La théorie keynésienne appliquée au monde
« D’une manière ou d’une autre, l’offre
globale, production nationale ou importations, se trouve égale
à la demande », laquelle commande l’autre ? Elles
sont solidaires : sans demande l’offre est inutile et les
capitaux qu’elle mobilise sont figés de manière
dommageable. Mais pour qu’il y ait demande effective encore
faut-il qu’il y ait pouvoir d’achat ; or, lorsqu’il y
du chômage ce pouvoir d’achat diminue
considérablement de sorte que la demande s’étiole.
La demande elle-même peut être celle du particulier ou
celle des entreprises, privées ou publiques ; mais « il est vain d’espérer augmenter la production quand la demande est faible » c’est-à-dire
quand les revenus du consommateur sont faibles : les entreprises
privées normalement créatrices d’offre
n’investissent pas dans ces périodes ; il y a donc
interdépendance entre le pouvoir d’achat du consommateur,
créateur de demande, et la production créatrice de
l’offre. Seul l’Etat peut alors faire une relance du
pouvoir d’achat en décidant de dépenses pour de
grands travaux publics, ce qui remet de l’argent en circulation
par la création de salaires. Ce pouvoir est lié à
celui de créer de la monnaie ce qui conduit à une
certaine inflation, au moins dans un premier temps (voir «
Imprévisible la crise ? »). Les pays de la zone euro
n’ont plus ce pouvoir délégué à
« Bruxelles » . Ils peuvent s’en tirer en
lançant un grand emprunt mais, comme il y a inflation du fait de
l’injection massive de monnaie, les prêteurs risquent de ne
pas gagner grand-chose, s’ils n’y perdent pas…
Une autre manière pour l’Etat de créer du pouvoir
d’achat est de diminuer les impôts: c’est la solution
choisie par le Président J. Kennedy sous lequel fut mise au
point la « tax-cut » qui a bien réussi la relance
américaine dans les années soixante, permettant «
un gain économique trois fois supérieur aux baisses
d’impôt » (p.26). M. Stoléru cite
d’autres relances inspirées de Keynes qui ont bel et bien
échoué : par exemple l’augmentation du
pouvoir d’achat par le « social » en France, en
distribuant de l’argent sous diverses formes au début du
septennat de François Mitterrand ; il en a résulté
trois dévaluations en un an qui finalement réduisent le
pouvoir d’achat : la demande s’étant faite sur
l’importation (voitures, et magnétoscopes dont le parc a
doublé à Noël 81), la revalorisation du pouvoir
d’achat a profité aux pays exportateurs plutôt
qu’aux salariés nationaux. Ainsi, constate M.
Stoléru, le système keynésien ne fonctionne que
lorsqu’il ne fuit pas, autrement dit il ne réussit
qu’en circuit fermé. Or il n’y a qu’un milieu
fermé : c’est le monde. Il semble que ce soit là la
base théorique du mondialisme actuel.
Est-il vrai qu’il y ait égalité globalement entre
l’offre et la demande ? Les différents pays veillent en
principe assez jalousement sur leur monnaie et punissent
sévèrement la contrefaçon. Mais il y a deux types
de monnaie : pièces et billets que nous utilisons couramment et
la monnaie scripturale c’est-à-dire les chèques qui
passent par les banques. A partir de 1971, pour des raisons qui ne nous
ont pas paru très explicites (voir p.40), la monnaie scripturale
a échappé aux Etats ; or les échanges
internationaux entre banques sont considérables depuis les
années soixante dix ; ils privilégient d’abord les
monnaies fortes, mark et dollar. Rappelons qu’en 1971, Nixon
supprime la convertibilité du dollar en or
alors que le dollar devient en fait la monnaie
d’échange mondial. A l’exportation, les
entreprises des différents pays se font payer en dollars
et bien des pays investissent en bons du Trésor américain
; ce fut le cas des pays orientaux producteurs du pétrole de
sorte que l’augmentation de « l’or noir » a nui
moins à l’économie américaine
qu’à tout autre et qu’en dévaluant le dollar
on diminue le coût du pétrole. De même les pays qui,
comme la Chine, ont investi en bons du Trésor américain
enregistrent des pertes considérables avec la dévaluation
du dollar résultant de la crise des crédits immobiliers
américains consentis à des ménages notoirement
insolvables (subprimes).
