Socrate s'est étonné que Protagoras affirme que l'homme
est la mesure de toute chose : pourquoi pas le porc ou le singe ; et si
chacun considère que ce qui lui parait vrai est vrai comment
peut-on
parler de sage puisque la situation du sage est exactement la
même
que celle de n'importe qui. C'est la réponse de Protagoras que
Socrate
s'efforce ici de développer ; Socrate défend donc ici la
thèse de Protagoras et lui fait dire selon Platon :
« Mon
cher attaque mon système d'une manière plus noble et
prouve
moi si tu le peux que chacun de nous n'a pas des sensations qui lui
sont
propres ou, si elles le sont, qu'il ne s'ensuit pas que ce qui parait
à
chacun devient ou, s'il faut se servir du mot être, est tel pour
lui seul. Au surplus quand tu parles de pourceaux et de
cynocéphales,
non seulement tu montres toi-même à l'égard
de
mes écrits la stupidité d'un pourceau mais tu engages
ceux
qui t'écoutent à en faire autant et ce n'est pas bien.
Pour moi je soutiens que
la vérité est telle que je l'ai décrite et que
chacun
de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n'est pas : que
cependant
il y a une différence infinie entre un homme et un autre homme
en
ce que les choses sont et paraissent autres à celui-ci et autre
à celui-là ; et bien loin de ne reconnaître ni
sagesse
ni homme sage, je dis au contraire qu'on est sage lorsque, changeant la
face des objets on les fait paraître et être bons à
celui auquel ils paraissaient et étaient mauvais auparavant. Du
reste ne va pas de nouveau m'attaquer sur les mots, mais conçois
encore plus clairement ma pensée de cette manière.
Rappelle
toi ce qui a été dit précédemment que les
aliments
paraissent et sont amers au malade et qu'ils sont et paraissent
agréables
à l'homme en (bonne) santé. Il n'en faut pas conclure que
l'un est plus sage que l'autre, car cela ne peut pas être ; ni
s'attacher
à prouver que le malade est un ignorant parce qu'il est dans
cette
opinion, et que l'homme en bonne santé est sage parce qu'il est
dans une opinion contraire ; mais il faut faire passer le malade
à
un autre état qui est préférable au sien. De
même
en ce qui concerne l'éducation, on doit faire passer les hommes
du mauvais état au bon. Le médecin emploie pour cela des
remèdes et le sophiste le fait par des discours. Jamais en effet
personne n'a fait avoir des opinions vraies à quelqu'un qui en
eût
auparavant de fausses, puisqu'il n'est pas possible d'avoir une opinion
sur ce qui n'est pas, ni sur d'autres objets que ceux qui nous
affectent,
et que ces objets sont toujours vrais, mais on fait en sorte ce me
semble
que celui qui, avec une âme mal disposée avait des
opinions
relatives à sa disposition passe à un meilleur
état
et à des opinions conformes à cet état nouveau.
Quelques
uns par ignorance appellent ces opinions des images vraies ; quant
à
moi je conviens que les unes sont meilleures que les autres mais non
pas
plus vraies. Et il s'en faut bien mon cher Socrate que j'appelle les
sages
des grenouilles ; au contraire je tiens les médecins pour sages
en ce qui concerne les corps et les laboureurs en ce qui concerne les
plantes.
Car, selon moi, les laboureurs lorsque les plantes sont malades, au
lieu
de sensations mauvaises, leur en procurent de bonnes, de salutaires, et
de vraies ; et les orateurs sages et vertueux font que pour les
cités
les choses soient justes à la place des mauvaises. En effet ce
qui
parait juste et mauvais à chaque cité est telle pour elle
tant qu'elle en juge ainsi ; et le sage fait que le bien soit et
paraisse
tel à chaque citoyen au lieu du mal. Par la même raison le
sophiste capable de former ainsi ses élèves est sage, et
mérite de leur part un grand salaire. C'est ainsi que les uns
sont
plus sages que les autres, et que néanmoins personne n'a
d'opinions
fausses ; et bon gré malgré, il faut que tu reconnaisses
que tu es la mesure de toutes choses car tout ce qui vient d'être
dit suppose ce principe. »
Extrait du Théétète
(166c-167d)
Traduction Victor Cousin (1824)
Un tel
texte n'est pas de lecture ni d'étude faciles :
pas étonnant puisqu'il manie le sophisme. En revanche il est
intéressant
car il est le modèle de
bien des discours publics, en particulier politiques, devant lesquels
nous éprouvons un sentiment confus de malaise malgré leur
logique apparente.
