LA
CONSCIENCE
Il est difficile
aujourd’hui d’aborder la question de la conscience sans avoir à
l’esprit ce que signifie certaines conceptions de l’espace et du temps
que révèle l’ethnologie : comment peut se
présenter la conscience de l’aborigène qui, en Australie,
pense incarner la vie d’un ancêtre mythique ? Elle est
vraisemblablement assez différente de celle de
l’Européen. Cette question de la conscience n’est pas
posée en ces termes dans l’Antiquité, mais les Grecs ont
vu très tôt qu’il y a là objet de réflexion
: n’était-il pas inscrit au fronton du temple de Delphes «
Connais-toi », ce qui semble bien signifier que l’homme, souvent
fier de sa « science », rate un objet premier de sa
connaissance, lui-même !
Le terme même de
conscience renvoie étymologiquement à l’idée de
science, c’est-à-dire de savoir et de savoir partagé avec
quelqu’un ; ce savoir peut être le savoir sur soi-même.
Sans doute, d’ailleurs, chacun d’entre nous, s’intéresse-t-il
à cette question pour son propre compte, à un moment ou
un autre de sa vie, en particulier à partir de l’adolescence.
Socrate avait fait sienne la recommandation de Delphes et, sur ses
interlocuteurs, pratiquait la maïeutique : il s’agit d’une
méthode procédant par interrogation. Platon la
décrit dans « le Théétète »
(149e-151b) : au jeune Théétète qui constate ne
pouvoir se désintéresser de la question de la
vérité qu’il ne peut résoudre, Socrate explique
qu’il est « en butte aux douleurs de l’enfantement » et
que, lui, Socrate, comme sa mère est accoucheur, mais accoucheur
d’âmes. Cela signifie bien que la conscience de l’homme est, en
elle-même, porteuse de vérités mais que celles-ci
doivent être « accouchées »,
c’est-à-dire mises à jour. C’est à partir de cette
conception que Platon, disciple de Socrate, a élaboré la
théorie des Idées, ce monde de réalités
éternelles que l’âme a contemplé « avant de
tomber dans un corps ».
Dans ce que l’on appelle « les premiers dialogues », Platon
s’efforce de faire revivre l’interrogation socratique telle qu’il l’a
vue en action dans les discussions de son maître. Il nous montre
en effet de jeunes interlocuteurs de Socrate, et de moins jeunes, qui
évoquent des notions morales ; interrogés, on
s’aperçoit qu’ils ne peuvent définir ce dont ils parlent,
c’est-à-dire en préciser l’idée. Ainsi le
prêtre Euthyphron, qui dénonce son propre père pour
crime d’impiété, croit savoir ce qu’est la
piété : être pieux c’est faire ce qui plait aux
dieux, c’est-à-dire ce qui est bien ; mais il s’avère
incapable de répondre à la question de Socrate : est-ce
bien parce que cela plait aux dieux ou est-ce le Bien qui plait aux
dieux ? Il n’avait jamais réfléchi à cette
question : les dieux posent-ils arbitrairement le Bien ou le Bien
s’impose-t-il aux dieux ? On voit ainsi qu’on peut avoir une certaine
conscience du Bien sans être capable d’en comprendre vraiment la
notion. Sur ce point on peut constater que l’exemple d’Euthyphron n’est
pas du tout unique : n’est-ce pas le cas de beaucoup d’entre nous ?
Nous sommes sûrs d’agir « bien », mais sommes-nous
capables de comprendre ce que nous-mêmes appelons ainsi ? Un
approfondissement s’imposerait que nous n’avons peut-être pas
fait … ce qui ne nous interdit pas de porter des jugements, entre
autres, sur les actions d’autrui. Il en va de même en ce qui
concerne des notions telles que le courage ou la justice. D’où
tirons cette idée de justice à laquelle nous, et nos
contemporains, nous nous référons si souvent ? Trop de
nos idées apparaissent sous forme de mots que nous ne comprenons
pas clairement, et interfèrent dans nos actes sans que nous en
voyons les conséquences, ce qui nous conduit à agir avec
une certaine incohérence. La maïeutique socratique met en
évidence ces incohérences qui sont celles de notre
conscience.
Mettre de la
cohérence dans sa propre conscience n’est pas chose courante ni
facile. Est-ce possible d’ailleurs pour tous ? Platon ne le pense pas.
