Il revient donc
à
Descartes d’élaborer une théorie de la connaissance dans
laquelle la physique scientifique se justifie : comme nous l’avons vu
elle est incompatible avec la vision thomiste et
aristotélicienne du monde.
Descartes ne va pas s’embarrasser
dans la réfutation, argument par argument, de l’enseignement de
« l’Ecole », « ce à quoi je ne viendrai jamais
à bout » écrit-il à propos de la
définition de l’homme…et qui vaut pour toute définition.
Homme de guerre, comme tout gentil homme, il use d’une véritable
stratégie : le doute méthodique lui permet de se
débarrasser de toutes les idées reçues, et donc
des idées enseignées, sans mentionner Aristote : le
philosophe grec est battu par prétérition.
C’est ainsi que dans le «
Discours de la méthode » la première partie se
présente comme le procès du savoir de son temps : «
J’ai été nourri aux Lettres dès mon enfance, et
pour ce qu’on me persuadait que, par leur moyen, on pouvait
acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce
qui est utile à la vie, j’avais un extrême désir de
les apprendre. Mais sitôt que j’eus achevé ce cours
d’études au bout duquel on a coutume d’être reçu au
rang des doctes, je changeais entièrement d’opinion » ;
ainsi à peine passé son doctorat, Descartes
s’avère déçu : « Car je me trouvais
embarrassé de tant de doutes et d’erreurs qu’il me semblait
n’avoir fait aucun profit en tâchant de m’instruire sinon que
j’avais découvert de plus en plus mon ignorance. Et
néanmoins j’étais dans l’une des plus
célèbres école de l’Europe où je pensai
qu’il devait y avoir de savants hommes , s’il y en avait en aucun
endroit de la terre » : c’est donc bien la science de son temps,
c'est-à-dire la somme des connaissances qu’il offre, que
Descartes critique car « j’y avais appris tout ce que les autres
y apprenaient » et même ne s’étant pas
contenté des sciences qu’on y enseignait, il avait parcouru des
livres de « sciences plus curieuses », les sciences
occultes, auxquelles il avait pu avoir accès par la
bibliothèque réservée aux professeurs dont son
oncle faisait parti ; « je ne voyais point qu’on m’estimât
inférieur à mes condisciple », ce que nous pouvons
lui accorder ! Ainsi c’est bien le savoir de son temps lui-même
qui est en cause et non ses maîtres ou lui-même.
Il va donc procéder
à l’examen critique des diverses disciplines enseignées,
et il en fait d’abord un éloge mais qui devient quelque peu
grinçant : « la philosophie donne moyen de parler
vraisemblablement de toute chose et se faire admirer des moins
savants (…), la jurisprudence, la médecine et les autres
Sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les
cultivent » ! Que sera-ce quand il va, dans un deuxième
temps, nuancer ses approbations !
« J’estimais fort l’éloquence et j’étais
amoureux de la poésie, mais je pensais que l’une et l’autre
étaient des dons de l’esprit, plutôt que des fruits de
l’étude (…) Je révérais notre théologie et
prétendais autant qu’aucun autre à gagner le ciel, mais
ayant appris comme chose très assurée que le chemin n’en
est pas moins ouvert aux plus ignorants qu’aux plus doctes, et que les
vérités révélées qui y conduisent
sont au dessus de notre intelligence, je n’eusse osé les
soumettre à la faiblesse de mes raisonnements (…) Je ne dirai
rien de la
philosophie, sinon que voyant qu’elle a été
cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu
depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y
trouve encore aucune chose dont on ne dispute et par conséquent
qui ne soit douteuse, je n’avais pas assez de présomption pour
espérer d’y rencontrer mieux que les autres, et que
considérant combien il peut y avoir de diverses opinions
touchant une même matière, qui soient soutenues par des
gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais plus d’une seule qui
soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui
n’était que vraisemblable. Puis pour les autres sciences,
d’autant qu’elles empruntent leurs principes de la philosophie, je
jugeais qu’on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur
des fondements si peu fermes ».
