LE TEMPS
Temps et durée
1) Descartes
La question du temps comme celle de l’espace a été
influencée par son implication dans la mécanique : la
première formule de la physique n’est-elle pas celle de la chute
du corps qui indique que l’espace parcouru par un corps qui tombe est
fonction du carré du temps ? Dans les « Principes »,
Descartes énonce clairement ce qu’il appelle « temps
» : « De ces qualités ou attributs, il y en a
quelques uns qui sont dans les choses mêmes et d’autres qui sont
dans notre pensée ; ainsi par exemple le temps, que nous
distinguons de la durée prise en général, et que
nous disons être le nombre du mouvement, n’est rien qu’une
certaine façon dont nous pensons cette durée (…)
afin de comprendre la durée de toutes les choses sous une
même mesure, nous nous servons ordinairement de la durée
de certains mouvements réguliers qui sont les jours et les
années et la nommons temps, après l’avoir ainsi
comparée ; bien qu’en effet ce que nous nommons ainsi ne soit
rien hors de la véritable durée des choses, qu’une
façon de penser » (Principes I 57). La notion même
de temps est donc renvoyée à l’idée scientifique
de mesure et la durée à ce qui est ou existe.
Mais la durée
elle-même apparaît comme discontinue : « qu’on prenne
garde à la nature du temps ou de la durée de notre vie
car, étant telle que ses parties ne dépendent point les
unes des autres et n’existent jamais ensemble, de ce que nous sommes
maintenant il ne s’ensuit pas nécessairement que nous soyons un
moment après, si quelque cause à savoir la même qui
nous a produits, ne continue à nous produire,
c'est-à-dire nous conserve.» (Principes I 21) Ces
considérations impliquent la théorie cartésienne
de la Création continue : non seulement Dieu a
créé ce qui existe et les lois physiques qui
régissent le monde, mais ce monde et ces lois ne perdurent que
si Dieu les maintient. On ne saurait avoir une conscience plus
aiguë du temps et de la fragilité de l’existence ! Il n’y a
continuité des choses que parce que Dieu ne cesse de soutenir la
continuité du monde : la durée et le temps sont en
eux-mêmes discontinus et non nécessaires et la
connaissance n’est possible que parce que Dieu soutient la
continuité des lois. Les formules qui permettent de
connaître la position d’un astre en fonction du temps grâce
au calcul différentiel, et donc lient entre eux les moments du
temps, n’apparaîtront qu’avec Leibniz et Newton ; les lois
de Kepler ne donnent que la forme géométrique du
mouvement d’un astre.
Le temps
apparaît donc sous deux formes différentes chez Descartes
: celui qui intervient dans la science et qui est garanti
par la création continuée permet d’être
assuré de la pérennité de l’ordre du monde ; il
n’est « qu’une certaine façon dont nous pensons la
durée », il garantit la validité de la
connaissance scientifique ; mais la durée elle-même
suscite l’inquiétude du discontinu, chaque moment étant
un don de Dieu ; ainsi est-elle valorisée en tant que chaque
instant est précieux : cela apparaît nettement dans la
conception cartésienne de l’évidence, instant dans lequel
le « je pense » saisit une réalité
intelligible et sur lequel est fondé la connaissance vraie ;
Descartes remarque d’ailleurs que, lorsque nous raisonnons, il est un
moment où nous n’avons plus que le souvenir de cette
évidence.
2) Bergson
La distinction faite par
Descartes entre le temps et la durée sera reprise- et avec quel
bonheur !- à la fin du 19ème siècle par Bergson
dans « Les données immédiates de la conscience
». Il remarque qu’on dire d’un nombre ou d’un objet par exemple
qu’il est deux fois plus grand qu’un autre, mais qu’une telle
expression n’a pas un sens rigoureux lorsqu’il s’agit des états
de conscience ; ceux-ci en effet ne sont pas mesurables car ils
s’enchevêtrent naturellement ; ils sont d’ordre qualitatif et non
quantitatif ; les expressions ainsi employées à leur
égard signifient que nous avons l’habitude de projeter le
quantitatif sur le qualitatif, en fait de penser le temps en termes
d’espace. Ainsi traitons-nous les états de conscience comme des
choses, ce qu’ils ne sont pas. Le psychique est de la pure
durée. Dans les sciences physiques, le temps
représenté par le mouvement est toujours
spatialisé et Bergson remarque avec quelque malice que, si le
temps s’accélérait, par exemple allait deux fois plus
vite, il n’y aurait rien à changer aux formules scientifiques.