Le système bancaire échappe à la théorie
Comment une économie tout à fait fermée comme
l’économie mondiale peut-elle échapper à la
théorie de Keynes si l’offre et la demande
s’équilibrent nécessairement ? Les « fuites
» s’y produisent de deux manières : non seulement
par la monnaie scripturale internationale, mais aussi par le
crédit qui est un chèque tiré sur le temps
à venir toujours incertain, c’est-à-dire à
risque pour prendre le vocabulaire des banquiers. Le monopole du dollar
et le fait que tant d’investissements internationaux se soient
effectués en bons du Trésor américain a permis aux
Américains de vivre très largement à
crédit, jusqu’au moment où
l’insolvabilité de grandes banques américaines a
révélé au monde la fragilité du
système.
« Il y a encore quelques citoyens naïfs, écrit M.
Stoléru, qui croient que, lorsqu’ils déposent leur
argent à la banque, celle-ci le garde dans son coffre à
leur disposition. Sans doute ne se sont-ils jamais demandé de
quoi vivrait la banque si elle opérait ainsi » (p.37).
Puisque l’argent va et revient à la banque un jour ou
l’autre, pourquoi attendre d’avoir de l’argent en
caisse pour en prêter ? On a supposé que la disgrâce
de l’intendant Foucher avait tenu à l’influence que
lui conférait son pouvoir de prêter et que Louis XIV
l’avait supposé très riche ; on sait que le roi fut
déçu par les biens confisqués à Foucher :
c’est que celui-ci pratiquait déjà le
système bancaire : le crédit fait venir l’argent !
Les Etats ont essayé en vain depuis les années
soixante-dix de contrôler l’avoir réel des banques ;
ils ne parviennent à exercer un contrôle sur la masse
monétaire qu’en régissant les taux
d’intérêt. La croissance des échanges
internationaux rend cet effort difficile :
en
1960
10 milliards d’eurodollars
en 1970 100
milliards
«
en 1980 1100
milliards «
en 1987 2000
milliards «
Aujourd’hui,
écrit M. Stoléru (p.58), « les mouvements de
capitaux atteignent couramment 150 à 200 milliards de dollars
par jour ! »
La création de monnaie est due en grande partie aux centres
financiers « off-shore » (p.42). Lorsqu’on parle en
2009 de « Paradis fiscaux » on confond sous cette
appellation, comme le faisait remarquer Philippe Escande sur Radio
classique (5 X 09), trois réalités différentes :
l’Etat sans impôt (exemple la ville-état de Monaco),
les Etats qui pratiquent le secret bancaire (exemple la Suisse) et ces
centres off-shore plus ou moins opaques et que les dispositifs de
régulation dont on fait un si bruyant cas aujourd’hui,
n’affectent guère : on n’a pas vu le FBI
débarquer dans ces divers centres bancaires comme il l’a
fait en Suisse.
L’économie dématérialisée dilapide notre patrimoine industriel
M. Stoléru remarque « Il fut un temps où
l’argent servait à payer les marchandise, sans plus. Or
aujourd’hui, chaque fois qu’il s’échange un
dollar dans le monde, il s’échange 40 dollars sur le
marché financier » (p.199). « C’est le
phénomène de multiplication des pains ou comme on dit
parfois de dématérialisation financière pour
indiquer que les capitaux n’ont plus besoin de support
réel pour circuler. On achète ou on vend du dollar pour
le dollar et rien d’autre ». La démesure entre
l’économie réelle et l’économie
financière ainsi précisée par M. Stoléru en
1987 est stupéfiante (elle a pu s’accroître depuis)
: il y a là de quoi s’inscrire immédiatement au
chômage tant le slogan « travailler plus pour gagner plus
» devient dérisoire. Il est manifeste que dans un tel
système ceux qui produisent des richesses réelles sont,
disons, floués. Ce sont les autres, ceux qui ne produisent rien,
mais qui, par l’argent, déménagent la richesse, qui
s’enrichissent. Certes, comme l’a montré un
reportage du Figaro paru l’été 2009, la vie du
trader, vigile permettant de déménager l’argent,
n’est pas un long fleuve tranquille : la bourse comme la terre
tourne 24 heures sur 24 et il leur faut, en pleine nuit par exemple,
s’inquiéter des bourses orientales extraordinairement
actives ; « mon ménage n’y a pas
résisté » remarquait l’un d’eux : cela
se comprend ! Mais il faut quand même voir que parmi
l’ensemble statistique des divorcés, pour parler en
langage économique, c’est le trader qui a le meilleur
rapport qualité /prix.
