Mémoires de Jacques Delors

Démocratie, bureaucratie, despotisme.


       Les « Mémoires » de Jacques Delors, qui paraissent chez Plon en ce premier semestre où se renouvelle le Parlement européen, sont une occasion de réfléchir sur le fonctionnement démocratique de ce qu’on appelle l’Europe. Nous laisserons donc délibérément de coté ce qui concerne le ministre des finances du gouvernement Mauroy où, à la suite d’ « attaques du franc » qu’il n’explique guère, il a pratiqué trois dévaluations en trois ans, la dernière, nous dit-il, ayant fait l’admiration de ses pairs (p.160)
       Nous nous intéresserons donc essentiellement au fonctionnement politique de cette Europe qui parait bien mystérieuse au citoyen des diverses nations qui la composent.
                                                                                                                

*
*     *

       M. Delors qualifie lui-même la méthode communautaire de méthode de l’engrenage, inspirée nous dit-il de la théorie fonctionnaliste qui « veut prouver le mouvement en marchant, les réalisations déjà faites en appelant automatiquement d’autres, comme dans un engrenage » (note p.175). On peut donc comprendre la méfiance de Mme Thatcher qui s’inquiétait constamment de savoir si un vote positif n’allait pas entraîner la Grande Bretagne plus loin qu’elle ne voudrait. Au fil des de la lecture on s’aperçoit qu’elle n’est pas seule à connaître cette méfiance et cette inquiétude ; et remarquons que, dans un article envoyé au Figaro (4 mars 2003), un député  au Parlement européen,  M. Bourlange explique qu’il refuse de voter un texte dans lequel il voit un aménagement subreptice en vue de l’adhésion de la Turquie.

       De quelle manière procède donc la Commission européenne pour aller dans le sens qu’elle désire puisqu’elle n’a qu’un pouvoir de proposition, le pouvoir de décision appartenant au Conseil européen c'est-à-dire à la réunion des chefs d’Etat ? « La Commission propose - elle a même un droit exclusif d’initiative- le Conseil des ministres dispose c'est-à-dire décide, et le Parlement est consulté sur les lois européennes » (p. 172) mais « En 1974, à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing, est créé le Conseil européen : Les chefs d’Etat et de gouvernement prennent alors l’habitude de se réunir dans une sorte de sommet, non pas pour prendre des décisions- celles-ci appartiennent au Conseil des ministres- mais pour donner des impulsions, régler des conflits, et permettre à l’Europe de partir , ou de repartir d’un bon pied » (p.173). Ces « réunions au coin du feu » posent un problème à M. Delors, Président de la Commission : « limiter ces conseils aux grandes orientations. C’est pourquoi, écrit-il (p.180), je me suis attaché à exercer, en tant que Président de la Commission, si le mot n’est pas trop fort, un contrôle intellectuel sur la préparation des Conseils Européens ». On peut admettre la légitimité des raisons invoquées (p.226) : la multiplicité des questions soulevées, l’introduction de nouvelles questions risquant de faire éclater les centres d’intérêt de ces Conseils de périodicité large. Il n’en demeure pas moins que la volonté affirmée de s’ « assurer le contrôle intellectuel de l’agenda du Conseil européen » est d’autant plus choquante que ce Conseil n’a pas de fonction institutionnelle. Tout se passe comme si, en leur préparant une sorte d’ordre du jour technique, le Président de la Commission  entendait interdire entre les chefs de gouvernement de libres discussions qui lui échapperaient. Cela va jusqu’à l’exaspération : « le Conseil européen a été ma grande hantise. En multipliant les contacts avec les chefs de gouvernement, j’ai travaillé d’arrache-pied pour obtenir la maîtrise intellectuelle de 80% de l’ordre du jour, les 20% restant étant dévolus à la politique étrangère qui  n’est pas de la compétence de la Commission. C’était d’autant plus difficile à obtenir que le président en exercice de la communauté, accompagné du secrétaire général du conseil, faisait le tour des capitales avant chaque réunion du Conseil européen et que je n’étais pas invité à les suivre » (p.257)
       Pauvre M. Delors contraint de laisser ses patrons se rencontrer sans mentor ! Cette description est quand même bien révélatrice à la fois d’une volonté de puissance du Président et de la suspicion qu’elle suscite. A juste titre  semble-t-il car, lorsqu’il prend contact avec ses anciens camarades des trade-unions, au motif de relancer le dialogue social, ne se flatte-t-il pas que ces contacts  n’ont pas été étrangers à la chute de Mme Thatcher(p.317-318). Comme on lui fait  remarquer qu’accepter l’invitation, en Angleterre, au congrès des syndicats  était quelque peu « audacieux », il rétorque « mais j’allais dans tous les pays ! »…ce qui ne l’empêchera pas de protester parce qu’un ministre britannique de l’agriculture se permet de venir à Chicago pendant les négociations de l’Europe avec les Etats-Unis (p. 302)
On voit bien que le Président de la Commission n’accepte pas son rôle qui, sur le plan démocratique, est subalterne.