Aussi préfère-t-il réserver la notion de temps,
« fantôme de l’espace », au domaine scientifique et
désigner par la notion de durée « la forme que
prend la succession des états de conscience quand notre moi se
laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une
séparation entre l’état présent et les
états antérieurs », autrement dit lorsqu’il ne
s’analyse pas ; « il suffit qu’en se rappelant ces états
il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point
à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive
quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes
d’une mélodie.» Se comprendre soi-même c’est donc se
saisir comme un tout. « On peut donc concevoir la succession sans
la distinction, et comme une pénétration mutuelle, une
solidarité, une organisation intime d’éléments,
dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en
isole que pour une pensée capable d’abstraire.» Cette
pensée c’est celle qui s’exprime dans le langage, plus apte
à désigner des choses, c’est-à-dire des objets
distincts dans l’espace, qu’à exprimer des
réalités intérieures, c’est-à-dire la pure
durée.
Le temps forme a priori de la perception ?
Descartes a
donc donné aux sciences physiques un fondement
métaphysique. Cependant, si l’on s’en tient à la seule
expérience, qu’est-ce qui nous assure de la
pérennité des lois scientifiques ? Rien, répond
Hume, puisque nous ne découvrons jamais aucun lien qui permette
de lier nécessairement l’effet à sa cause et c’est
d’ailleurs ce qui nous oblige à faire des
expérimentations qui établissent que tel
phénomène n’apparaît qu’après tel autre,
sans qu’on découvre de nécessité, autre
qu’empirique, entre l’un et l’autre : cela ne nous garantit pas que le
futur doive être nécessairement conforme à nos
expériences présentes et passées, comme nous
l’avons vu (cf. supra notre étude de Hume)
C’est à cette
question que Kant s’est efforcé de répondre, aussi sa
conception du temps est-elle au centre de sa philosophie. Le temps,
explique-t-il, est une forme a priori de la sensibilité humaine
(et il en donne une démonstration comparable à celle
qu’il a donné pour l’espace). Ainsi les concepts a priori de
l’entendement, dont celui de cause analysé par Hume,
s’appliquent non pas au monde tel qu’il est en lui-même, mais au
monde tel qu’il apparaît nécessairement à l’homme,
dans l’espace et le temps, formes a priori de sa sensibilité :
pour que le futur ne ressemble pas au présent et au passé
il faudrait que la nature humaine ne soit plus ce qu’elle est puisque
le temps est une forme de la perception liée à la nature
humaine, voilà pourquoi le futur doit
nécessairement nous apparaître comme nous sont
apparus le passé et le présent. L’erreur de Hume, selon
Kant, c’est d’avoir vu dans le lien entre la cause et l’effet un lien
réel entre les évènements, indépendamment
des conditions de notre connaissance, c'est-à-dire d’avoir pris
les phénomènes pour des choses en soi. Il nous faut
prendre le terme de phénomènes en son sens
étymologique, en grec phainomenon : ce qui apparaît ; cela
ne fait pas du kantisme une philosophie bouddhiste, comme le crut un de
mes élèves qu’il fallut décevoir : Kant
précise que l’intuition des objets représente chacune
leur objet tel qu’il affecte nos sens ce qui ne signifie pas «
que ces objets soient une simple apparence. En effet dans le
phénomène, les objets et les manières d’être
que nous leur attribuons sont toujours considérés comme
quelque chose de réellement donné ; seulement, en tant
que cette manière d’être ne dépend que du mode
d’intuition du sujet, dans son rapport à l’objet donné,
cet objet est distinct comme phénomène de ce qu’il est
comme objet en soi » (« Critique de la raison pure »,
Esthétique transcendantale §8 Remarques
générales sur l’Esthétique transcendantale III).
Ainsi Kant
résout-il le problème posé par Hume. Mais ce n’est
pas sans créer un certain malaise ! N’écrit-il pas :
« Le temps n’est qu’une condition subjective de notre (humaine)
intuition (qui est toujours sensible, c’est-à-dire qui se
produit en tant que nous sommes affectés par les objets) et il
n’est rien en soi en dehors du sujet (…) L’idéalité
transcendantale du temps est telle que, si on fait abstraction des
conditions subjectives de l’intuition sensible, le temps n’est rien et
qu’il ne peut être attribué aux objets en soi, ni en
qualité de substance, ni en qualité d’accident
(abstraction faite de leur rapport avec notre
intuition).»(§6). Et plus loin (§7), « Il a donc
une réalité subjective par rapport à
l’expérience interne, c’est-à-dire que j’ai
réellement la représentation du temps et de mes
déterminations en lui. Il faut donc le considérer non pas
comme objet, mais comme un mode de représentation de moi en tant
qu’objet » (Critique de la Raison Pure. Esthétique). Ainsi
mon mûrissement et mon vieillissement ne seraient que
représentation de moi-même ; le temps ne ferait rien, ne
m’apporterait rien, ne m’enlèverait rien. Il ne ferait rien non
plus dans les sociétés humaines, ni dans le monde animal,
végétal, géologique ! C’est quand même
difficile à avaler, même si cette «
idéalité transcendantale du temps » permet de
résoudre élégamment le problème de la
connaissance tel qu’il est posé par Hume : effectivement aucun
miracle n’est nécessaire pour justifier que des concepts a
priori de la nature humaine, tel que le concept de cause, s’appliquent
aux formes à priori de la sensibilité de notre nature
humaine ; le fait même qu’il y ait une science en
témoignerait ; et voilà la pérennité de la
connaissance scientifique assurée. Mais, ce que «
l’idéalité transcendantale » ne résout pas
c’est le fait que mon existence comme être unique a un
début et une fin, que son parcours est irréversible et
qu’elle s’insère dans une histoire qui, selon le dicton, «
ne repasse pas les plats.»
