IMPREVISIBLE LA CRISE ?



     Nous n’aurions  jamais eu d’opinion sur la question si nous n’avions lu en ce début 2009, au hasard d’une bibliothèque, le livre de Pierre Leconte « La tragédie monétaire », édité par François Xavier de Guibert en 2002 ; il prévoit la crise économique mondiale qui a éclaté fin 2008.

La signification de la monnaie
     Rappelons que la monnaie est un signe  qui n’a de sens que comme expression de la richesse d’un Etat qui l’émet : c’est ce qu’explique très bien Jean  Fourastié dans le « que sais-je » n°818 paru sous le titre « Pourquoi nous travaillons » ; il y expose les données de base de l’économie. Nous travaillons, bien sûr, pour gagner de l’argent parce que l’argent permet d’acquérir les biens que nous souhaitons d’une manière infiniment plus souple que le troc : si je désire ce qu’un pays voisin produit sans produire moi-même un bien qu’il désire, par le troc je ne peux l’obtenir ; par la monnaie je le puis.

     Mais ce type d’intermédiaire n’est utilisable entre Etats qu’en fonction d’accords internationaux qui indiquent les rapports de valeur entre les monnaies des différents pays. Car, comme le rappelle Fourastié, c’est d’abord pour produire que nous travaillons, en effet seul l’air que nous respirons est donné par la nature ; la richesse d’un pays réside dans son pouvoir de produire. Fourastié montre la complexité de l’évaluation de ce pouvoir qui comporte non seulement le pouvoir immédiat de production, les capitaux et les équipements matériels qui y sont nécessaires mais aussi le maintien et le développement de ce pouvoir grâce à la formation intellectuelle scolaire et universitaire qui permet d’assurer des techniciens sérieux aux divers niveaux et de développer la recherche et le pouvoir d’invention. (On sait que c’est ce qui a fait la vraie force économique de l’Europe). Le pétrole par exemple existe depuis des millénaires mais ce n’est que depuis un siècle à peu près qu’il est devenu une richesse grâce à l’utilité qu’on a réussi à lui donner. Quelle sera la prochaine source de richesse ? On a aujourd’hui des idées sur la question mais ces idées ne seront peut-être pas confirmées puisqu’on ne sait pas quelle(s) nouvelle(s) invention(s) va ou vont être décisive(s). On voit bien cependant que, tributaire de l’inventivité, l’économie est devenue très évolutive et très changeante : cela ne rend pas facile l’établissement du rapport entre les monnaies puisque l’évolution de la production des différents pays à plus ou moins long terme n’est pas vraiment prévisible.

Un étalon établit les rapports entre les monnaies
     Alors que l’économie n’était pas aussi mouvante, le problème des échanges entre les pays se posait déjà et pour le résoudre les Etats s’étaient mis d’accord sur une référence de leur monnaie à l’or comme étalon : or sous forme de pièces frappées par les Etats (le louis par exemple en France) ou sous forme de lingot en réserve dans les banques centrales (celles qui émettent les monnaies des Etats) ; ces réserves servant de garantie au papier monnaie, plus facile à manier que des pièces ou des lingots, permettaient le cas échéant d’échanger un billet contre sa valeur or.
     
     En 1944, aux accords de Bretton Woods signés par 44 Etats, l’étalon or a été mis à mal au profit d’un étalon échange-or qui favorisait la monnaie de la première puissance économique mondiale, le dollar des USA. Cependant celui-ci était encore convertible en or jusqu’au 15 août 1971, lorsque le président Nixon prit unilatéralement la décision de suspendre la convertibilité du dollar en or ; cela revient bien évidemment à accorder un privilège à un pays qui peut fabriquer ainsi sans contrôle l’émission de la monnaie de référence mondiale.  Charles de Gaulle avait mis en garde contre ce monopole monétaire : « Nous tenons pour nécessaire que les échanges internationaux s’établissent, comme c’était le cas avant les grands malheurs du monde, sur une base monétaire indiscutable et qui ne porte la marque d’aucun pays en particulier » (cité par Pierre Leconte p.21) Grande sagesse !      