*
*     *

 

       Ainsi par glissements subreptices se dessine la volonté d’un pouvoir politique exercé par une Commission sensée être l’instrument de l’exécutif. Certes dans un premier temps, parmi les amendements au projet du traité de Maastricht « Pour rassurer ceux qui craignaient une volonté de puissance de la Commission, le Conseil demeurait l’instance chargée de définir les grandes orientations de l’Union. J’ajoutais que la Commission ne réclamait pas de nouvelles compétences »(p.359), mais plus loin M. Delors déplore « je n’ai pu obtenir que, dans la gestion de l’Union économique et monétaire, la Commission ait d’autre pouvoir que celui de proposition » (p.365) et plus clairement encore « pour atteindre une réelle coordination des politiques économiques (…) la Commission n’a pas reçu le pouvoir de contraindre les pays de l’euro, comme elle en a les moyens dans d’autres domaines de la vie communautaire »(p.476). D’où conclusion : « il faut donc que la Commission puisse proposer et les pays membres accepter une forme de contrainte » (p.476)
 
       Cette volonté de puissance du Président de la Commission sait utiliser la bureaucratie : il y a constitué une équipe soudée et, ce qui étonnera l’usager moyen que nous sommes, active et très rapide. A plusieurs reprises il fera état de ces deux qualités. Par exemple John Major refuse-t-il le protocole social au traité de Maastricht, M. Delors trouve une solution juridique qui permettrait de voter ce traité à l’unanimité, comme ce doit être, mais de ne pas l’appliquer à l’Angleterre : en un quart d’heure le service juridique de la Commission confirme la faisabilité de cette solution.
       C’est en jouant la rapidité que la bureaucratie bruxelloise s’impose. Ainsi « dès l’été 86, écrit-il, j’avais lancé la réflexion sur ce qui allait devenir  Réussir l’Acte Unique. Nous avions déjà beaucoup d’avance sur les Etats membres et j’avais déjà les idées claires sur ce qu’il fallait proposer… Je me suis rendu au début de l’année 87, et en cinq semaines dans les douze capitales, pour recueillir les sentiments des chefs de gouvernement (…) le dimanche 15 février le document (…) était donc adopté par la Commission et transmis immédiatement aux gouvernements. Autrement dit nous précipitions les évènements » (p.237). C’est ce qui rend possible la méthode de l’engrenage. « J’avais semé comme le Petit Poucet quelques cailloux pour plus tard » écrit-il (p. 221) à propos de « l’Acte unique » dont il énumère (p.227)  les étapes de la stratégie d’engrenage.
       On voit bien ici qu’entre la Commission et les chefs de gouvernement qui, en Conseil, constituent l’exécutif européen, la partie n’est pas égale : les membres désignés de la Commission sont soudés (M. Delors insiste d’ailleurs sur « la collégialité ») et, n’ayant jamais affaire aux gens, mais à leur représentants, elle est très  disponible ; en revanche  les chefs élus des gouvernements sont dispersés et constamment préoccupés des problèmes concrets de leur peuple. Aussi le Président de la Commission se conduit comme un chef de gouvernement (il ne le dit qu’une fois p. 260) qui dispose des services centraux par rapport à des pouvoirs locaux.

                    
*
*     *

       Ce pouvoir unifié joue des différences, voire des divergences, entre les chefs de gouvernement qui constituent l’exécutif européen; mais les comprend- il toujours ? Ainsi, invité par M. Kohl, M. Delors lui présente un projet d’étude et les deux hommes décident d’un Comité Delors ; « la création du comité ne posait pas de problème à Mme Thatcher qui n’avait pas d’objection à faire tant que le comité n’était là que pour étudier » (p.334) Erreur, chère madame ! « Elle ne s’était pas opposée à la création du comité destiné à étudier les modalités de l’Union économique et monétaire, pensant qu’il ne s’agissait là que d’un travail d’étude. En revanche, dès que le rapport du comité Delors fut endossé, au Conseil Européen de Madrid, en juin 1989 (…) alors elle se braqua. Son angoisse allait se nourrir de la chute du Mur de Berlin et de ses craintes devant la probable (…) réunification de l’Allemagne » (p.352). Ainsi la monnaie unique est-elle l’œuvre du Président de la Commission, soutenue par le Chancelier Kohl et son ministre des affaires étrangères « toujours en avance pour l’Europe » (p.332). L’objectif des responsables allemands est-il le même que celui du Président de la Commission ?
      