Pour l'étudier
on a intérêt à le débroussailler
peut-être
de manière un peu anarchique, en essayant de préciser ce
qu'on croit comprendre et de s'attaquer à ce qu'on n'est pas
sûr
d'avoir compris, quitte à procéder à une meilleure
mise en ordre au moment de la rédaction du commentaire de texte.
Protagoras affirme que
«
chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n'est pas
»,
que « les choses sont et paraissent autre à celui-ci et
autre
à celui-là » : il constate donc la
subjectivité
de la perception. Pour prendre des exemples simples, le sourd ne
perçoit
pas la musique, elle n'existe pas pour lui ; le daltonien ne
perçoit
pas la couleur rouge, mais que perçoit-il ? On ne le sait pas,
mais
il ne perçoit pas un « trou » ; comment
perçoit-il
la couleur orange, mélange de rouge et de jaune et qui
peut-être
sa couleur préférée ? Comment perçoit-il
les
couleurs à coté d'un rouge puisque la perception est
rapport
de contrastes ? Ces questions sont sans réponse ce qui donne
raison
à Protagoras lorsqu'il affirme « que les choses sont et
paraissent
autres à
celui-ci et autres à celui-là ».
On peut donc lui accorder
que la perception est subjective. Mais si « ce qui parait
à
chacun d'entre nous devient ou, s'il faut se servir du mot être,
est tel pour lui », Socrate a bien raison de s'interroger sur la
supériorité du « sage » qui est
évidemment
dans la même situation. Cela conduit Protagoras à
caractériser
le sage comme l' homme d'un pouvoir : « on est sage lorsque
changeant
la face des objets on les fait apparaître et être bons
à
celui à qui ils apparaissaient et étaient mauvais »
; le sage est donc une sorte de prestidigitateur, capable d'agir sur
ses
contemporains au point de les amener à inverser leurs jugements
de valeur ; en termes contemporains on appelle cela de la manipulation.
Naturellement cette pratique a un objectif et la fin du texte l'énonce clairement : « le sophiste capable de former ainsi ses élèves est un sage et mérite de leur part un grand salaire » ; il y a donc deux parties prenantes dans la rhétorique : le maître qui recherche l'argent et ses riches élèves qui s'efforcent de gagner la compétition politique en apprenant les techniques de manipulation des citoyens.
Mais le texte nous éclaire
aussi
sur ces techniques elles-mêmes. Le sophiste peut être de
bonne
foi dans l'énoncé de sa théorie de la connaissance
: mes jugements valent pour moi tant que j'y adhère sinon j'en
aurais
d'autres. Néanmoins, si j'y réfléchis, il
m'apparaît
que les opinions et les mots n'ont pas de sens s'ils ne sont pas, comme
le dit Protagoras, des « images vraies » mais seulement
«
meilleures » car meilleur, bon, mauvais, mal disposé,
vertueux,
juste sont des mots, des opinions, des appréciations subjectives
et éphémères, susceptibles même d'être
inversées en s'attaquant à « ce qui parait juste et
mauvais à chaque cité » et qui « est tel pour
elle tant qu'elle en porte le jugement ». Qui a présent
à
l'esprit la vacuité admise du vocabulaire manié par le
sophiste
et ses élèves est immunisé contre leur
rhétorique.
Aussi Protagoras donne-t-il une
apparence
de contenu à l'aide de comparaisons ; comparaison d'abord avec
le
malade : il ne faut pas « s'attacher à prouver que le
malade
est un ignorant (...) mais il faut faire passer le malade à
l'autre
état qui est préférable au sien » ; qui le
nierait
? Nous avons tous cette expérience de la maladie qui
amène
à appeler un médecin. La référence à
cet exemple permet d'enchaîner : « de même en ce qui
concerne l'éducation on doit faire passer les hommes du mauvais
état au bon » ; mais Protagoras ne définit ni le
mauvais
ni le bon en matière d'éducation : la technique de
l'amalgame
permet de donner une apparence de contenu à ce qui n'a pas
été
défini, de faire comme si il y avait consensus dû à
l'expérience dans les deux cas. Même utilisation de
l'exemple
des laboureurs qui « lorsque les plantes sont malades au lieu de
sensations mauvaises leur en procurent de bonnes, de salutaires, de
vraies
».
