La
fin de la lecture globale
« Persévérer dans cette
méthode alors qu’on en connaît la nocivité est
criminel » accuse Gilles
de Robien, Ministre de
l’éducation nationale (Figaro du 9 XII O5) « C’est un
danger pour les enfants et mon devoir est d’y mettre un terme. »
Voilà qui est dit. Enfin !
Les réactions rapportées dans la
même page du journal ne sont pas sans intérêt.
Réplique habituelle : un « combat » contre une
méthode « abandonnée depuis belle lurette »
déclare une fédération de parents (F.C.P.E.).
Cette affirmation est démentie par l’avis des six grands
éditeurs regroupés en association et qui sont très
hostiles au changement. « On ne peut pas mettre un enfant en cage
en l’obligeant à faire son b.a. ba pendant des mois »
s’indigne un directeur de chez Nathan. En cage ? Rien que ça !
Mais non M. le directeur : quand les enfants apprennent l’alphabet, ils
l’essaient sur tout ce qui peut se lire et nous, les usagers des
transports publics, nous les entendons avec joie essayer de
déchiffrer le nom des stations de métro, par exemple ;
avec votre méthode ils devraient les apprendre par cœur, ce qui
serait un exercice imbécile. De fait il y a « belle
lurette », M. le président de la F.C.P.E., qu’on n’entend
plus les enfants déchiffrer quoique ce soit puisqu’ils
n’apprennent plus l’alphabet pour apprendre à lire : «
Après un premier contact avec les mots sur le mode
photographique, l’enfant apprend à décomposer les
syllabes avant de revenir en fin d’année, à l’approche
globale » nous dit la journaliste ; il faut surtout qu’il
n’apprenne pas les lettres, composants des mots et des syllabes, ce
serait trop simple : il saurait lire ! Que deviendraient nos
« chercheurs » ?
Les maisons d’éditions se réfugient en
effet derrière les textes ministériels et la
collaboration des « chercheurs » qui contribuent,
paraît-il, à la fabrication des manuels. Nous avons vu
dans notre étude ( voir supra) sur les manuels scolaires comment
se présente cette contribution. Nous avions
déjà eu d’ailleurs l’occasion d’en montrer la mise en
œuvre dans notre critique de méthodes « Vos enfants
n’aiment pas l’école, ont-ils tort ? étude III »,
avec l’analyse d’un exercice particulièrement aberrent
présenté en conseil des Ministres par un
prédécesseur de M. de Robien. L’apprentissage de la
lecture par lequel on prétend séparer la forme du fond,
et s’en tenir à l’apprentissage du son au mépris du sens,
donne lieu sournoisement à de véritables manipulations
mentales : proposant de corriger des mots « qui en
réalité ne sont pas grossiers du tout » tels que
Sotduite ou Derrièrederrièrezizitacé ( pour
cucurbitacée !) les « sorcières NRV »
conseillent : « Si tu ne connais pas beaucoup de gros mots,
demande de l’aide à tes parents, ils en savent plus que toi !
» La méthode syllabique, comme on le voit, n’est pas
la méthode alphabétique. Est-ce parce que celle-ci est
neutre en elle-même que nos « chercheurs » la
récusent ?
Le fait même de prétendre
séparer, dans l’apprentissage de la lecture, la forme du fond
est une trahison : l’alphabet est un instrument pour traduire une
pensée par l’écrit. Lorsqu’on demande aux enfants
« quels animaux faut-il faire entrer dans la maison du loup
?», afin de leur faire sélectionner le son « ou
», les enfants se trompent lorsqu’ils refusent d’y faire entrer
le mouton et la poule parce qu’ils répondent avec leur bon sens
et avec leur cœur ; en fait ils se trompent parce qu’ils pensent ! Les
« chercheurs » considèrent-ils qu’il vaut mieux un
enfant sans cœur, qui s’en tienne au formalisme ? Veulent-ils apprendre
aux enfants le mépris de leurs parents ? Ainsi « les
sorcières NRV » lui apprennent à «
détourner un proverbe : « il faut battre le fer quand il
est chaud » devient « il faut battre sa mère quand
elle est jeune ». Si c’est à ce type d’exercice que se
livrent nos « chercheurs » en pédagogie,
économiser le prix de leurs « recherches » serait un
investissement pour la nation: on pourrait reporter cet argent dans la
recherche en sciences véritables susceptibles de créer
des emplois et non dans la fabrication d’exercices qui, au mieux, nous
créent des chômeurs. On peut comprendre que M. Laurent
Laforgue ait démissionné d’une « Haute
autorité de l’Education » où siègent de tels
« chercheurs », ce qui reviendrait, a-t-il dit, à
consulter les khmers rouges sur les droits de l’homme.
Certains directeurs
de maison d’édition se rassurent quant à l’application de
la décision ministérielle : « In fine les
enseignants ont la liberté de choix ». Liberté de
choix vraiment ? Rachel Boutonnier, institutrice, auteur de «
comment et pourquoi j’enseigne le b.a. ba (chez Ramsay) : « Il y
a 3 ans j’ai dû commencer le b.a. ba clandestinement. J’ai
recouvert les manuels de mes élèves avec du papier kraft.
J’effaçais soigneusement mon tableau. Chaque fois que j’essayais
d’expliquer mes conceptions j’étais au mieux traitée de
« réactionnaire », au pire de « nazie ».
Bref c’est sur la liberté selon « l’exception
culturelle française » que comptent quelques
éditeurs ! Le débat n’est évidemment pas
pédagogique.
La réaction
du syndicat F.S.U. concerné par la décision du Ministre
montre bien comment cette « liberté » est
gérée par le système centralisé du
Ministère : « de telles instructions nécessitent de
modifier complètement les programmes » reconnaît-on.
En somme une liberté de méthode soigneusement
entravée par les textes officiels, avec, en outre le concours
des relais politisés institutionnels pour culpabiliser ceux qui
veulent en user malgré tout. Toujours cette « exception
culturelle française » qui sévit dans le domaine
littéraire depuis 1945, et domine l’enseignement depuis 1968, au
préjudice du rayonnement de la France et de sa véritable
culture.
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