L’énumération des
matières d’enseignement permet de comprendre la critique
cartésienne : il a, comme ses contemporains été
« nourri aux lettres » parce que la science proprement dite
n’existe guère exception faite des mathématiques ; la
physique scientifique en train de se créer n’est pas objet
d’enseignement, la médecine ne repose pas sur la physiologie qui
ne peut exister puisqu’il n’y a pas de chimie ; c’est Harvey,
médecin du roi d’Angleterre et Descartes qui découvrent
en premier la circulation du sang, mais sans chimie comment comprendre
son intérêt ? On peut imaginer la médecine de son
temps à travers les médecins de Molière, et
même dans certains textes de Balzac (voir « La peau de
chagrin ») et certaines considérations de Nietzsche. On
comprend l’exception que Descartes fait dans sa critique de
l’enseignement en faveur des mathématiques : « je me
plaisais surtout aux mathématiques à cause de la
certitude et de l’évidence de leurs raisons » ; on
comprend aussi son regret « pensant qu’elles ne servaient qu’aux
arts mécaniques, je m’étonnais de ce que, leurs
fondements étant si fermes et si solides, on n’avait rien
bâti dessus de plus relevé ». Ce que lui va
bâtir sur ces fondements c’est sa méthode et, en fait sa
théorie de la connaissance.
REMARQUE : à ce point de notre étude il est souhaitable
de lire la première Partie du Discours de la Méthode ;
cette lecture ne présente pas de grande difficulté et
elle permet de se familiariser avec le style de Descartes dont la
langue reste très proche de la nôtre ; la lecture de
l’auteur est nécessaire pour la connaissance de sa pensée
ne soit pas si superficielle qu’elle disparaisse rapidement. On ne
connaît pas vraiment un auteur qu’on n’a pas lu, et on perd ce
qu’on ne connaît pas vraiment. On pourra donc diviser en deux la
lecture de cette séquence concernant le Discours de la
Méthode
Nous n’avons point à
solliciter les textes car il écrit lui-même en commentant
les quatre règles ou « principes » de sa
méthode ( 2ème partie) : « Ces
longues chaînes de raisons toutes simples et faciles, dont les
géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à
leur plus difficiles démonstrations, m’avaient données
occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la
connaissance des hommes s’entre-suivent en même façon
» : les mathématiques, science déductive dans
laquelle les propositions sont tirées, par démonstration,
de propositions précédentes avérées sont
donc, selon Descartes, le modèle de « toutes les choses
qui peuvent tomber » dans la connaissance humaine vraie : «
pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui
ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les
déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si
éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si
cachées qu’on ne découvre ». La notion d’ordre est
donc essentielle : s’il n’y avait pas de lien logique déductif
entre les vérités, on ne pourrait passer ainsi «
par degré » d’une vérité à l’autre,
en commençant « par les plus simples et les plus
aisées à connaître » ; la «
méthode », selon l’étymologie, renvoie au Grec
« chemin » : on ne peut aller d’un point à un autre
sans passer par les étapes intermédiaires. Les
mathématiques servent à Descartes de modèle
au sens que les physiciens donnent aujourd’hui à ce mot : il
s’agit d’un schéma intellectuel transposé d’un domaine
où il a réussi, les mathématiques, dans un autre,
la physique.
Or Descartes ne justifie pas cette
transposition ; elle est pourtant à la base de sa méthode
parce qu’elle est à la base de sa conception du rationnel. C’est
manifeste dans son troisième principe : « conduire par
ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus
simples et les plus aisés à connaître, pour monter
peu à peu comme par degré jusqu’à la
connaissance des plus composés, et supposant même de
l’ordre entre ceux qui ne se précède point les uns les
autres » : ainsi il « suppose » de l’ordre comme il
« imagine » (voir la citation ci-dessus) que toutes les
choses qui peuvent tomber sous la connaissance des s’entre suivent
» de la même façon que les propositions
mathématiques. Son modèle, il l’a précisé
lui-même, est le calcul de la 4e proportionnelle :
si a/b = x/c, il est
aisé
de déterminer x qui a une place dans cet ordre (en appliquant le
théorème affirmant que le produit des extrême est
égal au
produit des moyens)
Le monde rationnel est donc un
monde de vérités qui s’enchaînent si logiquement
qu’elles peuvent être tirées les une des autres par
démonstration. Le vrai problème est donc alors celui des
vérités premières c'est-à-dire celles qui
permettent de tirer par démonstration les vérités
que l’on peut appeler secondes ; il faut qu’elles soient «
données » et donc innées et reconnues vraies par
l’esprit, d’où le rôle de la notion d’évidence dans
la philosophie cartésienne, et c’est en effet à elle que
le premier principe fait appel « ne recevoir jamais aucune chose
pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle
», mais ce principe n’est justifié que dans la 4e partie
du Discours de la méthode.