Réfléchissant sur ces notions morales que la
maïeutique nous fait découvrir en nous-mêmes, il
pense qu’elle n’ont pu nous venir de l’expérience : il le dit
très clairement dans « le Phédon » (65).
C’est sous forme de mythe qu’il présente sa conception dans
« le Phèdre » car, dit-il « pour montrer ce
qu’est l’âme il faudrait une science toute divine et de longs
développements ; mais pour en donner une idée
approximative, on peut se contenter d’une science humaine et l’on peut
être plus bref. J’adopterai ce donc ce dernier
procédé et je dirai qu’elle ressemble à une force
composée d’un attelage et d’un cocher ailés. Chez les
dieux chevaux et cochers sont également bons et de bonne race ;
chez les autres êtres ils sont de valeur inégale ; chez
nous, le cocher gouverne l’attelage, mais l’un des chevaux est
excellent et d’excellente race, l’autre est tout le contraire et par
lui-même et par son origine.» (246 a) Entendons par
là que l’âme est soumise à des désirs
qu’elle maîtrise mal : le cocher représente la raison, le
cheval blanc le courage et le noir les désirs, mais n’oublions
pas que cette représentation tri partite est aussi celle de
l’âme des dieux : le désir en soi n’est donc pas mauvais,
il est une des deux forces de l’âme : le cocher n’est pas une
force de l’attelage mais ce qui contrôle les deux forces ; ce qui
différencie l’âme des dieux de celle des hommes c’est que
chez les dieux le cocher contrôle correctement ses deux chevaux.
Quoique présentée sous forme de mythe, l’analyse
psychologique faite par Platon est très concrète en ce
qui concerne l’homme : ce sont souvent nos désirs qui nous
conduisent où nous ne pensions pas aller, ce n’est pas toujours
mauvais car sans désir que ferions nous de notre courage
lui-même ; mais c’est, comme on dit, déstabilisant et nous
nous trouvons, à cause du désir dans des situations
imprévues quoique parfois fort prévisibles qu’il nous
faut assumer … ce n’est pas, semble-t-il le cas chez les dieux !
Dans le mythe du
Phèdre, Platon nous montre les âmes des mortels suivant le
char de l’un des douze dieux, mais se bousculant pour être plus
près du dieu dont elles suivent le char afin d’accéder
aux essences, vérités éternelles dont se
nourrissent les ailes de l’âme ; alors, nous dit-il, bien
des âmes perdent leurs ailes « par la faute des cochers
» et tombent dans un corps et perdent la mémoire de ce
qu’elles ont vu au paravent. Or cette chute, cette incarnation se
fait suivant une hiérarchie : une loi veut « que
l’âme qui a vu le plus de vérité produise un homme
qui sera passionné pour la sagesse, la beauté, les muses
et l’amour, l’âme qui tient le second rang donne un roi juste ou
guerrier et habile à commander, du troisième rang donne
un politique, un économe, un financier ; que celle du
quatrième un gymnaste infatigable ou un médecin ; que
celle du cinquième mène la vie du devin ou de
l’initié ; que celle du sixième s’assortisse à un
poète ou à quelque artiste imitateur, du septième
à un artisan ou un laboureur, du huitième à un
sophiste ou un démagogue, du neuvième à un tyran
» (248d-e). Ainsi, dès leur première naissance
(Platon accepte l’idée de réincarnation) les âmes
sont de qualité diverse, ce qui se manifeste dans leur
existence, en particulier dans ce délire qu’est l’amour : toutes
les âmes ont vu les essences, mais plus ou moins, avant de
s’incarner et sur la terre certaines se sont laissées aller
à l’injustice, cela témoigne qu’ « il n’en reste
qu’un petit nombre qui ont gardé un souvenir suffisant pour
« se ressouvenir », c’est-à-dire pouvoir retrouver
le monde des Idées.
