LE  GRAND  GÂCHIS



M. Méhaignerie, président de la commission des finances de l’Assemblée Nationale, a eu la bonne idée de demander à la Cour des Comptes une étude sur la gestion du personnel enseignant du secondaire. On sait le résultat de cette étude : « 32.000 équivalent temps plein d’enseignants sans classe et sans activité pédagogique » soit « 8%  de la ressource enseignante recrutée, formée et gérée spécifiquement pour exercer son art au profit des élèves du second degré n’est pas affecté à cette tâche ». Ces  « 32.000 équivalent temps plein  non utilisés coûtent 1,5 milliards d’euros au contribuable » soulignent les deux auteurs de l’article paru dans le Figaro du 11 mars 2005. Ce chiffre  pour 2OO3-2OO4 comprend-il le coût de formation de ce personnel enseignant ? C’est douteux.

Ce rapport, nous dit-on, n’épargne personne : ni l’administration de l’Education Nationale « responsable des choix de gestion par lesquels elle satisfait les besoins objectifs du système », ni  « les principes fondateurs du système éducatif  et les enseignants (…) souvent les premières causes de contraintes et de coût de gestion de l’enseignement scolaire ». Nous aimerions comprendre en quoi « les principes fondateurs du système éducatif » sont responsables avec l’administration et les   enseignants… et pas les Ministres de l’Education Nationale : en janvier 2001 on annonçait une augmentation de 11% du nombre de postes du secondaire. « Au total l’Etat recrutera 23.465 enseignants  en 2001 » (Figaro du 24 I 01) et le Figaro du 16 I 03 annonce « Emplois : Ferry emporte le morceau : le ministre de l’éducation devrait annoncer ce matin la mise au concourt de 18.000 postes  d’enseignants pour le second degré et de 12.000 autres dans le primaire ». « De quoi espère Matignon désamorcer les grèves en préparation dans l’enseignement dont il ne veut pas entendre parler à l’heure où doivent s’ouvrir les délicates négociations sur les retraites » (Figaro du 16 I 03). Espérons que de son observatoire de la société l’ancien ministre aura un coup d’œil plus perspicace !

La situation mise à jour par le rapport de la Cour des Comptes n’est pas du tout récente : dès le début des années 90 on voyait déjà dans les établissements scolaires des professeurs nommés sur un service partiel ou sur pas de service du tout ; on demandait parfois aux collègues de la discipline de céder une heure dans une classe, une heure dans une autre, mais pas une classe entière pour que ces collègues restent à la disposition du Rectorat…Tel professeur d’anglais qui s’intéresse à l’art s’est vu proposer une année sabbatique. Tel autre titulaire d’un capes de Lettres a travaillé moins de trois années sur sept, comme il le disait lui-même « devant les élèves ».


Quand on supprime dans nos établissements scolaires les langues européennes non américaines il ne faut pas s’étonner de trouver sans élève des professeurs formés « spécifiquement (…) pour exercer (leur) art ». Remarquons d’ailleurs qu’en éliminant progressivement l’Italien et l’Allemand de notre enseignement secondaire on a expulsé des apports riches et variés qui ont façonné aussi notre culture européenne et l’on se demande avec inquiétude quelle Europe veulent construire ces hommes politiques qui se lancent dans la campagne pour le « oui » à la Constitution européenne. La même remarque vaut bien sûr pour les Lettres classiques où les professeurs se trouvent en surnombre puisqu’on s’est évertué à supprimer les Humanités, après quoi on s’étonne de la désaffection des élèves pour une section littéraire vidée de l’essentiel de son contenu.    
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C’est, semble-t-il, la création de titulaires remplaçants qui a été l’occasion de ce laxisme dans la gestion du personnel enseignant du secondaire:
 « le gros des troupes -
écrivent Mmes Tabet et Court dans leur article du Figaro - de ces professeurs sans élèves est constitué de remplaçants désoeuvrés (…) certains travaillent quelques heures, d’autres quelques semaines et d’autres encore -moins nombreux- pas du tout » Certains s’y font très bien comme ce collègue revenant des vacances de févrierr (consacrées au ski?) et se demandant si, son remplacement s’achevant à la fin du mois, il ne pourra pas aller faire du bateau…
D’autres sont vraiment découragés après s’être entendus dire dès la rentrée scolaire qu’ils pouvaient partir attendre chez eux… Il arrive qu’un remplaçant heureux du poste qui lui est temporairement échu essaie d’y remplacer le titulaire : cela ne contribue pas à la sérénité de l’établissement scolaire.
 N’y a-t-il pas de directeur des ressources humaines au Ministère ? Les seules évaluations qui importent seraient elles celles des pourcentages de reçus au baccalauréat ?

Dans la liste des enseignants sans classe ni activité pédagogique la distinction des rubriques laisse perplexe :1900 en surnombre dans leur discipline, 900 mis à disposition ( ?), 3100 affectés à des fonctions administratives (pourquoi ?), 4000 en décharge non statutaire (y a-t-il un concours pour cette fonction ?), 9500 remplaçants inoccupés… Quel humoriste nous parlait de tenir compte de l’efficacité du fonctionnaire pour sa rémunération ? A voir l’incapacité récente de l’administration à gérer son personnel enseignant spécialement recruté et répertorié souvent depuis des années et voire des décennies on ne s’étonnera pas que la gestion du bac lui paraisse au dessus des forces humaines. L’administration  qui a géré les années du baby boom s’en tirait beaucoup mieux !

Mais peut-on exonérer le pouvoir politique de ce fiasco ? Le jeu des chaises musicales qui préside à l’attribution des portefeuilles n’est pas de nature à permettre à un ministre de diriger son ministère. Quelle entreprise qui ne compterait pas sur la générosité, forcée, du contribuable pourrait être ainsi gérée ? Les fonctionnaires se plaignent de la baisse de leur pouvoir d’achat : à juste titre. Maurice Allais proposait des fonctionnaires moins nombreux et mieux payés ; peut-être alors en trouverait-on qui soient capables de gérer les personnels du ministère, et même les examens et concours ! Il est sûr que dans l’immédiat ça ne favoriserait pas le clientélisme électoral, un des « principes fondateurs du système éducatif »… et de pas mal d’autres systèmes sans doute ! Car on peut se poser la question : toute la fonction publique est-elle ainsi gérée ? et le secteur para public ? grand fournisseur de représentants dans les instances de « concertation » de l’enseignement, il y dispense ses lumières sans grand souci de parité avec le privé : les uns bénéficient de décharges de « service », les autres s’y rendent au préjudice de leur travail, ainsi les chefs d’établissement et les professeurs se trouvent-ils plus exposés à l’influence de certains « lobbies ».


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