Dans la 4e partie Descartes
reprend sa démarche à partir du doute qui est mené
rapidement mais systématiquement ; ce n’est plus une critique de
la transmission du savoir comme dans la première partie mais
celle des moyens de la connaissance ; il procède en 3
étapes et quasiment en trois phrases qui récusent 1) la
fiabilité des sens 2) celle de la raison 3) l’existence
même du monde matériel :
« Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois,
je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fut telle qu’ils
nous la font imaginer, et parce qu’il y a des hommes qui se
méprennent en raisonnant même touchant les plus simples
matières de géométrie et y font des paralogismes,
jugeant que j’étais sujet à faillir
autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que
j’avais prises auparavant pour démonstrations, et enfin
considérant que toutes les mêmes pensées que nous
avons étant éveillés nous peuvent venir aussi
quand nous dormons sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie,
je me résolu de feindre que toutes les choses qui
m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non
plus vraies que les illusions de mes songes »
A la suite de cette
exécution que reste-t-il qu’on puisse affirmer avec certitude ?
L’existence même du sujet qui récuse c'est-à-dire
qui pense tout cela :
« Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que
je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait
nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose, et
remarquant que cette vérité : je pense donc je suis,
était si ferme et si assurée que toutes les plus
extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables
de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans
scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais
». Comme on le voit, il s’agit d’une démarche
volontariste, mais si Descartes « résolut de feindre
», il n’en juge pas moins les suppositions des sceptiques
extravagantes ; pourtant leurs arguments, même si on les refusent
sont difficiles, si ce n’est impossibles à réfuter :
c’est donc comme méthode que Descartes adopte leur attitude pour
vérifier s’il n’y a vraiment aucune vérité qui lui
résiste ; il ne faut donc pas confondre le doute de Descartes
avec le scepticisme de Montaigne.
L’affirmation du « je pense
donc je suis » apparaît donc comme la première
vérité découverte par la méthode du doute,
celle-là seule qui résiste au doute ; mais comment aller
plus loin si on veut justifier la connaissance scientifique ? N’est-on
pas, par la démarche elle-même enfermée dans une
totale subjectivité qui interdirait, paradoxalement toute
connaissance ?
Descartes n’est pas trop en peine
pour sortir de cet embarras : « Après cela je
considérai en général ce qui est requis à
une proposition pour être vraie et certaine ; car puisque je
venais d’en trouver une que je savais être telle, je pensais que
je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant
remarquer
Qu’il n’y a rien du tout en ceci, je pense donc je suis, qui m’assure
que je dis la vérité, sinon que je vois très
clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvais
prendre pour règle générale que les choses que
nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies
» …n’était-ce pas déjà ce que supposait la
première règle de la méthode ? et il aggrave
lui-même les critiques qu’on pourra faire de sa démarche
pour trouver n critère certain de vérité lorsqu’il
ajoute : « il y a seulement quelque difficulté à
bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement
»
Quelle déception que cette
démarche ! Une mise en question si radicale pour aboutir
à un critère tellement subjectif ! On comprend que
Descartes l’ait reprise dans « les Méditations
Métaphysiques », pour fonder plus fermement la
connaissance scientifique.
REMARQUE : à ce stade de notre étude nous invitons
à lire deux textes du Discours de la méthode : la
deuxième partie et le début de la quatrième partie
jusqu’à « bien remarquer quelles sont celles que nous
concevons distinctement. »
Pourquoi sauter la 3e partie ? elle est
dévolue à ce que Descartes appelle « une morale par
provision » dont il donne la raison d’être : « afin
que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions pendant que
la raison m’obligerait de l’être en mes jugements » ; on
peut suspendre ses jugements tant qu’on est dans le domaine de la
spéculation pure, mais vivre réclame de prendre des
décisions. Descartes élabore donc une morale «
provisoire »…à laquelle sa morale définitive
ressemblera beaucoup. Cette démarche est très
représentative du réalisme cartésien, mais la 3e
partie n’en constitue pas moins une rupture dans l’exposé de
l’objet essentiel du Discours de la méthode : la recherche d’un
critère du vrai « pour bien conduire sa raison et chercher
la vérité dans les sciences ».
Cette troisième partie
n’offre pas de particulière difficulté de lecture.