(250)
Manifestement ce mythe
est une réflexion de pédagogue sur la diversité et
l’inégalité des esprits : pour Platon il y a une
inégalité morale qui tient à la nature des
êtres ; pour lui c’est une inégalité devant la
vérité : celui qui a peu vu lorsque son âme suivait
le « char des dieux » ne peut se ressouvenir ; il y a
là une sorte d’impossibilité ontologique. On retrouve
cette même idée dans l’allégorie de la Caverne
(lire République livre VII) : enfermés dans leur caverne
(la vie terrestre), tournant le dos à l’entrée, les
« prisonniers » n’imaginent même pas qu’il existe
autre chose et ils se disputeront les biens et les honneurs de la
caverne. Pour qu’ils en sortent il faut un intermédiaire qui les
force à se retourner : pourquoi le voudraient-ils en effet
puisqu’ils pensent que les ombres qu’ils voient sur le mur de la
caverne sont des réalités ? La montée vers la
sortie de la caverne est rude, l’intermédiaire devra les
bousculer ( comme Socrate le fait en maniant
l’ironie) ; seuls un petit nombre parviendra enfin à la
contemplation des Idées ; et la République de Platon se
hiérarchise en fonction des dispositions manifestées :
seuls ceux qui ont accédé aux Idées devront
commander parce que seuls ils savent ce qu’est la justice (c’est le
thème du philosophe-roi), d’autres qui « ont un bon
naturel » mais n’ont pas pu accéder aux Idées
seront magistrats, quant aux autres qui n’ont pu sortir de la caverne
ils assumeront les fonctions qui font vivre matériellement la
République : on trouve ici cette conception tri fonctionnelle
caractéristique, nous dit Georges Dumézil, de la
société indo-européenne.
On voit que la
réflexion de Platon, partant de la morale comme le fit Socrate,
s’interroge sur la diversité des consciences. « Nul n’est
méchant volontairement » affirmait Socrate : celui qui
connaît véritablement le Bien ne peut pas agir mal.
Réfléchissant sur la connaissance des valeurs morales,
Platon pense que la diversité des comportements s’explique par
la méconnaissance des essences : certains ne peuvent arriver au
monde des Idées, d’autres le pourraient mais, très
séduits par les biens que procure la vie de la caverne, ne font
pas les efforts nécessaires : il est difficile de ne pas penser
à Alcibiade, ce jeune homme doué et adulé par la
foule qui se garde bien de suivre l’enseignement de Socrate, comme il
le reconnaît lui-même dans « le Banquet
»(215-216). La frivolité a sa place dans les consciences :
la légèreté n’est pas ce qui mérite le
moins d’attention ; que d’existences ne s’expliquent-elles pas par le
manque de sérieux c’est-à-dire de courage et de
volonté ! Alcibiade en témoigne lui dont la
lucidité n’est pas suivie d’effet parce qu’il la
fuit.
*
* *
La réflexion de
Descartes sur la conscience s’inscrit dans une démarche
très différente, très bien résumée
au début de la 4ème partie du Discours de la
méthode : « pource qu’alors je désirais vaquer
seulement à la recherche de la vérité je pensai
qu’il fallait que (…) je rejetasse tout ce en quoi je pourrais imaginer
le moindre doute. Ainsi, à cause que nos sens nous trompe
quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fut
telle qu’ils nous la font imaginer, et parce qu’il y a des hommes qui
se méprennent en raisonnant même touchant les plus simples
matières de géométrie et y font des paralogismes,
jugeant que j’étais sujet à faillir autant qu’aucun
autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises
auparavant pour démonstrations, et enfin, considérant que
toutes les pensées que nous avons étant
éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons sans
qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de
feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais
entrées en esprit n’étaient non plus vraies que les
illusions de mes songes ». On sait que dans les
Méditations cette phase du doute s’effectue d’une manière
plus soutenue : c’est un véritable effort pour bien se mettre
dans la situation du scepticisme le plus radical. Comme dans le
Discours, le je pense se pose comme la seule réalité qui
résiste au doute : « Mais il y a un je ne sais quel
trompeur très puissant et très rusé qui emploie
toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point
de doute que je suis s’il me trompe. Eh ! qu’il me trompe tant qu’il
voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien tant que je
penserai être quelque chose. » L’insistance de Descartes
dans la première et la deuxième Méditations lui
permettra de dégager plus nettement ce « je pense »
qui seul résiste au doute et d’abord ses rapport avec le corps
« je me considérerai moi-même comme n’ayant point de
mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun
sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses ». et dans
la 2ème Méditation : « Je suppose donc que toutes
les choses que je vois sont fausses, je me persuade que rien n’a jamais
été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges
me représente, je pense n’avoir aucun sens, je crois que le
corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que
des fictions de mon esprit. (…) N’y a-t-il point quelque Dieu ou
quelque autre puissance qui me mette en l’esprit ces pensées ?