Poincaré : réflexion sur le temps dans les
sciences
Paul Valéry dans « Le cimetière
marin » nous semble avoir une meilleure appréciation du
temps : « Beau ciel, vrai ciel, regarde moi qui change » ;
mais « le vrai ciel », celui que masquent les nuages,
change aussi dont les étoiles disparues nous envoient
encore leur lumière. Reportons-nous une fois encore à
Poincaré qui porte un regard plus neuf sur la question du temps
dans les sciences.
A vrai dire le
chapitre II de « La valeur de la science » porte sur la
mesure du temps et non sur la notion même de temps ; il ouvre sur
cette remarque étonnante : « tant qu’on ne sort pas du
domaine de la conscience, la notion du temps est relativement claire
» ; mais il s’interroge (§II) :
« dans cette forme pourtant nous voulons faire
rentrer non seulement les phénomènes de notre conscience,
mais ceux dont les autres consciences sont le théâtre.
Bien plus nous voulons y faire rentrer les faits physiques (…) Donc
deux difficultés :
1°
Pouvons-nous transformer
le temps psychologique, qui est qualitatif, en un temps quantitatif ?
2° Pouvons –nous
réduire à une même mesure des faits qui se passent
dans des mondes différents ? »
« Nous n’avons pas l’intuition directe de
l’égalité de deux intervalles de temps »
constate-t-il (§III) ; dire que « de midi à une heure
, il s’est écoulé le même temps que de 2
à 3 », cette affirmation n’a aucun sens et les
psychologues peuvent se passer de cette définition. Il n’en va
pas de même pour les physiciens et les astronomes : « Pour
mesurer le temps ils se servent du pendule et admettent par
définition que tous les battements de ce pendule sont
d’égales durée. Mais ce n’est qu’une approximation ; la
température, la résistance de l’air, la pression
barométrique font varier la marche du pendule »,
arriverait-on à une approximation plus grande, « des cause
nouvelles négligées jusqu’ici, électriques,
magnétiques ou autres viendraient apporter de petites
perturbations ». On peut aussi prendre le jour sidéral
(durée de rotation de la terre) comme unité de temps,
cela revient à admettre que 2 rotations complètes de la
terre autour de son axe ont même durée. Or beaucoup
d’astronomes pensent que les marées agissent comme un frein
autour de notre globe et que la rotation de la terre devient de plus en
plus lente. Quelques soient les exemples -Poincaré en donne
d’autres- la référence de mesure utilisée ne peut
être fiable car dans la mesure du temps on fait
référence à un phénomène «
étalon » qui est supposé se produire avec une
régularité qu’on ne saurait mesurer sans avoir
préalablement mesuré le temps !
On postule constamment,
remarque Poincaré, que la durée de deux
phénomènes identiques est la même et que les
mêmes causes mettent le même temps à produire les
mêmes effets, mais on sait bien que « dans la
réalité une cause ne produit pas un effet mais une
multitude de causes distinctes contribuent à le produire
sans qu’on ait aucun moyen de discerner la part de chacune
d’elles.» Bien plus la notion de cause implique que l’on puisse
savoir quel est le phénomène cause et quel est le
phénomène effet ; « quand un
phénomène nous apparaît comme la cause d’un autre,
nous le regardons comme antérieur. C’est donc par la cause que
nous définissons le temps ; mais le plus souvent, quand deux
faits nous apparaissent liés par une relation constante, comment
reconnaissons nous lequel est la cause, lequel est l’effet ? Nous
admettons que le fait antérieur, l’antécédent, est
cause de l’autre, le conséquent. C’est alors par le temps que
nous définissons la cause. Comment se tirer de cette
pétition de principe ? » De deux coups de tonnerre, l’un
nous paraît postérieur à l’autre parce que nous
l’entendons après, mais peut-être est-il antérieur
en fait mais nous frappe après l’autre parce qu’il est plus
lointain. De la même manière il est difficile d’être
assuré de la simultanéité de deux
évènements, en particulier quand il faut faire intervenir
la vitesse de la lumière.
