CREATION DE MONNAIE EX NIHILO
"Le mécanisme du crédit tel qu'il
fonctionne actuellement et qui se fonde sur la couverture fractionnaire
des dépôts, sur la création de monnaie ex nihilo et
sur le prêt à long terme de fonds empruntés
à court terme, tous facteurs éminemment
déstabilisateurs, ne fait que générer de multiples
désordres. Si l'on peut acheter sans payer et vendre sans
détenir il n'y a pas de régulation concevable." ajoute
Maurice Allais (ibidem p.81).L'idée même de
création de monnaie ex nihilo, c'est-à-dire de
rien, correspond à ce qu'on appelait fausse monnaie quand elle
venait de particulier: toute monnaie relève d'un Etat et porte
un nom qui indique sa garantie. Comment aujourd'hui peut-il y avoir de
telles créations de monnaie ex nihilo? C'est la mondialisation
du commerce qui en est à l'origine nous explique Lionel Stoleru
dans "L'ambition internationale" (éd. Seuil 1987) et il expose
un cas de figure : que se passe-t-il en effet si une banque anglaise
propose, sans avoir un seul dollar en caisse, un compte en cette
monnaie mondialisée? L'entreprise est intéressée:
elle peut payer en dollars un fournisseur allemand qui lui-même a
des fournisseurs étrangers qui accepteront volontiers des
dolllars: ainsi la banque "anglaise qui n'a pas un seul dollar en
caisse" peut- elle créer la monnaie américaine ex nihilo.
Est-il indiférent que cette banque soit anglaise? M. Stoleru ne
nous le dit pas. Si l'entreprise allemande convertit les dollars en
marks le circuit s'arrête écrit-il (est-ce sûr?) et
le banquier initial doit trouver de "vrais" dollars (expression de M.
Stoleru p.41) pour son emprunteur; sinon il les déposera dans un
compte en dollars d'une banque allemande; et "il ne reste plus
qu'à organiser un marché monétaire mondial du
dollar pour que la banque anglaise récupère auprès
de la banque allemande les dollars qu'elle a créés ex
nihilo grâce à l'entreprise japonaise (...) il y a un
espace de liberté monétaire au niveau mondial qui permet
d'échapper aux surveillances nationales." (p.41)
Est-ce vraiment rassurant qu'une monnaie nationale
puisse ainsi échapper aux Etats tout en portant leur garantie
par le nom même de la monnaie? En tout cas la création de
monnaie ex nihilo est effectivement créatrice de
possibilités! Le juge Jean de Maillard donne l'exemple de cet
entrepreneur original qui emprunte à une caisse
américaine trois millions de dollars pour construire un complexe
commercial en plein désert; son apport personnel est de 50.000
dollars, il se paie à lui-même de confortables
honoraires qui couvrent largement son apport! Avec son complexe
commercial vide d'occupants et de clients, il ne peut faire face
à son emprunt et la caisse va faire jouer l'hypothèque
qu'elle a prise sur l'ensemble immobilier qui ne vaut ni trois,ni
quatre millions de dollars, mais deux et elle trouve quand
même un "évaluateur" qui apprécie l'ensemble cinq
millions de dollars et un acquéreur qui obtient un crédit
pour six millions de dollars ... et disparaîtra comme le
précédent sans laisser d'adresse... ce qui ne lèse
pas la caisse puisque, à travers le montage de l'emprunteur elle
se payait à elle-même les mensualités! Ses
opérations qui ont créé plusieurs millions de
dollars ex niihilo impliquent évidemment des maquillages
comptables. Dans ce livre, "L'arnaque", J.de Maillard, juge
spécialisé dans les affaires financières, souligne
souvent la coexistence de l'excès de liquidité
financière et de la fraude, au point, écrit-il, que
l'attitude du juge qui s'attache à la psychologie du fraudeur
est inadaptée : c'est la structure possible des
opérations qui engendre la fraude. Bien souvent des filiales de
complaisance installées "off shore" sont nécessaires dans
ces manoeuvres comptables. J de Maillard insiste sur le fait qu'il
s'agit , certes, de "paradis fiscaux" mais aussi et surtout de paradis
judiciaires offrant des garanties contre les investigations judiciaires
y compris criminelles, et paradis réglementaires au droit peu
exigeant.