       Le rapport entre ce que M. Delors appelle « les deux exécutifs – le Conseil des Ministres et la Commission » est donc loin d’être clair. « Il faut bien distinguer, écrit-il  (p. 457), la stratégie d’action de la formule institutionnelle » ; bien que celle-ci soit la seule qui doive son existence à la démocratie, on s’aperçoit au fil des pages que « l’exécutif » unifié, pérenne mais non élu, « la stratégie d’action », s’efforce de dévorer l’autre: la Commission « ne réclamait pas pour autant de nouveaux pouvoirs comme par exemple l’extension de son droit d’initiative aux affaires étrangères et de sécurité. Mais elle s’inquiétait des dérives possibles qui nous éloigneraient de la perspective d’une Europe politique relègueraient inexorablement la méthode communautaire à la seule gestion du marché unique » (p.358).
Or, c’est bien le marché unique qui intéresse les chefs de gouvernement. Mme Thatcher le proclame très clairement : « Elle affirmait que les Etats-Unis ne pouvaient servir de modèle car leur histoire était différente. Certes, admettait-elle, nous pouvons parler d’une seule voix, faire ensemble des choses que chaque nation séparément ferait moins bien. Mais cela ne nécessite pas un pouvoir centralisé à Bruxelles ou des décisions prises par une bureaucratie désignée, mais non élue »  (p.349). Et tandis que M. Delors parle de législation qui favorise le dialogue social « elle a rétorqué (…) que l’économie était à la source de tout » (p.334)
En conséquence, pour faire diminuer le chômage, elle a gardé la liberté de sa politique monétaire et refusé l’euro.
       Les mêmes préoccupations apparaissent, de l’aveu de M. Delors, chez les représentants autrichiens et suédois : « M. Delors revenons à nos affaires et parlons business »  lui disent-ils, narquois (p.414-415). Et il reconnaît que « En 1985, comme plus tard, aucun Etat membre n’est prêt à accepter une relance qui viserait à faire passer au niveau européen les compétences en matière d’emploi, d’éducation, de culture, de santé et de sécurité sociale. Pour justifier cette position les gouvernements invoquent les particularités nationales, l’attachement de leurs concitoyens à leurs droits et à leurs modalités spécifiques » (p. 326). Pourquoi d’ailleurs ont-ils à se justifier si leurs peuples sont satisfaits de ce qu’ils ont, vis-à-vis du Président désigné de la Commission chargée d’exécuter les décisions du Conseils des Ministres ? Il est évident ici que le Président de la Commission prétend leur imposer des préoccupations idéologiques qui sont les siennes et qui ne sont pas partagées par « les chefs » (voir p. 367 sq).

*
*     *
 

       C’est bien sous l’angle idéologique qu’apparaissent ses rapports avec d’autres groupes : « Je me suis attaqué, écrit-il (p. 263), aux chefs d’entreprises (…), j’ai réuni les constructeurs d’automobiles au moment où les difficultés commençaient (…) je pensais à des coopérations qui les auraient fait bénéficier de l’effet de dimension et, d’autre part, je trouvais regrettable de les laisser chacun dans son coin, faire des recherches dans des domaines qui intéressaient tout le monde (…)
En l’espèce ce n’est pas à l’utilisation optimale de l’essence que je pensais, mais à l’éclairage de nuit, ou au système de freinage ». Cette ingérence dans la gestion des entreprises privées témoigne, si ce n’est d’une certaine suffisance, d’un réel mépris de la liberté des autres fondé essentiellement, semble-t-il, sur le pouvoir de disposer des fonds d’aide sociale : « il n’y aura pas de sou s’il n’y a pas, en même temps, un programme renforçant votre coopération et optimisant vos efforts »(p.264) ; car, bien sûr, l’omniscient Président sait comment chaque entreprise doit voir son avenir et optimiser ses efforts. Mais il ne voit pas le coté odieux de ce chantage exercé grâce à un argent qui n’est pas le sien.   
       Cette volonté de puissance peut aller jusqu’au ridicule dans ce qu’il intitule « le dialogue avec les Eglises » : « Mon but était de rassembler un jour toutes les confessions autour d’une table avec la fédérations des non-croyants » (p.265). On saisit ici une manière de pensée de vieux syndicaliste progressiste : les gens n’existent pas en eux-mêmes, ils n’ont d’existence qu’en tant que représentés ou représentables, c'est-à-dire associés dans un groupe sous une étiquette ; d’où l’incompréhension de Mme Thatcher par M. Delors.