De l’étude
des exemples, Henri Poincaré fait ressortir que
1° les règles
appliquées pour mesurer le temps sont très variées
; « il n’y a pas une manière de mesurer le temps qui soit
plus vraie qu’une autre ; celle qui est généralement
adoptée est seulement plus commode »
et
2° Il est très difficile
de
séparer le problème qualitatif de la
simultanéité du problème quantitatif ; en effet le
problème qualitatif c’est le point de départ que la
perception fournit à qui mesure le phénomène qui
se déroule dans le temps. Il nous donne un exemple
étonnant de ces télescopages d’évènements :
en 1572 Tycho Brahé remarque dans le ciel une étoile
nouvelle, résultant d’une conflagration produite au moins deux
cent ans avant dans quelque astre. Cette conflagration était
donc antérieure à la découverte de
l’Amérique (1492). Que signifie cette remarque, s’interroge
Henri Poincaré ? « Que toutes ces affirmations n’ont par
elles-mêmes aucun sens. Elles ne peuvent en avoir un que par
suite d’une convention. » On voit bien là une
réflexion de l’initiateur de la théorie de la
relativité. Ce n’est pas « Le Petit Prince » de
Saint Exupéry qui le contredira, lui qui, sur sa petite
planète, simplement en avançant sa chaise, put voir 43
couchers de soleil en un seul jour ! Mais comment pouvait-il savoir que
c’était en un seul jour
?
La conscience du temps
La réflexion de
Poincaré nous permet de comprendre l’échec de la
philosophie pour présenter une conception rationnelle du temps.
Aussi bien, la réflexion sur le temps qui marque la
pensée occidentale dès son origine, ne le rationalise
pas, au contraire : ce qui frappe Héraclite, philosophe grec du
VI ème siècle avant J.C., c’est l’irrationalité
apparente du devenir. Il a vécu une période de mutation
sociale de son Etat-cité, Ephèse, où le
développement du port et du commerce crée une classe
riche et dynamique ; cette classe bouscule le pouvoir des vieilles
familles agricoles et de leur chef, pouvoir fondé sur la
religion des ancêtres et du tombeau. Héraclite appartient
à cette vieille aristocratie et, à ce titre, il est
affecté par le nouveau cours des choses ; mais c’est avec
lucidité qu’il l’observe et il y voit une lutte entre deux camps
ou plutôt deux forces, lutte qui va engager l’avenir
d’Ephèse. « La réalité telle
qu’Héraclite l’appréhende se présente comme
devenir, c’est-à-dire comme succession ; mais ce qui l’atteint
électivement c’est que la réalité en
s’écoulant s’oppose à elle-même, qu’à un
phénomène semble s’opposer un autre
phénomène » écrit Jules Monnerot («
Sociologie du communisme » 2ème partie « Dialectique
», 1er chapitre) ; de ce sentiment Hegel fera une dialectique :
« le mot n’est pas chez Héraclite mais la chose y est
» constate Monnerot. « Les oppositions sont tantôt
discordantes, tantôt aboutissent un accord qui ne laissent
plus rien subsister d’elles. »
Cette œuvre du
temps nous pouvons la constater au quotidien. C’est ce que fera Proust
dans « La recherche du temps perdu » ; le «
coté de chez Swann », familier au jeune garçon
qu’il a été, paraît opposé au «
coté de Guermantes » où habite la famille du
châtelain : Swann qui rend visite aux parents de Proust, entre
par la porte qui donne sur le village ; mais, quand les soirs
d’été on fait de longues promenades après souper,
on passe par une porte au fond du jardin et, au retour, on longe la
propriété du châtelain bien isolée des
regards par une végétation abondante. Deux cotés
apparemment opposés dans la perception enfantine: l’un familier,
l’autre mystérieux lourd d’un passé
médiéval qui fascine l’enfant lorsqu’il contemple, le
dimanche à l’église du village, le vitrail où l’on
peut voir l’ancêtre des châtelains, Gilbert le Mauvais.
Ainsi, dans une vision très hiérarchisée de la
société d’avant la guerre de 1914, ces deux cotés,
le familier et l’aristocratique, s’opposent-ils à ses yeux
d’enfant … jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que les deux
« cotés », quoiqu’il en ait pensé, se
rejoignent ! Et que le coté de Swann, qu’il croyait
connaître, parce que sa tante recevait ce voisin de campagne,
était bien moins villageois que le croyait sa tante :
propriétaire d’une galerie de tableaux à Paris, Swann
était reçu à l’Elysée par ces gens du
nouveau pouvoir que la tante de Proust jugeait infréquentables.