Quand le marché tourne le dos aux investissements productifs      
     
     Vraisemblablement sans la rupture de la convertibilité du dollar en or, la déréglementation légale effectuée sous Clinton n’aurait pas été possible ; elle a favorisé la prolifération de fonds spéculatifs (hedge funds), capitaux disponibles qui se sont orientés vers les marchés financiers plutôt que vers les investissements productifs.
     Aujourd’hui le spéculateur peut emprunter des actions pour les vendre à la hausse et les racheter à la baisse ; son bénéfice : la différence entre la hausse et la baisse d’où il lui faut déduire le coût de l’emprunt. Une telle activité financière n’est évidemment pas créatrice de richesses. Et si le spéculateur se trompe de sens il peut y perdre gros, par exemple un milliard … ce qui peut mettre en cause sa propre entreprise, pour laquelle il pourra espérer, le cas échéant, une aide publique ou, s’il a des intérêts dans des banques, se retourner vers elles (exemples concrets donnés dans le Figaro économie du 19 XI 08). Fonds publics et manne bancaire sont ainsi dilapidés. Comme l’écrivait Maurice Allais, prix Nobel d’économie, « Qu’il s’agisse de la spéculation sur les monnaies, ou de la spéculation sur les actions, ou de la spéculation sur les produits dérivés, le monde est devenu un vaste casino » (article publié par le Figaro en 1998 et rappelé par « le Monde » du 25-26 I 2009 ) Quand on sait que « sur l’International Exchange qui représente 51% du marché à terme mondial du pétrole, les transactions sont assurées à 35%  par les Hedge Funds et à plus de 20%  par les banques et les fonds » (Figaro 29 X 07  entretien accordé par M.Terzian, directeur de l’hebdomadaire « Pétrostratégies »), on s’étonne moins de l’extravagant yoyo du prix du pétrole ces derniers mois.

La cause de la crise
     Pouvoir fabriquer sans contrôle la monnaie internationale permet à l’Etat qui détient ce monopole d’acheter ou, comme le dit Jacques Rueff (économiste français  1896-1978) « d’acquérir sans payer » et, ajoute Pierre Leconte, de « bénéficier exclusivement du développement du commerce international »       (p. 23 et 24). En effet « de nombreux Etats acceptent par principe des dollars au même titre que l’or pour compenser, le cas échéant, les déficits que présente à leur profit la balance américaine de paiement » : ainsi les USA achètent ce qu’ils importent avec les dollars de la planche à billets dont l’émission, sans contrôle, peut excéder leur richesse. On se retrouve en somme devant le phénomène bien connu des assignats, ce papier monnaie que la Révolution Française a prétendu garantir sur les « biens nationaux » (biens fonciers et immobiliers confisqués pour l’essentiel aux émigrés et à l’Eglise), mais les assignats ont proliféré largement plus et plus vite que les biens en question. Jamais les louis, parce qu’ils étaient en or, n’ont été si recherchés qu’en ce temps d’assignats ! c’est que la multiplication d’une monnaie, sans rapport sérieux avec l’accroissement de la richesse dont cette monnaie devrait être l’expression, aboutit nécessairement à la dévaluation de la monnaie en question.

     Or, constate Pierre Leconte, les « USA peuvent depuis les années 70 maintenir leur balance commerciale et des paiements en déficit permanent et exponentiel , tout en créant sans limite toute la masse de monnaie nécessaire au développement par l’endettement massif de leur économie interne et de leur marché boursier. Ainsi qu’une capacité énorme d’investissement à l’étranger. »        Et en effet si l’on suit , ne serait-ce que les pages économiques d’un quotidien lorsqu’elles sont bien faites, on voit des mouvements de fonds et des fusions d’entreprises tout à fait extraordinaires ; ils caractérisent, depuis une bonne décennie, quelques domaines : les matières premières, l’énergie, les transports, l’immobilier et par voie de conséquence le foncier sur lequel il est bâti ; toutes les côtes maritimes des pays chauds ou tempérés sont devenues les cibles de spéculation de promoteurs immobiliers, quitte à augmenter les impôts locaux des habitants pour aménager la viabilité des constructions pour les futurs habitants, et, en France, de modestes pêcheurs se trouvent en ligne de mire pour l’impôt sur la fortune parce que la maison et le jardin familiaux sont situés sur des endroits convoités par la finance transnationale.

     Ce n’est donc pas par hasard si la crise a éclaté à partir de crédits immobiliers dits des « subprimes », ces crédits consentis, aux Etats-Unis, à des ménages notoirement insolvables – discrimination positive oblige – auxquels le pouvoir politique (depuis 1993 semble-t-il) a poussé les banques américaines, quitte à les décharger (plus ou moins ?) du fardeau en les « titrisant », c’est-à-dire en les dispersant sous forme de titres de composition complexe à travers les grandes banques du monde. On peut espérer que les deux grandes institutions américaines chargées de la gestion des hypothèques, impliquées dans la titrisation, et dissoutes peut-être un peu trop vite après la faillite d’une des grandes banques américaines, font l’objet d’une enquête sérieuse et transparente : ainsi que le reconnaissait le nouveau Président des USA, M Obama, la crise « n’était pas un accident de l’histoire mais le résultat de la profonde irresponsabilité des financiers de Wall Street  et des politiques qui leur ont permis d’agir aussi longtemps » (Figaro 9 I 09).