Cela n’est pas nécessaire car peut-être que je suis
capable de les produire moi-même. (…) Mais j’ai
déjà nié que j’eusse aucun sens, ni aucun corps.
J’hésite néanmoins car que s’ensuit-il de là ?
suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne
puisse être sans eux. » On comprend que Descartes
s’interroge : « Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui
pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute,
qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne
veut pas, qui imagine aussi et qui sent » car, remarque-t-il plus
loin, « j’ai aussi la puissance d’imaginer, car encore qu’il
puisse arriver que les choses que j’imagine ne soient pas vraies,
néanmoins cette puissance d’imaginer ne laisse pas d’être
réellement en moi et fait partie de ma pensée. Enfin je
suis le même qui sent, c’est-à-dire qui perçoit
certaines choses comme par les organes des sens puisqu’en effet je vois
de la lumière, j’entends du bruit, je sens de la chaleur. Mais
on me dira que ces apparences-là sont fausses (…) toutefois
à tout le moins il est certain qu’il me semble que je vois de la
lumière, que j’entends du bruit (…) cela ne peut être
faux, et c’est proprement ce qui en moi s’appelle sentir. » Ainsi
l’idéalisme le plus radical met vigoureusement en
évidence la nature même du « je pense »,
c’est-à-dire de la conscience qui se révèle d’une
extraordinaire richesse : Descartes a bien raison de dire «
Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma
nature »
Husserl (philosophe
allemand 1859-1938) reprend à son compte cet aspect du cogito
cartésien comme méthode d’investigation de la conscience
: sans nier comme Descartes l’existence de monde extérieur, il
pense qu’on peut le mettre « entre parenthèse », ce
qu’il appelle l’épochè ; et c’est dans le contenu des
cogitations (en latin cogitata) qu’il le considère ainsi plus
précisément « pour dévoiler tout d’abord la
signification d’un retour radical à l’ego cogito pur, et faire
revivre ensuite les valeurs éternelles qui en jaillissent
» écrit il dans ses « Méditations
cartésiennes » (Introduction Librairie Philosophique Vrin
p.24)
L’épochè
n’est pas le doute méthodique : elle ne nie pas l’existence du
monde, elle est un procédé qui permet d’examiner les
représentations du « je pense »
indépendamment du monde extérieur dont Husserl refuse de
partir comme le font la plupart des philosophies. « C’est une
psychologie de l’intériorité pure (…) basée
réellement et exclusivement sur l’expérience
interne.» Le cogito cartésien au contraire met en doute
l’existence du monde extérieur et donc l’existence même du
corps ; seul, le « je pense » résiste au doute de
sorte que le dualisme sera définitif qui pose deux
substances radicalement différentes : le « je pense
» et le monde de la matière caractérisé par
le fait qu’il occupe de l’espace. L’existence de Dieu, qu’il pense
avoir prouvée dans la troisième Méditation, permet
à Descartes d’affirmer qu’à partir de mes idées
innées je peux connaître le monde de la matière
puisque ses lois sont mathématiques et que les
mathématiques, selon Descartes, relèvent totalement des
idées innées. Descartes reconnaît qu’il y a bien
dans mes sensations des causes différentes qui correspondent aux
différentes sensations que j’éprouve, mais la perception
ne fournit que des « idées obscures et confuses »
qui ne me donnent pas la réalité des objets (6ème
Méditation). En tant que matière, selon lui, tout corps
ne relève que de la mécanique et s’il peut s’adapter
correctement aux circonstances diverses de l’existence, c’est que Dieu,
« Grand Horloger » en a disposé les rouages d’une
manière infiniment subtile (voir Le discours de la
méthode fin de la 5ème partie). La notion de vie n’est
donc pas cartésienne : le corps est dirigé par un «
je pense » qui est raison, intelligence, esprit mais la
difficulté pour Descartes et les cartésiens est de rendre
compte de la manière dont la substance pensante
immatérielle agit sur le corps, substance totalement
matérielle (voir la fin de la 6ème Méditation)
Husserl en pratiquant
l’épochè n’a pas ce problème : il s’installe
d’emblée dans le « je pense » et il y trouve des
idées, (perceptions, souvenirs, projets), marquées du
sceau de l’intentionnalité liée à la vie
même. Cette attitude philosophique lui permet d’élargir le
champ phénoménologique (ainsi nommé puisqu’il
s’agit d’observer le monde comme phénomène présent
à l’esprit) sans tenir compte de ses rapports avec le monde
extérieur : on peut donc élargir cette attitude à
l’étude de la psychologie animale, être vivant qui a aussi
ses intentions, qui « vise » certaines choses comme
désirables, en repère d’autres comme inquiétantes.
