LA  LIBERTE DES  BANQUES

CREATION DE MONNAIE EX NIHILO

"Qu'il s'agisse de la spéculation sur les monnaies ou de la spéculation  sur les actions, le monde est devenu un vaste casino où les tables de jeu sont réparties sur toutes les longitudes et sous toutes les latitudes. Partout la spéculation est favorisée par le crédit puisqu'on peut acheter sans payer et vendre sans détenir." érit Maurice Allais, prix Nobel d'économie, dans "La mondialisation la destruction des emplois et de la croissance"( Paris Clément Juglar1999) Aurait-il exagéré? Chacun de ceux qui, en France, ont acheté maison ou appartement à crédit il y a une ou deux décennies ont pu constater que les banques ne se contentaient pas de promesse de payer et qu'il leur fallait monter des dossiers assez solides pour obtenir des prêts bien plus onéreux que c'est aujourd'hui le cas. Mais nul ne peut ignorer maintenant les conditions de crédits effarantes qui ont caractérisées aux Etats-Unis les prêts dits subprimes réservés à des populations insolvables. Il faut prendre conscience qu'il s'agit là d'un tournant dans les moeurs financières et que la situation depuis n'a pas connue d'amélioration.
"Le mécanisme du crédit tel qu'il fonctionne actuellement et qui se fonde sur la couverture fractionnaire des dépôts, sur la création de monnaie ex nihilo et sur le prêt à long terme de fonds empruntés à court terme, tous facteurs éminemment déstabilisateurs, ne fait que générer de multiples désordres. Si l'on peut acheter sans payer et vendre sans détenir il n'y a pas de régulation concevable." ajoute Maurice Allais (ibidem p.81).L'idée même de création  de monnaie ex nihilo, c'est-à-dire de rien, correspond à ce qu'on appelait fausse monnaie quand elle venait de particulier: toute monnaie relève d'un Etat et porte un nom qui indique sa garantie. Comment aujourd'hui peut-il y avoir de telles créations de monnaie ex nihilo? C'est la mondialisation du commerce qui en est à l'origine nous explique Lionel Stoleru dans "L'ambition internationale" (éd. Seuil 1987) et il expose un cas de figure : que se passe-t-il en effet si une banque anglaise propose, sans avoir un seul dollar en caisse, un compte en cette monnaie mondialisée? L'entreprise est intéressée: elle peut payer en dollars un fournisseur allemand qui lui-même a des fournisseurs étrangers qui accepteront volontiers des dolllars: ainsi la banque "anglaise qui n'a pas un seul dollar en caisse" peut- elle créer la monnaie américaine ex nihilo. Est-il indiférent que cette banque soit anglaise? M. Stoleru ne nous le dit pas. Si l'entreprise allemande convertit les dollars en marks le circuit s'arrête écrit-il (est-ce sûr?) et le banquier initial doit trouver de "vrais" dollars (expression de M. Stoleru p.41) pour son emprunteur; sinon il les déposera dans un compte en dollars d'une banque allemande; et "il ne reste plus qu'à organiser un marché monétaire mondial du dollar pour que la banque anglaise récupère auprès de la banque allemande les dollars qu'elle a créés ex nihilo grâce à l'entreprise japonaise (...) il y a un espace de liberté monétaire au niveau mondial qui permet d'échapper aux surveillances nationales." (p.41)
Est-ce vraiment rassurant qu'une monnaie nationale puisse ainsi échapper aux Etats tout en portant leur garantie par le nom même de la monnaie? En tout cas la création de monnaie ex nihilo est effectivement créatrice de possibilités! Le juge Jean de Maillard donne l'exemple de cet entrepreneur original qui emprunte à une caisse américaine trois millions de dollars pour construire un complexe commercial en plein désert; son apport personnel est de 50.000 dollars,  il se paie à lui-même de confortables honoraires qui couvrent largement son apport! Avec son complexe commercial vide d'occupants et de clients, il ne peut faire face à son emprunt et la caisse va faire jouer l'hypothèque qu'elle a prise sur l'ensemble immobilier qui ne vaut ni trois,ni quatre millions de dollars, mais deux et  elle trouve quand même un "évaluateur" qui apprécie l'ensemble cinq millions de dollars et un acquéreur qui obtient un crédit pour six millions de dollars ... et disparaîtra comme le précédent sans laisser d'adresse... ce qui ne lèse pas la caisse puisque, à travers le montage de l'emprunteur elle se payait à elle-même les mensualités!  Ses opérations qui ont créé plusieurs millions de dollars ex niihilo impliquent évidemment des maquillages comptables. Dans ce livre, "L'arnaque", J.de Maillard, juge spécialisé dans les affaires financières, souligne souvent la coexistence de l'excès de liquidité financière et de la fraude, au point, écrit-il, que l'attitude du juge qui s'attache à la psychologie du fraudeur est inadaptée : c'est la structure possible des opérations qui engendre la fraude. Bien souvent des filiales de complaisance installées "off shore" sont nécessaires dans ces manoeuvres comptables. J de Maillard insiste sur le fait qu'il s'agit , certes, de "paradis fiscaux" mais aussi et surtout de paradis judiciaires offrant des garanties contre les investigations judiciaires y compris criminelles, et paradis réglementaires au droit peu exigeant.