Les étrangetés de l’import-export
     On en est arrivé à mettre en péril « l’économie réelle », comme on dit depuis peu, par ce qu’il faut bien appeler une économie irréelle, c’est-à-dire une économie qui produit « un moyen de crédit approprié à un Etat », selon l’expression de Charles de Gaulle (cité par Pierre Leconte) par le biais purement financier. Et cela d’autant plus que les pays qui exportent aux USA convertissent ce qu’ils gagnent en bons du Trésor américain. Ainsi « les capitaux sortant des Etats-Unis du fait du déficit de leur balance des paiements  pour rentrer dans un pays jouissant d’un excédent de sa balance des paiements, certes majorent bien de leur montant les disponibilités du marché sur lequel ils arrivent,  mais sans toutefois que les disponibilités du marché américain se trouvent diminuées puisque la banque d’émission qui les reçoit, tout en les comptant dans sa réserve, les place aussitôt en dépôt faiblement rémunéré sur le marché de New- York. Ils y servent alors, comme antérieurement à leur transfert, de base de crédit en faveur des Etats-Unis » (p.70). Il en résulte, comme l’écrivait un journaliste économiste, en novembre 2008, que la relance budgétaire est sans réel problème de financement pour le Trésor américain !  
     En somme, si nous avons bien compris, ces capitaux jouent double jeu ! Il n’y a donc pas de raison pour que le pays émetteur de la monnaie commerciale mondiale diminue jamais son déficit qui assure le haut niveau de vie des ménages américains : on voit mal la classe politique soumise à élection porter atteinte à un tel système ; seul un krach financier peut l’y contraindre ... ce qui est quand même dangereux pour le reste du monde qui n’a pas les mêmes possibilités de relance budgétaire.

L’économie réelle … et l’autre
    Le cas des stocks options depuis un an ou deux est emblématique ; ils s’agit d’un paiement en actions dont bénéficient les cadres supérieurs et dirigeants  de grandes entreprises et qui représentaient 58 % de leur revenu (16 % des actions des 200 principales sociétés américaines) ; du fait de méthodes comptables des Etats-Unis, elles diminuent les impôts payés par les entreprises (56 milliards 4 en 2000 contre 27,6 en 1998 !) N’étant pas comptabilisées dans les dépenses, elles échappent à la transparence due aux actionnaires et permettent l’amélioration fictive des comptes des entreprises (ibidem p. 168).

     La lecture de la presse depuis quelque temps  donne du monde financier l’image d’un univers kafkaïen : elle nous informe le 25 novembre 2008 qu’un « géant bancaire » américain fait l’objet d’une aide massive de la part de l’Etat (20 milliards de dollars et une garantie de 300 milliards d’actifs) et en décembre ce « géant » achète les autoroutes espagnoles à Sacyr.  
     Le 29 octobre Volkswagen fait une montée extraordinaire en bourse à la suite d’achat massif d’actions par Porsche ; les spéculateurs n’y sont pas étrangers : ayant appris, une semaine plus tôt, ce rapprochement entre les deux producteurs,  ils avaient acheté des actions Volkswagen avec de l’argent qu’ils n’avaient pas, pour les revendre, dans l’espoir de les racheter ensuite moins cher : ils estimaient qu’il resterait encore 50% du capital sur le marché… mais ils se sont trompés : il ne restait plus que 6%, Porsche étant monté plus que supposé dans le capital de Volkswagen, d’où leur course effrénée pour ce qui restait et l’envol de l’action de 146% un lundi et encore de 81% le jour suivant. Voilà comment l’économie financière traite l’industrie c’est-à-dire l’économie réelle, celle qui produit des richesses et des emplois ! On peut s’interroger dans ces conditions sur l’espoir qu’on fait miroiter aux salariés d’une retraite, voire d’un enrichissement par participation à l’entreprise, idée que Louis Vallon avait soufflée au général de Gaulle, en un autre temps, tout de suite après la guerre ; cela impliquerait au moins que les dés ne soient pas pipés.
 