La psychologie animale est donc possible pour Husserl alors que
Descartes ne voit dans l’animal qu’une pure mécanique, sinon il
eût été obligé de lui reconnaître une
âme (voir Discours de la méthode fin de la 5ème
partie) ; les empiristes lui ont vigoureusement reproché cette
conception.
Avec la notion
d’intentionnalité introduite par la
phénoménologie, le perçu ne se réduit plus
à lui-même : il est gros de potentialités à
explorer, à choisir. Le je pense n’est plus simple
appareil d’enregistrement, mais il est toujours plus ou moins
disponible pour une action possible et perçoit, parfois sans en
être vraiment conscient, en fonction de ces « possibles
» ; cela implique la mémoire qui mobilise
l’expérience : « tout cogito en tant que conscience est,
en un sens très large, signification de la chose qu’il vise,
mais cette signification dépasse à tout instant ce qui,
à l’instant même, est donné comme explicitement
visé (…) Ce dépassement de l’intention dans l’intention
elle-même, inhérent à toute conscience, doit
être considéré comme essentiel à cette
conscience. » (ibidem p. 86) Nous ne sommes plus dans la
passivité du Cogito cartésien dont les idées
vraies sont des copies claires et distinctes des réalités
intelligibles et les idées obscures et confuses sont des copies
non fiables de ce qui est.
La démarche
cartésienne qui veut fonder la physique sur la
légitimité de la raison conduit à
considérer celle-ci comme un instrument universel puisque
l’intelligible, monde des essences créé par Dieu, est
unique ; rien ne peut le modifier, aussi si Descartes reconnaît
dans le Discours de la méthode que les peuples sont
différents quant aux mœurs, il affirme que tous les hommes sont
nécessairement dotés de la même raison,
c’est-à-dire du même « je pense », c’est
même la première affirmation du Discours de la
Méthode. Mais pour Husserl « La vie de la conscience (…)
n’est pas un simple tout composé de «
données.» (ibidem § 20 p.85). La conscience n’est
donc pas simplement un « je pense » avec des idées
plus ou moins claires qui renverraient à un modèle
extérieur à elle et ce n’est pas seulement Descartes qui
est ici visé, mais également la psycho-physique de
Fechner, la psychologie de la Forme avec une certaine conception trop
objective de la « bonne forme » et l’empirisme qui
considère la perception comme une somme de sensations venant de
l’objet et à laquelle le jugement confère l’unité.
Dans le flux héraclitéen de la conscience il serait vain
constate-t-il de procéder avec les méthodes des sciences
objectives qui établissent des concepts définissant des
unités de mesure : « les états de conscience n’ont
pas des relations et d’éléments derniers qui soient
susceptibles d’une définition fixe par des concepts »
; en effet toute conscience a cette propriété
essentielle de se transformer dans des modes de conscience toujours
nouveaux en restant une conscience identique » (ibidem §
20.). On retrouve ce point de vue chez Jaspers (philosophe allemand
1883-1969) et, dans son essai de sociologie théorique «
Les faits sociaux ne sont pas des choses » (Gallimard 1946),
Jules Monnerot tire les conséquences de cette révolution
épistémologique.
L’ ego cogito
étant ainsi considéré, on ne s’étonnera pas
que la notion cartésienne d’évidence soit «
revisitée » par la phénoménologie : «
l’évidence au sens le plus large, écrit Husserl, nous met
en présence d’un être et de sa manière d’être
(…) la contradiction entre l’intention et la chose que nous montre (une
) expérience produit la négative de l’évidence
dont le contenu est la fausseté évidente … plus ou moins
parfaite » La doute cartésien ne permet pas cette
définition très nuancée de l’évidence !
