LE DOUTE ET LE JE PENSE DANS LES MEDITATIONS
Comme on le voit il y a une grande
différence entre le doute du Discours et celui des
Méditations. Rappelons, comme le fait H. Gouhier, le texte du
Discours : « … je me résolu de feindre que toutes les
choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit
n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais
aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais
ainsi penser que tout était faux, il fallait
nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose, et
remarquant que cette vérité «je pense donc je
suis» était si ferme et si assurée que toutes
les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas
capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir
sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je
cherchais »
Le rythme suivi dans les
Méditations n’est ni si précipité, ni si
allègre ! Le doute s’y présente comme une ascèse
qui manifeste la volonté qui le soutient :
« Mais il ne suffit pas d‘avoir fait ces remarques, il faut
encore que je prenne soin de m’en souvenir, car ces anciennes et
ordinaires opinions me reviennent encore souvent dans la pensée
: le long et familier usage qu’elles ont eu avec moi leur donnant droit
d’occuper mon esprit contre mon gré (…). C’est pourquoi je pense
que je ne ferai pas mal si, prenant de propos
délibéré un sentiment contraire, je me trompe
moi-même et si je feins pour quelque temps que ces opinions sont
entièrement fausses et imaginaires » (1ère
Méditation). Aussi, comme le remarque H. Gouhier, la
2ème Méditation revient-elle avec obstination au
doute, loin d’affirmer le «Je pense» «aussi tôt
après » et Descartes lui-même marque la
nécessité d’ancrer le doute en y consacrant du temps :
«je suivrai derechef la même voie où j’étais
entré hier en m’éloignant de tout ce en quoi je pourrai
imaginer le moindre doute, tout de même que si je
considérai que cela fût absolument faux et je continuerai
toujours dans ce chemin jusqu’à ce que j’ai rencontré
quelque chose de certain ou du moins, si je ne puis autre chose,
jusqu’à ce que j’aie appris certainement qu’il n’y a rien au
monde de certain. » Si l’homme ne peut arriver à aucune
certitude, au moins peut-il le savoir et, ainsi éviter de se
laisser tromper : c’est à juste titre que H. Gouhier
remarque cet aspect du vocabulaire de Descartes : se fier, ne pas se
fier, être ou ne pas être trompé, être ou ne
pas être certain, tout vocabulaire qui concerne la
problématique de l’évidence et qui manifeste la
volonté de connaissance «claire et assurée ».
On notera l’aspect très volontariste de ce doute, marqué
à plusieurs reprises par Descartes lui-même : il s’agit
d’une méthode pour arriver à la vérité, pas
d’un scepticisme à la manière de Montaigne.
Aussi voit-on, dans la
deuxième Méditation, le «Je pense»
émerger dans une conduite très systématique du
doute :
« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses,
je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma
mémoire remplie de mensonges me représente, je pense
n’avoir aucun sens, je crois que le corps, la figure, l’étendue,
le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit.
Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ?
Peut-être rien autre chose sinon qu’il n’y a rien au monde de
certain ».
N’a-t-il rien oublié dans
ce recensement ? « Mais que sais-je s’il n’y a point quelque
autre chose différente de celles que je viens de juger
incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y
a-t-il point quelque Dieu ou quelque autre puissance qui me mette en
l’esprit ces pensées ?
Cela n’est pas nécessaire,
car peut-être que je suis capable de les produire moi-même.
Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose ? »
Ainsi va-t-il être amené à s’examiner lui-même :
« Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps.
J’hésite néanmoins,
car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant
du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? ».
Question qui reste apparemment sans réponse mais qui contient
l’idée d’un moi qui peut être sans corps et donc contient
implicitement l’idée de la séparation de l’âme et
du corps.
« Mais je me suis
persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y
avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, aucun corps ; ne me
suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ?
Tant s’en faut ; j’étais
sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j’ai
pensé quelque chose »
Le rythme a changé : ce n’est plus l’accent lourd de la
recherche mais celui de l’affirmation. Le doute revient mais il est
triomphalement dissipé :
«Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et
très rusé qui emploie toute son industrie à me
tromper toujours.
Il n’y a donc point de doute que je suis s’il me trompe. Eh ! qu il me
trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien
tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après
y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes
choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette
proposition "je suis", "j’existe" est nécessairement vraie
toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon
esprit »
Les expressions de Descartes sont, comme on le voit, parfaitement
appropriées car le problème de la vérité
concerne ce que je «conçois dans mon esprit » : il
s’agit de savoir si mes idées, mes jugements (qui se traduisent
effectivement en propositions) sont conformes à ce qui est, la
réalité.
Remarquons que le
célèbre "Je pense donc Je suis" du Discours ne se
retrouve pas textuellement dans la 2ème Méditation :
c’est qu’il avait été
reproché à Descartes d’avoir ainsi fait usage de ce type
de raisonnement tellement en honneur dans l’enseignement, le
syllogisme, et en outre, de l’avoir mal appliqué puisqu’il
aurait omis une proposition essentielle : « Pour penser il
faut être » ; Descartes a tenu compte de cette
possibilité de lecture qui est erronée, aussi revient-il
avec insistance sur le doute qui inscrit la conclusion dans une
démarche qui n’est pas celle de la logique formelle mais celle
de l’être (ontologie) ; sur ce point nous suivons tout à
fait la manière de lire Descartes que l’on trouve chez un de ses
grands interprètes, Ferdinand Alquié. Il est
évident qu’il est nécessaire de lire ces deux ou trois
pages de la deuxième Méditation et de revenir comme l’a
fait Henri Gouhier aux trois pages apparemment semblables de la
4ème partie du Discours, pour bien saisir la différence
d’attitude de Descartes par rapport à la notion
d’évidence.