LES INSTRUMENTS SOPHISTIQUES DE L'ECONOMIE FINANCIERE
Libérées, les banques ont fait preuves
d'inventivité; elles ont créé les swaps,
c'est-à-dire des contrats de troc : swap de devises: la
créance en marks peut être échangée en
créance en yens; swap de taux d'intétêt:
échange d'une créance à taux fixe contre
créance équivalente à taux variable; swap
d'actifs: trop endetté sur un pays, on peut échanger
contre quelques créances sur un autre et compenser ainsi la
différence de risque entre les deux pays. "Ainsi un financier
troquera-t-il une obligation à dix ans émise par
l'Indonésie à 8% en yens contre une obligation à
15 ans à taux variable émise par le Nicaragua en francs
suisses" écrit M.Stoleru ("L'ambition internationale p.43): il
s'agit bien de "déjouer les filatures des gendarmes
monétaires": voilà qui est dit ! Dans ces "produits
dérivés" - ainsi appelés puisqu'ils
s'appuient sur des produits financiers existant - on trouve les
Crédits default swaps (CDS) qui assurent contre le risque
dû à l'emprunteur et permettent d'obtenir des
intérêts d'autant plus élevés que le risque
est plus grand; mais ils sont titrisés et lorsqu'ils sont vendus
et revendus il est bien difficile de savoir si l'acquéreur est
en mesure d'assumer le risque. Comme l'écrit M. Stoleru "une
poule y perdrait ses petits".
Par le biais de la titrisation, le crédit
semble bien être l'instrument le plus en usage pour cette
création de monnaie qui ne doit plus rien aux Etats tout en
usurpant le nom d'une monnaie nationale. Jean de Maillard remarque "Les
dollars créés par le crédit (et non plus par
l'épargne) sont devenus monnaie, une monnaie certes
particulière-(...)- et ce fut tout le problème, car elle
n'existe que si tout le système de titrisation persiste à
l'alimenter. Dès qu'un actif est titrisé, il est donc
financé et revendu, et l'argent récolté sert
à accorder un nouveau crédit à un nouveau
client, crédit qui sera à son tour titrisé et
ainsi de suite"(p.200) ; la limite à la création de
liquidités dépend de deux conditions constate-t-il :"la
première est que les crédits qui vont être
titrisés trouvent acheteurs sur le marché, la seconde que
la banque déniche toujours de nouveaux emprunteurs pour
renouveler ses crédits." Mais en transformant ainsi un
crédit en titre (=titriser), la banque cède sa
créance à un tiers et la fait disparaître de
son bilan. "Résultat: si elle a pu vendre la créance plus
cher qu'elle ne lui a coûté elle enregistre un gain et
elle s'est débarrassée par la même occasion du
risque de n'être pas remboursée par son client s'il
était ou devenait insolvable. Elle n'a donc pas besoin de
conserver dans ses caisses des fonds propres qui servent à
garantir aux déposants le remboursement de leurs dépots"
("L'arnaque" p.201) : on voit comment le système de prêts
à des gens connus comme insolvables a pu si longtemps
fonctionner: le crédit sert à faire du crédit et
grossit la masse monnétaire sans la gager sur rien! cela marche
aussi longtemps que la banque trouve des clients qui ont besoin de
crédits et des investisseurs qui veulent bien lui acheter des
titres d'autant plus rémunérés qu'ils sont
risqués! Aussi ce "crédit-dollar", espèce
étrange de monnaie privée, n'existe que dans les
marchés financiers, répertoriée par personne (...)
mais ses volumes défient l'imagination et elle est indispensable
à leur fonctionnement". Quand les défauts de paiements se
sont accumulés, les emprunteurs, eux, n'ayant pas la
faculté de créer leurs dollars ex nihilo, ces
crédits dont les titres ont été distribués
dans le monde entier ont créé une gigantes que crise
mondiale. Maurice Allais avait prévenu dès 1999
"L'économie mondiale tout entière repose aujourd'hui sur
une gigantesque pyramide de dettes, prenant appui les unes sur les
autres dans un équilibre fragile et instable. Jamais dans le
passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s'est
constatée" (ibidem p.80)
Mais les banques, très créatives
comme nous l'avons vu, ont d'autres moyens à leur disposition,
fournis par la possibilité de "jouer au casino 24 heures sur 24"
comme l'écrit Maurice Allais, c'est dire sur les fuseaux
horaires: le soleil ne se couche pas sur leur Etat mondial grâce
aux traders et à l'informatique qui travaillent pour eux (il y a
même une course à l'informatique qui met en jeu les
inventions qui permettent de gagner quelques millièmes de
secondes (cf "L'arnaque p.328 "), donc "de tester la limite haute des
ordres d'achat passés par les autres opérateurs et d'agir
en conséquence. Ainsi lorsqu'un navire pétrolier prend la
mer, le capitaine, nous dit le juge J. de Maillard, ne sait jamais
où il ira : le prix du pétrole diffère et change
constament dans les divers pays sur notre planète selon leur
besoin, tandis que le bateau sort du détroit d'Ormuz; aussi les
contrats peuvent changer de main 27 fois! et, en attendant de
savoir où livrer sa cargaison, "le bateau fait des ronds dans
l'eau" écrit joliment Jean de Maillard. "Le volume des
marchés à terme est quinze fois supérieur à
celui des quantités réelles. Le seul intérêt
des marchandises physiques est que l'on peut organiser à loisir
leur pénurie ou leur abondance en en retirant des marchés
des quantités abondantes ou, à l'inverse, en inondant
ceux-ci avec des stocks jusqu'alors tenus en réserve" (p.79
à 84). Le marché à terme permet de modifier le
prix comptant en fonction des demandes planétaires. Les
automobilistes apprécieront ... car il faut reconnaître
que le prix du pétrole ne dépend pas seulement des pays
producteurs de brut. Les matières premières, alimentaires
comprises, sont logées à la même enseigne (p.82).