Avec
l’intentionnalité, Husserl fait entrer la vie dans une
conscience animale ainsi que dans la conscience humaine; il fait entrer
aussi la culture à titre constituant de la conscience
humaine car la conscience est « constituante » et la
culture n’est pas étrangère à ce qu’elle constitue
: dans les intentionnalités il faut prendre en compte, les
significations culturelles qui y sont très importantes pour
l’homme. Husserl ouvre ainsi une voie totalement nouvelle, comme il le
dit lui-même, aux sciences de l’homme.: « chacun vit dans
la même culture commune à tous que, grâce à
la communauté essentielle de sa vie avec celle des autres, il
transforme, par son action individuelle et commune avec d’autres, en un
monde de culture – aussi primitive soit-elle – revêtu de valeur
pour l’homme. (…) Chaque homme comprend, tout d’abord, l’essentiel de
son monde ambiant concret, le noyau et les horizons encore
cachés de sa culture à lui. Il comprend sa culture en
tant que membre de la société qui l’a historiquement
formée. Une compréhension plus profonde qui
découvre l’horizon du passé, facteur déterminant
du présent lui-même, est en principe possible pour tout
membre de cette société. Il peut y accéder avec
une certaine immédiation qui lui est exclusive et qui est
inaccessible à un homme d’une autre communauté, entrant
en rapport avec celle-ci sans lui appartenir » (ibidem
p.214-215). Ainsi la conscience humaine ne se réduit pas
à la vie animale. Elle a ses propres horizons de valeurs et
d’idéal, différents d’une culture à l’autre, qui
imprègnent ses jugements et ses projets. Chez l’homme les
évaluations ont toujours un sens culturel, ce qui n’est pas le
cas chez Descartes. La suite du texte montre que Husserl voit bien les
difficultés de communication entre les cultures. C’est dans un
tel contexte seulement que peuvent se concevoir les travaux de Mircea
Eliade sur l’histoire des religions et ceux de Georges Dumézil
sur l’organisation des sociétés indo-européennes.
Par la formation qu’il tient de sa culture, on voit ainsi chaque
individu remonter à la nuit des temps sur le plan des
évaluations qui concernent son existence. Le « je pense
», à partir des décisions qu’il prend compte tenu
de ses expériences, se constitue des « habitus » qui
interviennent pour des cas semblables ; mais ces habitus ne sont pas
fixés une fois pour toute : il y a donc possibilité
d’évolution pour l’ego et pour la culture elle-même.
Husserl d’ailleurs conçoit très bien une psychologie
génétique s’intéressant à l’enfant : les
travaux de Piaget nous paraissent bien correspondre à cela. Avec
Husserl, la phénoménologie fonde les sciences de l’homme
: jusqu’à lui, partant du monde extérieur, on
s’efforçait de comprendre comment l’homme en avait connaissance
et y réagissait ; avec Husserl, on part du je pense : «
Tout sens et tout être imaginables, qu’ils s’appellent immanents
ou transcendants, font partie du domaine de la subjectivité
transcendantale, en tant que constituant tout sens et tout être.
Vouloir saisir l’univers de l’être vrai comme quelque chose qui
se trouve en dehors de l’univers de la conscience, de la connaissance,
de l’évidence possibles, supposer que l’être et la
conscience se rapportent l’un à l’autre d’une manière
purement extérieure, en vertu d’une loi rigide, est
absurde» écrit Husserl (ibidem p.141)
*
* *
En fait, dans ses
« Méditations cartésiennes », Husserl rejoint
des intuitions dont Nietzsche ( philosophe allemand 1844-1900 ,
il ne produit plus après 1889) avait déjà eu
conscience : dans « Le gai savoir » il récuse la
conception classique de la conscience ; n’écrit-il pas «
On tient le conscient pour une quantité stable donnée !
On nie sa croissance et ses intermittences ! (…) ridicule
surestimation, méconnaissance de la conscience. » Dans
« Aurore » (§ 34) il place les notions de bien et de
mal dans le contexte de la culture : pour l’enfant, le bien c’est ce
qui fait plaisir aux parents ; il ne s’agit pas de la découverte
d’un absolu mais de l’adaptation d’un jeune être qui
dépend totalement d’autrui pour sa survie ; et plus loin
(§116) « nous avons contre nous le plus ancien
réalisme ; jusqu’à présent l’humanité
pensait : « une action est telle qu’elle nous paraît
être » et il constate qu’une « brume d’opinions et
d’habitudes grandit et vit presque indépendamment des hommes
qu’elle entoure ; d’elle dépend la prodigieuse influence des
jugements d’ordre général que l’on porte sur l’homme
.» Ainsi souligne-t-il l’extraordinaire influence du milieu
culturel sur le psychisme humain. « La généalogie
de la morale » montre comment une conscience morale se construit
à travers et par une culture qui se propose de « dresser
» l’homme à des comportements prévisibles parce que
stables, ce qui permet une vie en société. Nietzsche
situe l’homme dans l’animalité où fait problème
l’émergence d’une conscience capable de faire ses
évaluations objectivement dans son intérêt propre
à plus ou moins long terme et il considère les cultures
et l’éducation comme des réponses à ce
problème.