Dans ces références
à
l'expérience Protagoras invite à confondre l'effet et la
cause : le médecin qui arrive à guérir son patient
aboutit, en conséquence, à lui faire trouver la
nourriture
bonne. C'est rarement en s'attaquant à la perception de la
nourriture
par son patient qu'il le guérit. Si j'ai une crise de foie, les
gâteaux à la crème me révulsent : ce n'est
pas
en me persuadant - si on le peut - qu'ils sont excellents que le
médecin
me guérit. Même chose en ce qui concerne les plantes
: ce n'est pas en transformant leurs sensations (si tant est qu'il
puisse
les connaître !) que le laboureur fait prospérer les
plantes
mais en leur donnant de bonnes conditions de vie (ensoleillement,
engrais
etc...) ce qui amène Protagoras à leur prêter «
de bonnes sensations ».
*
* *
Adversaire des sophistes, Platon ne pousse-t-il pas un peu loin la caricature ? Pour répondre demandons-nous s'il ne nous est pas arrivé aussi d'être trompés par des discours. Par quels tours de passe-passe a-t-on pu en un peu plus d'un quart de siècle changer des législations millénaires sur la famille et sur le respect de la vie, sans réfléchir aux conséquences de ce changement d'attitude collective, sans savoir qui dirige cette évolution et pourquoi. Comme Platon demandons nous quels intérêts servent ces changements de discours.
*
* *
On peut accorder à Protagoras
que la perception est subjective, peut-on lui accorder pour autant
qu'elle
a si peu de rapport avec la réalité qu'il est impossible
d'avoir des opinions fausses et d'être ignorant au point qu'il
suffise
de changer la face des objets pour « pour les faire
apparaître
et être bons à celui à qui ils apparaissaient et
étaient
mauvais » ? Sur des cas concrets que donne ce travail de
persuasion
: si j'ai mal aux dents, ça me parait mauvais évidemment
et je peux mettre un pansement qui anesthésie la douleur ; cela
me paraîtra bon surtout si j'ai quelque appréhension par
rapport
à la roulette du dentiste ; mais en l'occurrence
l'anesthésie
peut être mauvaise si elle m'incite à repousser sine die
un
rendez-vous avec l'homme de l'art. On sait que si le cancer «
paraissait
mauvais » dès le début de son installation, il
ferait
moins de victimes : c'est parce qu'il ne parait pas dès le
moment
où il est qu'il peut évoluer à nos dépens.
Ainsi paraître et être ne sont pas identiques quoique
prétende
Protagoras et cependant on peut dire qu'un astre qui n'a pas
été perçu, ni en lui-même ni par ses effets,
n'est pas- mais on devrait ajouter « pour nous ». C'est
seulement
si on admet que le réel n'est pas une référence du
langage qu'il n'y a effectivement pas d' « images vraies »
mais simplement des opinions éphémères et
subjectives.
Peut-il alors y avoir des valeurs ?
Le discours humain peut-il se
développer
dans la vacuité où se meut le discours du sophiste ? On
voit
bien en analysant ce texte pourquoi Socrate était si
attaché
à l'exercice rigoureux des définitions : à travers
le langage, l'homme politique et ses affidés peuvent changer,
voire
inverser, les valeurs d'une société sans que les citoyens
en aient clairement conscience et sans qu'ils perçoivent les
objectifs
réels qui orientent ces évolutions. La volonté de
définir, méthode socratique par excellence, oblige
l'homme
à prendre conscience des notions de bien et de mal, de juste qui
servent de référence morale et politique. Le manipulateur
est une espèce ancienne, comme on le voit, mais aussi
anciennement
repérée : la philosophie comme discipline de
pensée
sert au moins à cela. Il y a longtemps qu'elle sait que le
langage
est un instrument de pouvoir, et qu'il peut, de ce fait, être un
instrument d'asservissement. Platon, après Socrate, constate
que,
livrée au « mieux disant », une démocratie
devient
une logocratie.