La pensée du monde par l’enfant procède assez normalement
à de telles dichotomies entre ce qui est familier et ce qui lui
paraît étranger parce que lointain par rapport à
son petit univers quotidien. Des adultes peuvent, comme les tantes de
Proust, conserver une telle vision du monde.
Proust nous montre
donc aussi des oppositions qui, après les affrontements
historiques des révolutions françaises «
aboutissent, selon le mot de Monnerot, à un accord qui ne laisse
plus rien subsister d’elles, mais qui rencontrent alors une nouvelle
opposition». Au regard attentif, la vie sociale et politique est
faite de telles oppositions. « Les deux phénomènes
nommés contraires sont deux phénomènes qui
s’opposent dans le fait. Dans le devenir la lutte joue un rôle
moteur » (Sociologie du Communisme). Les éléments
qui luttent sont contraires en ce qu’ils luttent. « Ils sont
contraires parce qu’ils se contrarient.» Mais quelque soit
l’issue de cette lutte, victoire de l’un ou accord plus ou moins
harmonieux des deux (nous voyons cela tous les jours en politique), le
résultat est une nouvelle donne, irréversible et c’est
bien ce que Hegel enregistre en réfléchissant sur
l’Histoire: on ne reviendra pas à la situation
précédente comme si de rien n’avait été :
après la Révolution Française, l’Ancien
Régime est fini. Louis XVIII le comprendra. On se retrouvera
alors dans de nouvelles oppositions, de nouvelles luttes. Bien
sûr cela ne signifie pas que sous l’Ancien Régime les
luttes n’existaient pas, mais il revenait au roi de s’efforcer d’en
trouver des issues non violentes, autant que possible : ayant connu
dans son enfance les dangers de la Fronde, Louis XIV sut s’appuyer sur
la partie dynamique du Tiers Etat contre les turbulences de la
noblesse. Le point de vue idéologique entre autre, a,
semble-t-il, empêché Louis XVI d’avoir cette attitude
réaliste.
Dialectique et hétérotélie
Comme on le voit la
réflexion d’Héraclite sur le temps et la vie des
sociétés est du plus grand intérêt pour
l’historien et le philosophe ; il n’est pas étonnant que Hegel,
qui lui aussi vécut une période troublée, y ait
trouvé son inspiration. Mais la pensée du temps est plus
souple chez Héraclite comme le remarque Monnerot :
Héraclite n’en fait pas une loi de l’Histoire mais une
réflexion sur le temps et les changements, souvent
imprévus qu’il engendre et constituent ce que Monnerot appelle
l’hétérotélie (une fin autre que la fin
visée se réalise). La loi impliquerait que les
changements soient objectivement contraires, en quelque sorte de
manière mécanique ; et c’est le cas chez Hegel mais
surtout chez Marx, et pourtant ce ne sont pas les mêmes
changements chez l’un et chez l’autre. Chez Héraclite la
réflexion sur le temps fait la part de la subjectivité :
ce qui est contraire c’est ce qui m’apparaît contraire compte
tenu de ma situation. Héraclite, qui appartient à
l’élite contestée par la montée d’une nouvelle
élite, ressent intimement cette opposition, même s’il est
capable d’y réfléchir intellectuellement. Chez lui la
dialectique est donc un effort de lucidité qui aboutit à
ce que les moments du temps ne soient pas indistincts : c’est la
conscience qui distingue, et c’est sans doute le propre de la
conscience humaine de ne pouvoir distinguer qu’en opposant. C’est ainsi
au moins que Gaston Bachelard use le plus souvent du mot dialectique.
Mais chez Héraclite les moments sont distingués en ce
qu’ils nous affectent personnellement. Comme l’écrit Jaspers
« M’éveillant à la conscience de moi-même, je
me découvre dans un monde où je m’oriente ; j’avais saisi
des choses puis je les ai laissé tomber ; tout allait de soi et
simplement tout était là » ; la conscience de ce
qui m’affecte en s’opposant à moi nous fait sortir de
cette espèce de conscience infantile que décrit ici
Jaspers et qui ressemble fort à de l’inconscience parce qu’elle
n’a pas conscience du temps.
Nous renvoyons le lecteur à notre exposé
ci-dessous sur la deuxième partie de « Sociologie du
Communisme » : « La dialectique chez Héraclite,
Hegel et Marx » par Jules Monnerot.