Ainsi les financiers peuvent ils organiser des pénuries
pour faire monter les prix : on appelle même "corner" la
méthode qui consiste à accaparer une denrée pour
la renchérir et notre juge donne l'exemple de ces deux
frères qui avaient décidé de stoker tout l'argent
(métal) du monde pour pouvoir le revendre un bon prix! Il est
difficile à la presse, dont les financiers sont de gros clients,
d'informer le public sur les raisons réelles de certaines
anomalies des prix.
Dans leur panoplie inventive les
spéculateurs ont aussi "la vente à découvert" qui
consiste en effet à "acheter sans avoir et vendre sans
détenir" comme le dit Maurice Allais: " quand un
spéculateur pense qu'un actif va baisser, il le vend sans le
posséder à une échéance
différée. Si le titre chute effectivement, il
l'achète au nouveau cours, inférieur à celui
où il a lui-même vendu afin de le livrer à son
acheteur" explique J de Maillard (note p.379); (on dit aussi "emprunt
de titre "). La Bourse joue aussi beaucoup sur les rumeurs; c'est ainsi
que la Grèce ayant lancé un emprunt de 3 milliards
d'euros en janvier 2010 avec un succès inattendu, la banque
Goldman Sachs, qui l'avait conseillée dans le maquillage de sa
comptabilité, craignant de perdre le bénéfice de
ses contrats d'assurance (CDS) fit courir le bruit que la Chine avait
refusé pour 25milliards d'obligations grecques; ce qui
était faux mais fit bondir la valeur des CDS au plus grand
profit de la banque conseillère ! ("L'arnaque" p.374 à
380). On peut aussi organiser des "bulles": pour le professionnel
de la finance la bulle n'est pas nécessairement une catastrophe,
au contraire; s'il la voit monter, il veille à vendre juste
avant qu'elle arrive au plus haut : ainsi profite-t-il de la
montée du titre en le vendant au non professionnel au moment
où il va chuter!
LES PEUPLES SACRIFIES A LA FINANCE
Ainsi en va-t-il de la liberté de l'économie
financière : sans doute est-elle encore dépendante de
l'économie réelle engendrée par les besoins des
particuliers et des entreprises, mais comme d'un support assez lointain
pour justifier ses créations monétaires. Elle a aussi
besoin du renom des Etats pour créer une monnaie, mais loin que
cela l'oblige envers l'Etat, on constate que c'est l'Etat qui s'est
obligé vis à vis d'elle : la crise immobilière
dû au système de crédit aux Etats-Unis a conduit la
Banque Fédérale a créer de "vrais dollars" pour
sauver les grandes banques américaines,"trop grosses pour
tomber"! Dans le cas de la dette grecque est-ce vraiment aux pays de
cette zone euro non homogène de s'endetter pour maintenir sa
survie et aux Grecs de s'imposer un deuxième plan de rigueur
tandis que Goldman Sachs tire profit de ses interventions calamiteuses
pour la Grèce?
Il y a quelque chose de pathétique dans ces
réunions européennes de juin 2011 au sujet de la dette
grecque où le patron par interim du FMI s'empare "du stylo" pour
"corriger ce qui ce qui allait devenir la déclaration finale de
l'Eurogroupe": ancien chef économiste de Salomon Brothers et JP
Morgan, personne ne doute que "Lipsky représente le
Trésor US et ( ) défend à Luxembourg les
intérêts américains". C'est que "Un euro
durablement affaibli menacerait la reprise américaine, sans
parler d'une remontée des taux. Plus grave une
débâcle bancaire pourrait s'étendre de l'autre
côté de l'Atlantique" (Figaro économie 21 VI 2011).
Voler au secours financier immédiat de la Grèce pour ne
pas remettre la zone euro en question ce qui pourrait créer une
débâcle des banques aux USA! Voilà de quoi
dépend aujourd'hui la première puissance mondiale!
Voilà où a conduit la liberté des banques.
Voilà pourquoi les pays de la zone euro sont appelés
à s'endetter, pourquoi les peuples du sud de l'Europe doivent
accepter des plans d'austérité et les Grecs accepter la
privatisation des biens nationaux sur lesquels la banque
conseillère n'avait pas encore mis la main.
Juin 2011