LES INSTRUMENTS SOPHISTIQUES DE L'ECONOMIE FINANCIERE


Libérées, les banques ont fait preuves d'inventivité; elles ont créé les swaps, c'est-à-dire des contrats de troc : swap de devises: la créance en marks peut être échangée en créance en yens; swap de taux d'intétêt: échange d'une créance à taux fixe contre créance équivalente à taux variable; swap d'actifs: trop endetté sur un pays, on peut échanger contre quelques créances sur un autre et compenser ainsi la différence de risque entre les deux pays. "Ainsi un financier troquera-t-il une obligation à dix ans émise par l'Indonésie à 8% en yens contre une obligation à 15 ans à taux variable émise par le Nicaragua en francs suisses" écrit M.Stoleru ("L'ambition internationale p.43): il s'agit bien de "déjouer les filatures des gendarmes monétaires": voilà qui est dit !  Dans ces "produits dérivés" -  ainsi appelés puisqu'ils s'appuient sur des produits financiers existant - on trouve les Crédits default swaps (CDS) qui assurent contre le risque dû à l'emprunteur et permettent d'obtenir des intérêts d'autant plus élevés que le risque est plus grand; mais ils sont titrisés et lorsqu'ils sont vendus et revendus il est bien difficile de savoir si l'acquéreur est en mesure d'assumer le risque. Comme l'écrit M. Stoleru "une poule y perdrait ses petits".

Par le biais de la titrisation, le crédit semble bien être l'instrument  le plus en usage pour cette création de monnaie qui ne doit plus rien aux Etats tout en usurpant le nom d'une monnaie nationale. Jean de Maillard remarque "Les dollars créés par le crédit (et non plus par l'épargne) sont devenus monnaie, une monnaie certes particulière-(...)- et ce fut tout le problème, car elle n'existe que si tout le système de titrisation persiste à l'alimenter. Dès qu'un actif est titrisé, il est donc financé et revendu, et l'argent récolté sert à  accorder un nouveau crédit à un nouveau client, crédit qui sera à son tour titrisé et ainsi de suite"(p.200) ; la limite à la création de liquidités dépend de deux conditions constate-t-il :"la première est que les crédits qui vont être titrisés trouvent acheteurs sur le marché, la seconde que la banque déniche toujours de nouveaux emprunteurs pour renouveler ses crédits."  Mais en transformant ainsi un crédit en titre (=titriser), la banque cède sa créance  à un tiers et la fait disparaître de son bilan. "Résultat: si elle a pu vendre la créance plus cher qu'elle ne lui a coûté elle enregistre un gain et elle s'est débarrassée par la même occasion du risque de n'être pas remboursée par son client s'il était ou devenait insolvable. Elle n'a donc pas besoin de conserver dans ses caisses des fonds propres qui servent à garantir aux déposants le remboursement de leurs dépots" ("L'arnaque" p.201) : on voit comment le système de prêts à des gens connus comme insolvables a pu si longtemps fonctionner: le crédit sert à faire du crédit et grossit la masse monnétaire sans la gager sur rien! cela marche aussi longtemps que la banque trouve des clients qui ont besoin de crédits et des investisseurs qui veulent bien lui acheter des titres d'autant plus rémunérés qu'ils sont risqués! Aussi ce "crédit-dollar", espèce étrange de monnaie privée, n'existe que dans les marchés financiers, répertoriée par personne (...) mais ses volumes défient l'imagination et elle est indispensable à leur fonctionnement". Quand les défauts de paiements se sont accumulés, les emprunteurs, eux, n'ayant pas la faculté de créer leurs dollars ex nihilo, ces crédits dont les titres ont été distribués dans le monde entier ont créé une gigantes que crise mondiale. Maurice Allais avait prévenu dès 1999  "L'économie mondiale tout entière repose aujourd'hui sur une gigantesque pyramide de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile et instable. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s'est constatée" (ibidem p.80)
Mais les banques, très créatives comme nous l'avons vu, ont d'autres moyens à leur disposition, fournis par la possibilité de "jouer au casino 24 heures sur 24" comme l'écrit Maurice Allais, c'est dire sur les fuseaux horaires: le soleil ne se couche pas sur leur Etat mondial grâce aux traders et à l'informatique qui travaillent pour eux (il y a même une course à l'informatique qui met en jeu les inventions qui permettent de gagner quelques millièmes de secondes (cf "L'arnaque p.328 "), donc "de tester la limite haute des ordres d'achat passés par les autres opérateurs et d'agir en conséquence. Ainsi lorsqu'un navire pétrolier prend la mer, le capitaine, nous dit le juge J. de Maillard, ne sait jamais où il ira : le prix du pétrole diffère et change constament dans les divers pays sur notre planète selon leur besoin, tandis que le bateau sort du détroit d'Ormuz; aussi les contrats peuvent changer de main  27 fois! et, en attendant de savoir où livrer sa cargaison, "le bateau fait des ronds dans l'eau" écrit joliment Jean de Maillard.  "Le volume des marchés à terme est quinze fois supérieur à celui des quantités réelles. Le seul intérêt des marchandises physiques est que l'on peut organiser à loisir leur pénurie ou leur abondance en en retirant des marchés des quantités abondantes ou, à l'inverse, en inondant ceux-ci avec des stocks jusqu'alors tenus en réserve" (p.79 à 84). Le marché à terme permet de modifier le prix comptant en fonction des demandes planétaires. Les automobilistes apprécieront ... car il faut reconnaître que le prix du pétrole ne dépend pas seulement des pays producteurs de brut. Les matières premières, alimentaires comprises, sont logées à la même enseigne (p.82). Ainsi  les financiers peuvent ils organiser des pénuries pour faire monter les prix : on appelle même "corner" la méthode qui consiste à accaparer une denrée pour la renchérir et notre juge donne l'exemple de ces deux frères qui avaient décidé de stoker tout l'argent (métal) du monde pour pouvoir le revendre un bon prix! Il est difficile à la presse, dont les financiers sont de gros clients, d'informer le public sur les raisons réelles de certaines anomalies des prix.
 Dans leur panoplie inventive les spéculateurs ont aussi "la vente à découvert" qui consiste en effet à "acheter sans avoir et vendre sans détenir" comme le dit Maurice Allais: " quand un spéculateur pense qu'un actif va baisser, il le vend sans le posséder à une échéance différée. Si le titre chute effectivement, il l'achète au nouveau cours, inférieur à celui où il a lui-même vendu afin de le livrer à son acheteur" explique J de Maillard (note p.379); (on dit aussi "emprunt de titre "). La Bourse joue aussi beaucoup sur les rumeurs; c'est ainsi que la Grèce ayant lancé un emprunt de 3 milliards d'euros en janvier 2010 avec un succès inattendu, la banque Goldman Sachs, qui l'avait conseillée dans le maquillage de sa comptabilité, craignant de perdre le bénéfice de ses contrats d'assurance (CDS) fit courir le bruit que la Chine avait refusé pour 25milliards d'obligations grecques; ce qui était faux  mais fit bondir la valeur des CDS au plus grand profit de la banque conseillère ! ("L'arnaque" p.374 à 380). On peut aussi organiser  des "bulles": pour le professionnel de la finance la bulle n'est pas nécessairement une catastrophe, au contraire; s'il la voit monter, il veille à vendre juste avant qu'elle arrive au plus haut : ainsi profite-t-il de la montée du titre en le vendant au non professionnel au moment où il va chuter! 