La conscience du temps comme donnée ethnologique
Même si elle
apparaît acquise par et avec l’âge, la conscience du temps
nous paraît aller de soi. Et pourtant cette conscience est
profondément culturelle. Mircea Eliade a écrit un
étonnant petit livre très significatif à cet
égard, « Le mythe de l’éternel retour » :
« Si l’on observe le comportement général de
l’homme archaïque, écrit-il aux premières pages du
premier chapitre, on est frappé par ce fait : pas plus que les
actes humains proprement dits, les objets du monde extérieur
n’ont de valeur intrinsèques autonomes. Un objet ou une action
acquièrent une valeur, et, ce faisant, deviennent réels,
parce qu’ils participent, d’une manière ou d’une autre, à
une réalité qui les transcende. Parmi tant d’autres
pierres, une pierre devient sacrée – et, par conséquent
se trouve instantanément saturée d’être –
parce qu’elle constitue une hiérophanie, ou qu’elle
possède du mana, ou que sa forme accuse un certain symbolisme ou
encore qu’elle commémore un acte mythique etc. L’objet
apparaît comme le réceptacle d’une force extérieure
qui le différencie de son milieu et lui confère sens et
valeur. Cette force (…) résiste au temps, sa
réalité se double de pérennité.» On
est bien loin, là, de l’idée « d’arts premiers
» : « Voici une pierre des plus vulgaires, elle sera promue
« précieuse », c’est-à-dire
imprégnée d’une force magique ou religieuse en vertu de
sa seule forme symbolique ou de son origine ». De même pour
les actes humains, « ceux qui ne ressortissent pas au pur
automatisme ; leur signification, leur valeur ne sont pas
rattachés à leur donnée physique brute, mais
à leur qualité de reproduction d’un acte primordial, de
répétition d’exemplaire mythique. » Il n’y a en
fait pas, dans la mentalité archaïque, place pour ce que
nous appelons art : « Dans le détail de son comportement
conscient, le « primitif », l’homme archaïque ne
connaît pas d’acte qui n’ait été posé et
vécu antérieurement par un autre, un autre qui
n’était pas un homme. Ce qu’il fait a déjà
été fait. Sa vie est la répétition
ininterrompue de gestes inaugurés par d’autres.» Ainsi le
temps est-il vécu comme cyclique, c’est-à-dire
éternel recommencement d’un temps fondateur que l’homme ou
plutôt la communauté revit éternellement. La notion
de progrès est évidemment exclue d’une telle conception
du temps, tout au plus peut-il y avoir «
régénération du temps » d’où les
fêtes de Nouvel An : « Cela signifie que les «
coupures du temps » sont commandées par les rituels qui
régissent le renouvellement des réserves alimentaires ;
c’est-à-dire les rituels qui assurent la continuité de la
vie de la communauté tout entière. » Et Mircea
Eliade d’avertir : « On n’est pas autorisé pour autant
à considérer ces rituels comme de simples réflexes
de la vie économique et sociale : l’économique et le
sociale revêtent dans les sociétés traditionnelles
une signification totalement différente de celle qu’un
Européen moderne a tendance à leur accorder »
(premières pages du deuxième chapitre ; nous
dégageons ici les thèmes que Mircea Eliade justifie
à l’aide de nombreux et, pour nous, étonnants exemples).
« Que signifie vivre pour un homme appartenant aux cultures
traditionnelles ? (…) Avant tout, vivre au cœur du réel,
puisqu’il n’est de véritablement réels que les
archétypes. Vivre conformément aux archétypes
revenait à respecter la loi (…) la révélation in
illo tempore des normes de l’existence, faite par une divinité
ou un être mythique. »
*
* *
Les sources occidentales de la conscience du temps
La tentation peut
être forte d’assimiler cette conception à celle qui
prévalut dans notre antiquité, et même au Moyen Age
; « vivre n’était-ce pas alors vivre selon des
modèles extra humains » comme le dit Eliade au 3ème
chapitre ? Dans « Les lois du tragique », Jules Monnerot
nous montre que la tradition occidentale est tout autre dès son
origine. La tragédie grecque, en particulier chez Eschyle et
chez Sophocle, nous fait voir le héros aux prises avec le temps
et se comportant comme commencement absolu : lorsque Oreste apprend que
c’est sa propre mère, Clytemnestre qui, aidée de son
amant Egisthe, a tué Agamemnon, il sait qu’il a le devoir de
venger son père mais il sait aussi que les Erinyes le
poursuivront impitoyablement pour le punir du meurtre de sa mère
: « Il faut qu’il trahisse la loi du sang en exécutant sa
mère, ou qu’il trahisse Apollon, l’honneur et l’Etat, en ne
vengeant pas son père » ; il accepte ce
douloureux passé. Il y a là, remarque Monnerot, une
conception du temps qu’on ne trouve guère ailleurs et avec elle
une conception de l’homme qu’on ne trouve nulle part ; en effet le
héros tragique décide de son acte, il est d’autant plus
exemplaire qu’il sait le coût pour lui de cette décision.
