeur de ces maigres grillages,
   …………………………………………
  Quel corps me traîne à sa fin paresseuse
  Quel front l’attire à cette terre osseuse ? »

Le poète éprouve bien la tentation de l’annihilation qui suggère la réponse de la strophe XII :

  « Ici venu l’avenir est paresse.
  L’insecte net gratte la sécheresse ; 
  Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
  A je ne sais quel sévère essence…
  La vie est vaste, étant ivre d’absence,
  Et l’amertume est douce, et l’esprit clair. »

Superbe évocation de l’été provençal dans ce sizain XII, mais le troisième vers est d’une rude ambiguïté et cette vie vaste, parce que ivre d’absence, renvoie à l’idée de mort si savoureusement évoquée dans le 5ème sizain ; on se trouve quasiment dans ce que Monnerot appelle l’ « horizon hindou », où le désir est perçu comme douleur puisqu’il est sentiment d’absence et renvoie toujours à l’avenir ; ainsi dans la mort l’amertume serait douce. Ne nous étonnons pas que le poète en arrive à affirmer (sizain XIII):

« Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…

(Ce dernier vers fait curieusement écho au sizain  VIII :  
     
« O pour moi seul, à moi seul, en moi-même
 …………………………………………….
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur ! »)

Il y a évidemment opposition entre cette pensée individuelle qui attend toujours quelque réalisation à venir et ce « Midi là-haut », Midi de l’univers qui n’attend rien et donc se convient à soi-même ! Parce qu’il comporte un futur, l’être individuel serait inférieur à ce qui n’en a pas! si Midi, en ce lieu, s’associe à la mort, c’est que la lumière aussi paraît sans mouvement, comme suspendue, inerte !
Le dernier vers de ce 13ème sizain marque pourtant la réaction de l’homme qui ne se laisse pas prendre au piège de la torpeur :

                                   « Je suis en toi le secret changement.»

Cette prise de conscience est confirmée dans les trois premiers vers du sizain suivant :

« Tu n’as que moi pour contenir tes craintes ! 
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…

Seul, mais lucide et décidé, l’homme peut mettre en échec la tentation de se laisser absorber par le néant ; Valéry confirme ici la remarque de Jules Monnerot : dès qu’il est capable de douter, l’homme retrouve sa liberté par rapport à tout ce qui prétend s’imposer (« Les lois du tragique p.82).
Pourtant les arguments ne manquent pas au désir d’anéantissement, en lutte contre la volonté de vivre; ils sont cruellement évoqués aux sizains XV et XVI :

« Mais dans leur nuit toute lourde de marbres
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse
L’argile rouge a bu la blanche espèce
Le don de vivre est passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu ! »

Le moins qu’on puisse dire est que Valéry ne fait aucune concession au spiritualisme, ce que confirment les deux sizains suivants :

  « Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
  Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
  Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
  Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
  Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
  La sainte impatience meurt aussi !

  Maigre immortalité noire et dorée,
  Consolatrice affreusement laurée,
  Qui de la mort fait un sein maternel,
   Le beau mensonge et la pieuse ruse !
  Qui ne connaît et qui ne les refuse,
  Ce crâne vide et ce rire éternel ! »

On voit que Voltaire est passé par là, mais, depuis bien plus longtemps encore, Silène, dont Nietzsche nous rappelle le rire strident et les paroles (« La naissance de la tragédie » §3)  : « Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu’il vaudrait mieux pour toi ne pas entendre ? Ce que tu dois préférer à tout, c’est pour toi hors d’atteinte : c’est de n’être pas né, de ne pas être, d’être néant. Mais, après cela, ce que tu peux désirer de mieux, - c’est de mourir bientôt ».

Et pourtant la volonté de vivre l’emporte, et c’est la vie qui s’assume en toute lucidité, et sans la moindre concession à l’hédonisme :

« Le vrai rongeur, le ver irréfutable 
N’est point pour vous qui dormez sous la table
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Ce dernier vers n’est pas sans rappeler une expression de Nietzsche dans « La naissance de la tragédie » (§ 3) : « Au stade apollinien, la « Volonté » désire si violemment cette existence, l’homme homérique se sent si étroitement uni à elle, que sa plainte elle-même se transforme en un hymne à la vie » ; et c’est bien ce qui se passe au 20ème sizain, puis au 24ème et dernier sizain : 

Amour, peut-être, ou de moi-même haine
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plait, et jusque sur ma couche,
A ce vivant je vis d’appartenir ! »

Ce « ver irréfutable » c’est la vie personnelle elle-même, affirmée, avec force, dans sa réalité.  Aussi Paul Valéry raille-t-il Zénon et ses fameux paradoxes sur le mouvement qui, assimilant le temps à l’espace, peut expliquer doctement qu’Achille au pied léger ne rattrapera jamais la tortue ; le raisonneur, selon l’expression de Nietzsche, ne tuera pourtant pas la vie : ce que Zénon n’a pas vu c’est que le temps c’est la vie même, dans une brièveté qui ne se prête guère à une analyse mathématique (« le son m’enfante et la flèche me tue ») :

« Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Elée
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue
Ah ! le soleil …Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas » 

Et enfin l’individu s’affirme (strophe XXII) et rompt le charme de l’annihilation dans le vaste univers :

« Non, non !...Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez mon corps, cette forme pensive ! 
Buvez, mon sein, la naissance du vent
 Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée !
Curons à l’onde en rejaillir vivant !

L’action met fin au songe tentateur  du poète qui rêvait de son propre anéantissement ; et il retrouve son âme et sa vie, individuelle, singulière.
Il s’agit bien d’un choix, et même d’un choix sans illusion, comme le montre le premier vers du dernier sizain:

  « Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre »

Ici se justifie pleinement la référence à Pindare qui sert d’épigraphe au « Cimetière Marin.» :

« O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. » 

Il s’agit d’un choix optimiste et même joyeux, comme Nietzsche les prête aux suivants de Dionysos :

  « Envolez-vous, pages tout éblouies !
  Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
  Ce toit tranquille où picoraient des focs ! »

Ainsi, malgré tout, l’œuvre laborieuse s’accomplit dans la joie !

Dans « Le cimetière marin », Valéry expose la conception du temps de deux cultures très différentes. Tout au long du poème s’exprime cette « nostalgie du néant » que Nietzsche rattache au bouddhisme indien qui « pour être seulement supporté (…) exige ces rares états extatiques qui transportent au-delà de l’espace, du temps, et de l’individu » (« La naissance de la tragédie » §21). Dans les derniers sizains une prise de conscience personnelle de la volonté de vie met en en échec cette nostalgie du néant et conduit le poète à réagir vigoureusement par l’action. Ainsi en un seul poème, Valéry a-t-il justifié et confirmé la thèse de Jules Monnerot dans « Les lois du tragique » (P.U.F. 1969) 






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