LES PEUPLES SACRIFIES A LA FINANCE


Ainsi en va-t-il de la liberté de l'économie financière : sans doute est-elle encore dépendante de l'économie réelle engendrée par les besoins des particuliers et des entreprises, mais comme d'un support assez lointain pour justifier ses créations monétaires. Elle a aussi besoin du renom des Etats pour créer une monnaie, mais loin que cela l'oblige envers l'Etat, on constate que c'est l'Etat qui s'est obligé vis à vis d'elle : la crise immobilière dû au système de crédit aux Etats-Unis a conduit la Banque Fédérale a créer de "vrais dollars" pour sauver les grandes banques américaines,"trop grosses pour tomber"! Dans le cas de la dette grecque est-ce vraiment aux pays de cette zone euro non homogène de s'endetter pour maintenir sa survie et aux Grecs de s'imposer un deuxième plan de rigueur tandis que Goldman Sachs tire profit de ses interventions calamiteuses pour la Grèce?

Il y a quelque chose de pathétique dans ces réunions européennes de juin 2011 au sujet de la dette grecque où le patron par interim du FMI s'empare "du stylo" pour "corriger ce qui ce qui allait devenir la déclaration finale de l'Eurogroupe": ancien chef économiste de Salomon Brothers et JP Morgan, personne ne doute  que "Lipsky représente le Trésor US et ( ) défend à Luxembourg les intérêts américains". C'est que  "Un euro durablement affaibli menacerait la reprise américaine, sans parler d'une remontée des taux. Plus grave une débâcle bancaire pourrait s'étendre de l'autre côté de l'Atlantique" (Figaro économie 21 VI 2011). Voler au secours financier immédiat de la Grèce pour ne pas remettre la zone euro en question ce qui pourrait créer une débâcle des banques aux USA!  Voilà de quoi dépend aujourd'hui la première puissance mondiale! Voilà où a conduit la liberté des banques. Voilà pourquoi les pays de la zone euro sont appelés à s'endetter, pourquoi les peuples du sud de l'Europe doivent accepter des plans d'austérité et les Grecs accepter la privatisation des biens nationaux sur lesquels la banque conseillère n'avait pas encore mis la main.
                                                                               Juin 2011


 
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