Le capitalisme régulé par des joueurs.    
     Pierre Leconte rappelle « la faillite d’Enron, la 7ème plus importante société américaine qui laisse un trou de 100 milliards de dollars à elle seule, son fonds de pension non compris. Comment est-il possible que la SEC, le gendarme de la bourse américaine n’ait rien vu venir ? » L’éditorialiste du Figaro du 26 juin 2002 pose la même question à propos de WorldCom. Il constate que « le scandale Enron … a révélé les turpitudes rendues possibles par des relations faussées entre contrôleurs et contrôlés, un systèmes de notation et d’évaluation financière opaque, des conseils d’administration incapables de remplir leur rôle de garde-fou, enfin des connivences avec la sphère politique ». Il faut donc poser la vraie question, écrit Philippe Reclus « Par exemple celle de l’élaboration et de l’application de normes comptables mondiales imposées aujourd’hui par un marché américain dominant qui a pourtant laissé prospérer en son sein les principales déviances ».  Le scandale Madoff (50 milliards de dollars via des actions fantômes) pose encore la même question fin 2008, confirmant l’inquiétude exprimée en 2002 par l’auteur de « La tragédie monétaire » : « Plus personne ne peut dire si l’institution apparemment la plus solide aujourd’hui ne peut pas demain s’effondrer en révélant qu’elle n’était bâtie que sur un mécanisme d’escroquerie ou un château de cartes ». Contre cette « culture du mensonge », l’Europe s’avère manifestement impuissante et ne nous a pas protégés : ayant accepté une mondialisation pilotée d’outre Atlantique, elle y a essentiellement perdu beaucoup de ses industries au profit de pays à très bas salaires et sans protection sociale : ce qui fait l’affaire des financiers. On a pu parler de l’euro comme d’une « monnaie d’ajustement », c’est dire que cette monnaie n’a qu’un rôle secondaire.

Solutions ?           
          
     Depuis le dernier trimestre 2008 nous assistons à une injection massive de liquidités à qui mieux- mieux de la part des banques centrales, celles qui officiellement émettent la monnaie. L’objectif immédiat est de pallier aux conséquences de la méfiance qui unit, si l’on peut dire, les banques les unes aux autres et les paralyse : chacune craint de recevoir des titres pourris (on en émet depuis longtemps, il est donc difficile de savoir ce qu’il y a en circulation), ou d’apprendre qu’elle a un crédit sur une banque en faillite. On peut donc admettre que cette énorme injection monétaire répond au besoin de rétablir des rapports entre banques et de les voir assumer leur rôle auprès de leurs clients qui émettent des chèques ou demandent des crédits : sans ces rapports, production et commerce sont impossibles. Mais la crise est déjà née d’une création monétaire massive sans rapport avec la production de richesses dans l’Etat émetteur. Nous savons bien qu’en homéopathie on guérit le mal par le mal, seulement nous n’en sommes pas actuellement en finances aux doses homéopathiques ! On peut comprendre l’inquiétude des économistes qui craignent que ces injections factices de « liquidités » ne fassent qu’amplifier et prolonger la crise.   
     La baisse des taux d’intérêt pour relancer l’économie par la consommation pose le même problème : si les taux descendent au dessous de ce qu’accepte un prêteur particulier cela signifie que les prêts sont financés par la planche à billets (inflation qui déséquilibre le rapport monnaie/richesse nationale et entraîne mécaniquement un rééquilibrage par la montée des prix), ou bien qu’ils seront ensuite financés par l’impôt.
    
      Que faut-il attendre dans les conditions actuelles d’une « moralisation du capitalisme » dont on parlait volontiers avant le dernier G20 ? Certes ça ne ferait pas de mal ! Mais le concept nous paraît un peu flou ! Et s’il s’agit vraiment de morale, rien n’a empêché d’y recourir. Tel qu’il se présente aujourd’hui le système financier se montre complètement insensible à toute morale : il jette des familles entières à la rue par une offre inconsidérée de crédits qui a eu comme résultats de faire grimper artificiellement le coût de l’immobilier  (était-ce le but ?) ; et les politiques ne s’en sont pas inquiétés. Il  jette maintenant au chômage des quantités de gens qui fabriquent de vraies richesses ; les politiques s’en inquiètent pour des raisons électorales. Si la morale des politiques fluctue comme le cours de la bourse, mais en sens inverse, on ne peut guère en attendre de stabilité. Pour aujourd’hui « ce système, dont le dérèglement actuel est général, est bien entraîné implacablement vers l’abîme si rien n’est fait  pour le modifier d’urgence ». Comme rien n’a été fait entre 2002 et 2008, nous en voyons les conséquences. Ce n’est pas le capitalisme qui est en cause, c’est un système de rapports entre les monnaies qui risquait bien, un jour ou l’autre, d’être  régulé par les mains des joueurs.  
                                          Janvier 2009


 

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