Ce déménagement mondialiste qui peut rapporter tellement
aux spéculateurs joue sur une donnée essentielle : la
concurrence dans le coût du travail par les
délocalisations vers les pays de bas salaires. On fait
d’ailleurs d’une pierre deux coups en créant ainsi
dans ces pays un pouvoir d’achat qui engendre une nouvelle
population de consommateurs. C’est aussi la fonction de
l’immigration : elle est consommatrice ayant augmenté son
pouvoir d’achat par rapport à ce qu’il eût
été dans son pays d’origine et elle participe
à l’accroissement du pouvoir d’achat des siens par
l’argent qu’ elle leur envoie : en octobre 2005 un rapport
de l’O.N.U. évaluait à 450 milliards de
dollars l’argent transféré par les travailleurs
émigrés à leurs proches. La banque
européenne d’investissement déplorait (Figaro
économie 16 mars 2006) que cet argent soit « mal
utilisé » car mis dans des investissements non productifs
comme le logement ! Ce que l’on comprend fort bien quand on voit
quelque Pakistanais, salarié d’une grande surface depuis
longtemps déjà, jouer désespérément
au loto dans l’espoir de revenir chez lui.
Comme on le voit l’immigration et l’aide aux pays
émergents ne relèvent pas autant qu’on nous le dit
de la charité chrétienne ou de la solidarité
laïque : les multinationales ne fonctionnent pas sans
consommateurs. Les dispositions caritatives sont souvent borgnes,
ignorant les dégâts que le chômage engendre dans le
monde dits « riches » (« on ne sait pourquoi »
remarque Jean-Pierre Robin dans le Figaro Economie 25 IX 09). Ce
n’est pas par hasard qu’on ne peut plus, en France,
insérer les jeunes – depuis 30 ans !- dans le monde du
travail et que le déficit de la sécurité sociale
se creuse dangereusement faute de cotisations : un pays qui ne
crée plus de richesse chez lui vit sur le patrimoine industriel
acquis par ses ancêtres et cette ressource n’est pas
inépuisable : un fleuron industriel comme Péchiney
s’est envolé au Canada se voyant interdire une fusion qui
lui eût donné une « position dominante
»…ce qui ne joue pas par rapport à Mital, on ne
sait pourquoi ; notre chère vieille DMC a été
tuée par la concurrence du textile chinois, et un des derniers
fabricants de chaussures à Fougères vient de fermer ses
portes. L’économie «
dématérialisée » est à bon droit
ressentie comme une condamnation à mort, ce dont
témoignent vigoureusement les récents conflits
âpres et même violents suscités par les fermetures
d’entreprises pour cause de délocalisation : le «
social » aujourd’hui est à bout de souffle et les
salariés le savent.
Le mondialisme en échec
Le communisme nous promettait l’age d’or avec
l’installation de la dictature du prolétariat : on
n’a vu venir que celle d’une oligarchie issue de la
révolution. La nouvelle théorie mondialiste se veut
prometteuse d’un âge d’or mondial et comme
l’autre prétend que les sacrifices demandés aux
« pays riches » permettront d’y parvenir. Il
n’y a guère plus de raison d’y croire : la
théorie de Keynes porte sur un milieu fermé dans lequel
la monnaie correspond à de vraies richesses produites et
consommées ; cependant elle ne peut inclure le facteur temps,
essentiel en ce qui concerne les investissements et donc les
crédits consentis aux entreprises mais aussi en ce qui concerne
les évolutions économiques dues à la recherche :
le Sahara ne valait guère tant qu’on n’y avait pas
découvert le pétrole. Le fait est que l’avenir
n’est prévisible que si les données actuelles ne se
modifiaient pas, ce qui est contraire à l’esprit de
recherche ! Tout mondialisme repose sur ce postulat de
prévisibilité à long terme… ce qui lui
permet de récuser ses échecs immédiats. En outre
aujourd’hui la mondialisation s’établit dans un
univers de spéculations dans lequel la circulation
monétaire n’a plus de rapport avec la production de
richesses réelles et enrichit quantité de parasites de
divers niveaux qui vivent de cette circulation monétaire, et ne
sont pas, bien sûr, désireux de sortir de cette
économie « dématérialisée ».