KEYNES,  STOLERU  ET  LE  MONDIALISME

La théorie keynésienne appliquée au monde

   Dans un ouvrage déjà ancien – «  L’ambition internationale » ( Seuil 1987) – Lionel Stoléru procède à un recensement des différentes théories économiques, exposé critique pédagogiquement clair, expliquant à chaque fois en quoi ces systèmes, très rigoureux logiquement, s’avèrent inadéquats à la réalité. Le premier de ces exposés est celui de Keynes.
       « D’une manière ou d’une autre, l’offre globale, production nationale ou importations, se trouve égale à la demande », laquelle commande l’autre ? Elles sont solidaires : sans demande l’offre est inutile et les capitaux qu’elle mobilise sont figés de manière dommageable. Mais pour qu’il y ait demande effective encore faut-il qu’il y ait pouvoir d’achat ; or, lorsqu’il y du chômage ce pouvoir d’achat diminue considérablement de sorte que la demande s’étiole.
       La demande elle-même peut être celle du particulier ou celle des entreprises, privées ou publiques ; mais « il est vain d’espérer augmenter la production quand la demande est faible » c’est-à-dire quand les revenus du consommateur sont faibles : les entreprises privées normalement créatrices d’offre n’investissent pas dans ces périodes ; il y a donc interdépendance entre le pouvoir d’achat du consommateur, créateur de demande, et la production créatrice de l’offre. Seul l’Etat peut alors faire une relance du pouvoir d’achat en décidant de dépenses pour de grands travaux publics, ce qui remet de l’argent en circulation par la création de salaires. Ce pouvoir est lié à celui de créer de la monnaie ce qui conduit à une certaine inflation, au moins dans un premier temps (voir « Imprévisible la crise ? »). Les pays de la zone euro n’ont plus ce pouvoir délégué à « Bruxelles » . Ils peuvent s’en tirer en lançant un grand emprunt mais, comme il y a inflation du fait de l’injection massive de monnaie, les prêteurs risquent de ne pas gagner grand-chose, s’ils n’y perdent pas…

       Une autre manière pour l’Etat de créer du pouvoir d’achat est de diminuer les impôts: c’est la solution choisie par le Président J. Kennedy sous lequel fut mise au point la « tax-cut » qui a bien réussi la relance américaine dans les années soixante, permettant « un gain économique trois fois supérieur aux baisses d’impôt » (p.26).  M. Stoléru cite d’autres relances inspirées de Keynes qui ont bel et bien échoué : par exemple  l’augmentation du pouvoir d’achat par le « social » en France, en distribuant de l’argent sous diverses formes au début du septennat de François Mitterrand ; il en a résulté trois dévaluations en un an qui finalement réduisent le pouvoir d’achat :  la demande s’étant faite sur l’importation (voitures, et magnétoscopes dont le parc a doublé à Noël 81), la revalorisation du pouvoir d’achat a profité aux pays exportateurs plutôt qu’aux salariés nationaux. Ainsi, constate M. Stoléru, le système keynésien ne fonctionne que lorsqu’il ne fuit pas, autrement dit il ne réussit qu’en circuit fermé. Or il n’y a qu’un milieu fermé : c’est le monde. Il semble que ce soit là la base théorique du mondialisme actuel.

       Est-il vrai qu’il y ait égalité globalement entre l’offre et la demande ? Les différents pays veillent en principe assez jalousement sur leur monnaie et punissent sévèrement la contrefaçon. Mais il y a deux types de monnaie : pièces et billets que nous utilisons couramment et la monnaie scripturale c’est-à-dire les chèques qui passent par les banques. A partir de 1971, pour des raisons qui ne nous ont pas paru très explicites (voir p.40), la monnaie scripturale a échappé aux Etats ; or les  échanges internationaux entre banques sont considérables depuis les années soixante dix ; ils privilégient d’abord les monnaies fortes, mark et dollar. Rappelons qu’en 1971, Nixon supprime la convertibilité du dollar en or alors    que le dollar devient en fait la monnaie d’échange mondial. A l’exportation, les entreprises  des différents pays se font payer en dollars et bien des pays investissent en bons du Trésor américain ; ce fut le cas des pays orientaux producteurs du pétrole de sorte que l’augmentation de « l’or noir » a nui moins à l’économie américaine qu’à tout autre et qu’en dévaluant le dollar on diminue le coût du pétrole. De même les pays qui, comme la Chine, ont investi en bons du Trésor américain enregistrent des pertes considérables avec la dévaluation du dollar résultant de la crise des crédits immobiliers américains consentis à des ménages notoirement insolvables (subprimes).