Oreste, remarque Monnerot, pouvait « choisir une conduite de
fuite (futilité, suicide, folie, introversion, dispersion dans
les plaisirs ou immersion au fond d’une dogmatique et d’une
communauté, et oubli de tout le reste). Il choisit d’être
Oreste, c’est-à-dire d’assumer la situation d’Oreste. Alors
seulement il devient lui (…) Les yeux ouverts … C’est le postulat de la
lucidité tragique. » (p.12) Ce postulat n’a de sens qui si
on a l’idée que la personne compte et que son acte compte: elle
est quelque chose de nouveau qui fait irruption dans le temps et
manifeste la liberté de l’homme. (Monnerot remarque que cette
conception d’un acte qui compte comme commencement absolu rendait les
Grecs accessibles à l’idée de Création de
l’Univers par un auteur que l’on trouve dans l’Ancien Testament)
Mais la
tragédie fait apparaître le temps lui-même comme
lourd de conséquences mal connues : le héros tragique ne
sait pas ce qu’il était, pour lui, essentiel de savoir ; il
hérite d’un passé qu’il n’a pas voulu et même que,
bien souvent, il ne connaît pas et il lui appartient ainsi de
faire face à des situations pour lui d’une importance vitale :
Œdipe ne sait pas que l’homme qu’il a tué est son père et
que la reine qu’il a épousée est sa mère ; comme
Roi, il doit chercher l’auteur d’un crime odieux que les dieux
punissent en envoyant la peste sur Thèbes et c’est
lui-même qu’il punira en se crevant les yeux lorsqu’il
découvrira le double crime, parricide et inceste, qui vaut
à Thèbes ce terrible châtiment. « Il est le
magistrat et il ne sait pas qu’il est le criminel. » Ce
qu’expose la tragédie c’est la situation de l’homme dans le
temps : « Sa naissance l’affecte d’une antinomie constituante,
puisqu’il n’a pas choisi d’être et qu’il est, d’en
deçà même de son être,
déterminé à continuer un processus dont
l’initiative première, la direction initiale lui
échappent.» Il prend le monde « en marche »,
constamment sommé d’agir « sur le fond d’une contingence
initiale, la naissance. Il est, aussi bien, retiré plus tard du
« jeu » dans lequel ses actions l’ont enfoncé de
plus en plus par une contingence finale, la mort.»
A cette conception
du destin le public du théâtre tragique adhérait :
le héros ne fait pas l’objet de réprobation, bien au
contraire ; la sympathie qu’on lui témoigne signifie que le
public le voyait représenter la condition humaine. Une telle
conception, remarque Monnerot, est une caractéristique
culturelle de l’homme occidental. Elle ne peut avoir sa place
même dans la culture la plus proche de la nôtre parmi les
anciennes cultures, la culture indienne. En effet « la notion
indienne de Karman qui apparaît parfaitement constituée
dans la Brhad-Aranyaka, la plus ancienne des Upanishads, montre
déjà l’univers humain comme une généalogie
d’actes. Les actes s’engendrent, pour ainsi dire à travers les
êtres qui se succèdent (…) Le Samsara brahmanique, qui
n’est que la chaîne torrentielle et apparemment sans fin (…) des
actes, déterminera la nature des êtres à travers la
métempsycose (…) Il y a dans la conception indienne, comme dans
les conceptions occidentales, primauté effective des actes – ils
imposent leur loi- et des actes accomplis dans cette vie. Mais la
ressemblance s’arrête là. En Occident l’homme, pour ainsi
dire, avance d’acte en acte. Disons pour simplifier qu’il y a
positivité général de l’acte. L’acte peut aller
dans le sens du salut, ou dans le sens de la perdition. Mais quelque
soit le dénouement, par l’acte on avance vers ce
dénouement. Plus et autre chose : l’agent par l’acte est
déterminant par rapport au dénouement » (Jules
Monnerot « Les lois du tragique » p. 64-65). Et c’est bien
ainsi que se présente encore la tragédie chez Racine. En
revanche, « dans une culture à qui est familier le
Samsara, et la métempsycose, il n’y, il ne saurait y avoir, dans
les limites des vies individuelles, de dénouement de rien.
» Le tragique est exclu du drame indien, et sur le plan du
contenu qui n’est jamais violent, et sur le plan du dénouement
qui est inexistant ; le drame indien est pur poësie. Dans la
conception orientale, la vie présente étant
déterminée par la vie antérieure, le tragique,
avec son sens de la personne et de la valeur de l’acte, n’a pas de
place.