       Qu’une telle possibilité d’intervention soit ouverte à la Commission laisse mal augurer de ses rapports avec les régions ; le nouveau mode d’élection ne correspond-il pas d’ailleurs à ses vœux ? Malgré l’affirmation, sûrement sincère (p.254), selon laquelle il n’est pas question de s’ingérer dans les affaires intérieures d’un Etat, au nom du principe de subsidiarité, il est manifeste que la Commission, ou son Président ne résistera pas à la tentation, par exemple, d’user de subvention dans ce cadre-là en rapport avec des affinités idéologiques, par exemple.  Plus généralement, on peut craindre que l’Etat national ne soit bientôt plus pour la Commission que le percepteur de la Commission qui, hors contrôle démocratique, impose ses propres vues politiques. 
      
      Déjà on voit gonfler le volume des dépenses au nom de l’aide aux pays en retard, les fameux « paquets Delors » : « avant l’application du Paquet I, les dépenses relevant de la cohésion économique et sociale s’élevaient à 5milliards d’euros par an. Pendant la période du Paquet I, la moyenne annuelle est passé à 14 milliards d’euros et le Paquet II (1993-2000) portera cette moyenne à 26 milliards d’euros, soit trois fois plus, puis cinq fois plus » (p. 245). Combien de fois plus avec l’entrée des nouveaux pays de l’Europe de l’Est, ruinés par le socialisme soviétique ? et jusqu’où peut s’étendre l’idéologie de la redistribution, qui inspire la politique de M. Delors, sans ruiner définitivement les peuples occidentaux dépourvus, ne l’oublions pas, de ressources naturelles ? C’est évidemment parce qu’il n’a jamais affaire aux peuples, c'est-à-dire aux contribuables qu’il appauvrit, que le Président de la Commission peut raisonner ainsi ; qu’un gouvernement veuille défendre ses nationaux, il est traité de « grognon » (p.426) ou d’ « égoïste » (U.S.A. p.306)

*
*     *


       Au fil de la lecture des « Mémoires », on constate que les gouvernements ont assez bien défendu leur peuple de la boulimie de M. Delors : contrairement à la France, la Norvège a défendu ses pêcheurs et refuse d’entrer dans une Europe qui l’oblige à ouvrir ses zones de pêche aux Espagnols (sans doute protège-t-elle aussi son pétrole of shore de l’autoritarisme de la Commission), l’Autriche obtient une sauvegarde contre le danger de voir acheter ses propriétés par ses voisins    allemands plus riches (les Français contraints à vendre les leurs à cause de la lourdeur de leurs droits de succession n’obtiennent rien de pareils et leurs belles propriétés sont généralement achetées par ceux qui ne sont pas dans l’euro ! et la politique agricole mal conduite aboutit au gel de terres mises en valeur pendant des siècles). Le « non » des Danois au traité de Maastricht aboutit à une renégociation qui leur permet d’échapper à l’euro et aux accords de libre circulation des étrangers, insidieusement glissés dans l’Acte unique (p.371) et repris par les accords de Schengen puis par le traité de Maastricht, selon la méthode de l’engrenage (p.225). En ce qui concerne l’Allemagne, on eût aimé savoir comment ses prises de positions monétaires ont été influencées par les problèmes de sa politique étrangère (réunification mais aussi rapports avec la République Yougoslave) ; pudeur ou ignorance, M. Delors reste discret sur ce point. On sait seulement qu’elle lâche Mme Thatcher (p.224), quant elle obtient ce qu’elle désire sur le plan monétaire, tandis qu’elle négocie les accords de réunification avec les Américains et les Russes : l’Europe de M. Delors sera mise devant le fait accompli … et la facture (p.293)
       Pourquoi la France est-elle si mal défendue ? Ce n’est pas par idéologie que le Président se bat pour l’euro et le traité de Maastricht : à un de ses amis qui le lui reproche, il répond : « imaginez qu’on ait choisi une autre politique et que, dans un premier temps, n’ayant plus de devises pour défendre le franc, il ait fallu puiser dans les stocks d’or de la banque de France, les Français ne me l’auraient jamais pardonné » (p.163). Il était lucide sur la politique socialiste qu’il avait menée.
Une autre citation confirme ce point de vue et montre que le Président Mitterrand partageait sans doute les inquiétudes de Mme Thatcher (p.373), mais il ne voyait pas, semble-t-il, venir la réunification allemande. 