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Le système bancaire échappe à la théorie
                    
       Comment une économie tout à fait fermée comme l’économie mondiale peut-elle échapper à la théorie de Keynes si l’offre et la demande s’équilibrent nécessairement ? Les « fuites » s’y produisent de deux manières : non seulement par la monnaie scripturale internationale, mais aussi par le crédit qui est  un chèque tiré sur le temps à venir toujours incertain, c’est-à-dire à risque pour prendre le vocabulaire des banquiers. Le monopole du dollar et le fait que tant d’investissements internationaux se soient effectués en bons du Trésor américain a permis aux Américains de vivre très largement à crédit, jusqu’au moment où l’insolvabilité de grandes banques américaines a révélé au monde la fragilité du système.   
       
       « Il y a encore quelques citoyens naïfs, écrit M. Stoléru, qui croient que, lorsqu’ils déposent leur argent à la banque, celle-ci le garde dans son coffre à leur disposition. Sans doute ne se sont-ils jamais demandé de quoi vivrait la banque si elle opérait ainsi » (p.37). Puisque l’argent va et revient à la banque un jour ou l’autre, pourquoi attendre d’avoir de l’argent en caisse pour en prêter ? On a supposé que la disgrâce de l’intendant Foucher avait tenu à l’influence que lui conférait son pouvoir de prêter et que Louis XIV l’avait supposé très riche ; on sait que le roi fut déçu par les biens confisqués à Foucher : c’est que celui-ci pratiquait déjà le système bancaire : le crédit fait venir l’argent ! Les Etats ont essayé en vain depuis les années soixante-dix de contrôler l’avoir réel des banques ; ils ne parviennent à exercer un contrôle sur la masse monétaire qu’en régissant les taux d’intérêt. La croissance des échanges internationaux rend cet effort difficile :
              
                en 1960             10 milliards d’eurodollars

                en 1970           100 milliards         «          
                en 1980         1100 milliards          «
                en  1987        2000 milliards          «

Aujourd’hui, écrit M. Stoléru (p.58), « les mouvements de capitaux atteignent couramment 150 à 200 milliards de dollars par jour ! »
       La création de monnaie est due en grande partie aux centres financiers « off-shore » (p.42). Lorsqu’on parle en 2009 de « Paradis fiscaux » on confond sous cette appellation, comme le faisait remarquer Philippe Escande sur Radio classique (5 X 09), trois réalités différentes : l’Etat sans impôt (exemple la ville-état de Monaco), les Etats qui pratiquent le secret bancaire (exemple la Suisse) et ces centres off-shore plus ou moins opaques et que les dispositifs de régulation dont on fait un si bruyant cas aujourd’hui, n’affectent guère : on n’a pas vu le FBI débarquer dans ces divers centres bancaires comme il l’a fait en Suisse.

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L’économie dématérialisée dilapide notre patrimoine industriel

       M. Stoléru remarque « Il fut un temps où l’argent servait à payer les marchandise, sans plus. Or aujourd’hui, chaque fois qu’il s’échange un dollar dans le monde, il s’échange 40 dollars sur le marché financier » (p.199). « C’est le phénomène de multiplication des pains ou comme on dit parfois de dématérialisation financière pour indiquer que les capitaux n’ont plus besoin de support réel pour circuler. On achète ou on vend du dollar pour le dollar et rien d’autre ». La démesure entre l’économie réelle et l’économie financière ainsi précisée par M. Stoléru en 1987 est stupéfiante (elle a pu s’accroître depuis) : il y a là de quoi s’inscrire immédiatement au chômage tant le slogan « travailler plus pour gagner plus » devient dérisoire. Il est manifeste que dans un tel système ceux qui produisent des richesses réelles sont, disons, floués. Ce sont les autres, ceux qui ne produisent rien, mais qui, par l’argent, déménagent la richesse, qui s’enrichissent. Certes, comme l’a montré un reportage du Figaro paru l’été 2009, la vie du trader, vigile permettant de déménager l’argent, n’est pas un long fleuve tranquille : la bourse comme la terre tourne 24 heures sur 24 et il leur faut, en pleine nuit par exemple, s’inquiéter des bourses orientales extraordinairement actives ; « mon ménage n’y a pas résisté » remarquait l’un d’eux : cela se comprend ! Mais il faut quand même voir que parmi l’ensemble statistique des divorcés, pour parler en langage économique, c’est le trader qui a le meilleur rapport qualité /prix.