Le héros
tragique s’efforce d’être lucide pour accepter le défi du
destin, mais la tragédie montre que cette lucidité se
produit sur fond d’ignorance : l’homme agit en fonction de ce qu’il
sait mais sa connaissance comporte toujours « une tâche
aveugle ». Ainsi « Toute action entraîne dans le
monde des conséquences dont l’agent ne s’était pas
douté » : sur ce point Jaspers et Heidegger sont d’accord,
mais on trouve également cet énoncé dans les
derniers vers des Bacchantes d’Euripide et c’est cela que Jules
Monnerot appelle l’hétérotélie. Or il fallait que
cette conception de l’homme et du temps soit intimement celle du
public qui assistait aux tragédies dans le théâtre
antique pour que la tragédie ait pu s’y développer ; de
fait « beaucoup d’auteurs et d’œuvres cités dans la
poétique d’Aristote nous sont inconnus. Des 90 tragédies
d’Eschyle, 7demeurent », des 123 de Sophocle, 7également ;
mais leur nombre même indique à quel point la conception
de l’homme qu’elles exposent était profondément celle du
spectateur.
Si le tragique, en
tant que genre théâtral, a connu de longues
éclipses en Occident, il n’en a jamais disparu : on le retrouve
en Angleterre avec Shakespeare et, un demi siècle après,
en France. La forme dramatique peut s’étioler comme c’est le cas
en France au 18ème siècle, la conception du tragique
demeure et peut se retrouver dans la nouvelle et dans le roman par
exemple avec Kleist, Stendhal, Balzac, Meredith, Dostoïevski,
Joseph Conrad.
C’est la même
civilisation, remarque Monnerot, qui invente la tragédie et
l’histoire ; Hérodote est contemporain d’Eschyle et de Sophocle.
De part et d’autre c’est le même intérêt pour
l’action humaine, la même volonté de lucidité.
L’une et l’autre sont caractéristiques de la culture
occidentale, et constituent ce que Monnerot appelle « une
différentielle anthropologique». Cette
différentielle porte sur la conception du temps et l’exigence de
lucidité. C’est à cette exigence que l’Occident doit
l’esprit scientifique. « Paradoxalement, deux motifs fondamentaux
de la symphonie nietzschéenne se confondent jusqu’à
devenir indiscernables, l’esprit tragique et la lucidité
scientifique ; la lucidité tragique n’est que l’esprit
scientifique appliqué à la suite, les romantiques
disaient « à la destinée humaine ». «
L’esprit scientifique reçu par la sensibilité de l’homme
actif qu’aucun dogme ne tétanise, c’est la lucidité
tragique (…) Agir sans se faire d’illusion sur les résultats,
sans que cette absence d’illusion nuise à l’action. L’esprit
scientifique et l’éthique tragique deviennent ici
indiscernables. » (« Les lois du tragique » P.125)
La tragédie
expose la condition humaine, écrit Monnerot, mais pour une
partie de l’humanité, celle qui accorde de l’importance à
la personne humaine et à son action, c’est-à-dire
celle qui participe à la culture occidentale. « Sans aucun
doute les tragiques grecs (…) ne visaient pas comme Heidegger ou
Jaspers à élaborer une « analytique du Dasein
» ou une « systématique des
situations-limites». Il y a cependant un élément
commun aux uns et aux autres. Il est traité dans les deux cas de
la signification de l’existence humaine. Il s’agit dans les deux cas
d’exposer ce qui importe le plus aux hommes, ce qui a trait à
eux par excellence. A la différence des philosophies «
égocentriques » du XXème siècle
européen, l’exposition de l’homme dans la tragédie
d’Eschyle et de Sophocle – ce qui leur est commun- est religieuse au
sens où Bergson voit dans la religion « une
réaction défensive … contre le pouvoir dissolvant de
l’intelligence ». Dans la philosophie égocentrique de
notre temps, l’absence des contrepoisons esthétiques et
religieux se fait en effet cruellement sentir » (ibidem p.21) On
comprend pourquoi la question du temps est essentielle pour la
philosophie : elle est une réflexion sur la signification de
notre vie, sur la meilleure façon de l’assumer.
Ouvrages utilisés (outre les auteurs avec
lesquels nos lecteurs ont été précédemment
familiarisés)
Bergson « Les données immédiates
de la conscience »
Poincaré « La valeur de la science »
(Flammarion)
Eliade « Le mythe de
l’éternel retour » (Folio essais)
Monnerot « Les lois du tragique » (Presses universitaires
de France. 1969)
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