*
* *
Fondant ses actions sur
une conscience raisonnable qui lui ouvre les relations relativement
fiables du monde dont il a l’expérience, L’homme se heurte
cependant à ce que Jaspers (philosophe allemand 1883-1969)
appelle des « situations limites » ( « Philosophie
» Springer-Verlag éditeur, 1ère édition
1932, traduction française 1986) ; elles se caractérisent
comme situations opaques à notre regard. Il en dénombre
quatre et d’abord le fait que je suis toujours dans une situation
déterminée et non « dans la
généralité du possible » : je suis toujours
dans une époque historique avec ses données sociologiques
et mes données propres : je suis jeune ou vieux, homme ou femme,
dans une société de guerre ou de paix, de
prospérité ou de chômage etc ; ces données
concrètes déterminent la situation dans laquelle nous
vivons.
La souffrance est une
autre situation-limite courante. Bien sûr, je lutte contre elle
en admettant qu’elle peut être supprimée; cela
n’empêche pas, écrit Jaspers, que l’on continue à
penser qu’elle ne fait pas nécessairement partie de la vie en
tant que telle ; ne saisissant pas les faits tels qu’ils sont, ils ne
me touchent pas essentiellement. Pourtant il peut y avoir éveil
à l’existence par la souffrance : je la sens comme un
élément étranger qui pourtant fait partie de moi
et je ne peux trouver la paix dans une résignation passive.
« Il faut, écrit Jaspers, oser être heureux (…)
c’est l’existence qui maîtrise l’impuissance de la vie »
lorsqu’elle réussit à être encore elle-même
dans cette négation qu’est la souffrance.
Le combat et la
culpabilité sont des situations-limites dans la mesure où
je contribue à les susciter : je ne peux vivre sans combattre
« qu’il s’agisse d’une rivalité pacifique au niveau de
l’économie ou violente dans la guerre.» Il est impossible
d’échapper à de telles situations : « Le fait que
je vis enlève quelque chose aux autres, comme la vie des autres
m’enlève quelque chose. En occupant une position, j’en exclus
quelqu’un d’autre » (p.447); celui qui répond à une
annonce pour un emploi ou pour un logement en a bien conscience : les
autres sont mes concurrents mais si je gagne je les évince.
Aussi j’assume inévitablement un sentiment de
culpabilité mais,de toute manière, échapper
à de telles situations peut être une auto destruction.
Nietzsche remarque dans « La généalogie de la
morale »que la conjonction du christianisme et du socialisme est
un facteur d’affaiblissement de la civilisation occidentale par rapport
à des civilisations plus agressives. La nécessité
de la lutte et ses conséquences pour moi ou pour autrui ouvre
sur le sentiment du tragique.
L’autre situation limite
inévitable est la conscience de la mort lorsqu’elle s’impose
comme inéluctable, qu’il s’agisse de la mienne ou de celle de
ceux que j’aime, mais ce que la mort a d’irrémissible m’oblige
à examiner ma vie en fonction de ma mort. Tout est
évanescent « une action devient essentielle du fait que
l’existence s’y manifeste, même si ce qui objectivement tire
moins à conséquence peut prendre du poids. »
(p.438) Ainsi la mort donne-t-elle du poids, un sens à la
vie : celui qui, par prudence, a évité les
évènements importants de son temps, a-t-il vraiment
vécu en homme ? Quelle valeur, quelle substance a-t-il
données à sa vie ?