*
*     *


       M. Delors se réfère souvent à la méthode de l’engrenage, explicitement ou implicitement. Il semble lui échapper qu’une telle méthode soit un défi à l’honnêteté intellectuelle et à la démocratie dont il prétend se prévaloir, mais il est vrai d’une manière un peu particulière : ne parle-t-il pas « de renforcer l’engagement démocratique en faisant participer davantage le Parlement européen à l’élaboration des lois » ? Ainsi ce serait à un pouvoir non élu de faire participer les élus à la démocratie et encore, ajoute-t-il prudent, « sans alourdir le processus de décision » ; or nous avons vu ce que cela voulait dire par rapport au Conseil européen ! Les rapports de M. Delors avec les syndicats britanniques constituent un avertissement à méditer : il s’est comporté en l’occurrence, selon son expression, comme un « frère syndicaliste » et non comme le Président de la Commission. Au nom de quoi si ce n’est de ses conceptions idéologiques ? 

                                                                                                                   
       Dans ce contexte peut-on s’étonner de ce que M. Delors appelle « les turbulences de la Communauté » ? « Nous avons payé le déficit de communication, de pédagogie et de débat qui dans bien des Etats membres sévissaient depuis longtemps » : dans une démocratie c’est la moindre des choses, ce que le Président de la bureaucratie européenne ne semble pas soupçonner. De plus cette remarque ne prend pas en compte les désaccords que M. Delors lui-même indique entre sa vision de l’Europe et celle de l’exécutif européen, voire celle des peuples. Pourquoi son point de vue devrait-il prévaloir sur celui des uns et des autres ?  N’ayant jamais affaire aux peuples qu’à travers des statistiques ou les représentants institutionnels qui lui agréent, la bureaucratie ne perçoit pas les intérêts vitaux que ses décisions écrasent ; elle peut donc en toute candeur tuer les uns pour voler généreusement au secours des autres. On ne saurait mieux montrer qu’elle ne peut être un exécutif, quoiqu’en dise M. Delors, et qu’il est dangereux qu’elle confonde son pouvoir d’exécutant avec un pouvoir qui n’est pas, M. Delors le reconnaît, institutionnellement le sien.
Bien évidemment ces « turbulences » sont une conséquence de la méthode de l’engrenage, ce que M. Delors reconnaît tardivement : « je savais les mérites mais aussi les limites de la méthode des pères fondateurs, une sorte de doux despotisme éclairé. Une méthode saint-simonienne qui consacre la compétence et l’indépendance d’esprit comme principe de légitimité, sans toujours s’assurer à l’avance du consentement des peuples (…) Il fallait court-circuiter les résistances à l’intégration, sectorielles et parfois nationales, en organisant l’imbrication des intérêts économiques, et en créant une dynamique d’engrenage » (p.406). Voilà certes qui permet de comprendre, mais non d’excuser l’incroyable ingérence de M. Delors dans l’industrie automobile, tout en remarquant qu’il s’accorde abusivement le monopole de l’indépendance d’esprit ! Mais qu’est-ce donc qu’un « despotisme éclairé » si ce n’est un despotisme dont on partage les finalités idéologiques, d’ailleurs inavouées puisqu’il s’agit de « politique semi clandestine » (p.406). Il y a donc volonté de tromper sur l’objectif parce qu’on se croit « éclairé ». Ce demi mea culpa  est d’autant plus inquiétant  qu’on en tire la leçon suivante : « malgré tout la seule voie possible restait la mise en œuvre de ce nouveau pacte, tel quel et le plus vite possible » (p.405). Il y a vraiment danger à confier ainsi le destin des peuples à des gens qui se croient éclairés et considèrent  qu’il n’y a qu’une voie possible parce qu’il n’en perçoivent pas d’autres ! En cela M. Delors est bien un homme du Xylème siècle, siècle qui a beaucoup donné en ce qui concerne ce type de « légitimité ».
       Lorsqu’elle sort de son devoir de réserve, ce qui n’était pas le cas en France sous la IV aime République, l’administration devient un pouvoir politique redoutable et son chef un souverain d’autant plus absolu qu’il n’est  responsable devant personne. Dans son « Staline », Souvarine, le grand biographe du dictateur, montre comment dans la lutte pour le pouvoir qui oppose le chef de l’armée au chef de l’administration, c’est ce dernier qui gagne : la leçon est à méditer pour les vrais démocrates.  

                                                                      


Suite ...

@Les humanités en ligne@


Valid HTML 4.01!