       Ce déménagement mondialiste qui peut rapporter tellement aux spéculateurs joue sur une donnée essentielle : la concurrence dans le coût du travail par les délocalisations vers les pays de bas salaires. On fait d’ailleurs d’une pierre deux coups en créant ainsi dans ces pays un pouvoir d’achat qui engendre une nouvelle population de consommateurs. C’est aussi la fonction de l’immigration : elle est consommatrice ayant augmenté son pouvoir d’achat par rapport à ce qu’il eût été dans son pays d’origine et elle participe à l’accroissement du pouvoir d’achat des siens par l’argent qu’ elle leur envoie : en octobre 2005 un rapport de l’O.N.U.  évaluait à 450 milliards de dollars l’argent transféré par les travailleurs émigrés à leurs proches. La banque européenne d’investissement déplorait (Figaro économie 16 mars 2006) que cet argent soit « mal utilisé » car mis dans des investissements non productifs comme le logement ! Ce que l’on comprend fort bien quand on voit quelque Pakistanais, salarié d’une grande surface depuis longtemps déjà, jouer désespérément au loto dans l’espoir de revenir chez lui.

       Comme on le voit l’immigration et l’aide  aux pays émergents ne relèvent pas autant qu’on nous le dit de la charité chrétienne ou de la solidarité laïque : les multinationales ne fonctionnent pas sans consommateurs. Les dispositions caritatives sont souvent borgnes, ignorant les dégâts que le chômage engendre dans le monde dits « riches » (« on ne sait pourquoi » remarque Jean-Pierre Robin dans le Figaro Economie 25 IX 09). Ce n’est pas par hasard qu’on ne peut plus, en France, insérer les jeunes – depuis 30 ans !- dans le monde du travail et que le déficit de la sécurité sociale se creuse dangereusement faute de cotisations : un pays qui ne crée plus de richesse chez lui vit sur le patrimoine industriel acquis par ses ancêtres et cette ressource n’est pas inépuisable : un fleuron industriel comme Péchiney s’est envolé au Canada se voyant interdire une fusion qui lui eût donné une « position dominante »…ce qui ne joue pas par rapport à Mital, on ne sait pourquoi ; notre chère vieille DMC a été tuée par la concurrence du textile chinois, et un des derniers fabricants de chaussures à Fougères vient de fermer ses portes. L’économie  « dématérialisée » est à bon droit ressentie comme une condamnation à mort, ce dont témoignent vigoureusement les récents conflits âpres et même violents suscités par les fermetures d’entreprises pour cause de délocalisation : le « social » aujourd’hui est à bout de souffle et les salariés le savent.     


Le mondialisme en échec

     
   Le communisme nous promettait l’age d’or avec l’installation de la dictature du prolétariat : on n’a vu venir que celle d’une oligarchie issue de la révolution. La nouvelle théorie mondialiste se veut prometteuse d’un âge d’or mondial et comme l’autre prétend que les sacrifices demandés aux « pays riches » permettront d’y parvenir. Il n’y a guère plus de raison d’y croire : la théorie de Keynes porte sur un milieu fermé dans lequel la monnaie correspond à de vraies  richesses produites et consommées ; cependant elle ne peut inclure le facteur temps, essentiel en ce qui concerne les investissements et donc les crédits consentis aux entreprises mais aussi en ce qui concerne les évolutions économiques dues à la recherche : le Sahara ne valait guère tant qu’on n’y avait pas découvert le pétrole. Le fait est que l’avenir n’est prévisible que si les données actuelles ne se modifiaient pas, ce qui est contraire à l’esprit de recherche ! Tout mondialisme repose sur ce postulat de prévisibilité à long terme… ce qui lui permet de récuser ses échecs immédiats. En outre aujourd’hui la mondialisation s’établit dans un univers de spéculations dans lequel la circulation monétaire n’a plus de rapport avec la production de richesses réelles et enrichit quantité de parasites de divers niveaux qui vivent de cette circulation monétaire, et ne sont pas, bien sûr, désireux de sortir de cette économie « dématérialisée ».

                                                                                        

15 Octobre 2009


 

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