Le propre des situations
limites c’est qu’elles sont opaques devant le regard ; dans nos
conditions empiriques, nous ne voyons derrière elles plu rien
d’autre. Elles sont comme un mur auquel nous nous heurtons, contre
lequel nous échouons. Nous n’y pouvons rien changer. Elles sont
données avec la vie. » Vérité que nous
répugnons à admettre. Le tragique relève de ce
type de situation : « Tout action entraîne dans le monde
des conséquences dont l’agent ne s’était pas douté
» écrit Jaspers et Jules Monnerot remarque « A
l’accent de tout l’ouvrage de Jaspers nul ne doute qu’il ne
s’intéresse, non pas à toutes les conséquences de
l’action dont l’agent ne s’était pas douté, mais
électivement à celles des conséquences qui lui
importent par-dessus tout (…) l’action tragique. »
Monnerot résume
d’ailleurs bien la réflexion de Jaspers sur l’homme et les
situations limites : « Une multiplicité de
déterminantes situées en deçà de cet homme,
antérieurement à lui, constitue « pour lui »
un milieu, et ce milieu lui présentera pendant sa vie des
chaînes d’incitations (ou d’invitations) et d’obstacles se
succédant de façon peu prévisible : ils
contribueront les uns et les autres à orienter de
l’extérieur une trajectoire, sa vie, qui a pris naissance comme
elle prendra fin, sans le consentement de l’intéressé (…)
il peut dans une certaine mesure modifier en course sa propre
trajectoire(…) De même qu’à la naissance nous avons
été dotés de cartes, bonnes ou mauvaises, que nous
n’avons pas choisies (…) par la mort nous sommes avec
désinvolture, retirés du jeu, nous et nos cartes, sans
crier gare (…) Le point de départ et le point d’arrivée
de la trajectoire manifestent symétriquement l’irruption
irrésistible de la contingence la plus opaque » ( J.
Monnerot « les lois du tragique » p.7-8 P.U.F. 1969)
*
* *
A la lumière de
la réflexion phénoménologique, la conscience se
révèle porteuse d’une grande richesse actuelle mais aussi
virtuelle, d’une réalité dont on peut être
conscient mais qui laisse aussi deviner une réalité
inconsciente, susceptible de venir à la conscience ou de ne
jamais y venir. Ainsi que Nietzsche l’avait pressenti, faute de
langage, les phénomènes et les instincts nous
échappent (Aurore §115), aussi ce que les hommes ont le
plus de peine à comprendre c’est, écrit-il leur ignorance
sur eux-mêmes depuis les temps les plus reculés
jusqu’à nos jours : lorsqu’on s’efforce de présenter nos
décisions comme résultant d’une
délibération où apparaît le conflit des
motifs, « des motifs agissent que nous connaissons mal ou que
nous ne connaissons point (…) Il est probable qu’entre eux aussi
il y ait conflit (…) et ce serait le véritable conflit des
motifs, quelque chose qui pour nous est tout à fait invisible et
inconscient » (Aurore §129). Il ne s’agit pas là des
« perceptions obscures et confuses » de la philosophie
classique, mais de véritables forces puisqu’elles peuvent entrer
en conflit.
L’instinct de l’animal
nous paraît difficile à comprendre, mais quand on y
réfléchit, la conscience humaine ne nous semble pas si
claire que la philosophie classique, empirisme compris, nous la
présente. Ce n’est pas pour autant qu’il faut renoncer à
voir clair en nous : c’est par cet effort que nous donnons un sens
à notre vie ; comme le dit Jaspers « nous devenons
nous-mêmes en entrant les yeux ouverts dans les
situations-limites » ; ainsi, en effectuant nos choix
volontairement nous savons ce qui « vaut » pour nous. C’est
d’ailleurs souvent l’intérêt de l’argent de nous permettre
de matérialiser nos évaluations !
Sans doute par notre
réflexion avons-nous avancé sur la compréhension
de nous-mêmes, mais peut-être sommes-nous, comme le jeune
Théétète, seulement plus embarrassés
qu’avant : une réflexion sur ce que nous savons de l’homme
à travers le temps nous amène à renoncer à
un réalisme naïf concernant le rapport de la conscience et
des valeurs ; elle nous montre combien la conscience humaine est
tributaire de la culture dans laquelle elle se forme. Est-ce à
dire qu’il faut nous contenter de nous laisser former, comme si la
culture, source mais aussi produit de la conscience, ne nous
appartenait pas ? Devons-nous admettre qu’elle ne nous doive rien ? Au
moins ne nous doit-elle pas son existence ?
Pour l’essentiel nous nous sommes servis:
- De textes de Platon que nous avons cités
- Du « Discours de la méthode » et des
« Méditations métaphysiques » de Descartes
- Des « Méditations cartésiennes
» de Husserl
- De « Philosophie » de Karl Jaspers
- Le « Vocabulaire de la philosophie et des
sciences humaines » de Morfaux (éditeur Armand Colin) est
appréciable pour la lecture de Husserl.
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