LIRE DESCARTES

V


LE  DOUTE  ET  LE  JE  PENSE  DANS  LES  MEDITATIONS


       Comme on le voit il y a une grande différence entre le doute du Discours et celui des Méditations. Rappelons, comme le fait H. Gouhier, le texte du Discours : « … je me résolu de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit  n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose, et remarquant que cette vérité «je pense donc je suis»  était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais »

       Le rythme suivi dans les Méditations n’est ni si précipité, ni si allègre ! Le doute s’y présente comme une ascèse qui manifeste la volonté qui le soutient :
« Mais il ne suffit pas d‘avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne soin de m’en souvenir, car ces anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore souvent dans la pensée : le long et familier usage qu’elles ont eu avec moi leur donnant droit d’occuper mon esprit contre mon gré (…). C’est pourquoi je pense que je ne ferai pas mal si, prenant de propos délibéré un sentiment contraire, je me trompe moi-même et si je feins pour quelque temps que ces opinions sont entièrement fausses et imaginaires » (1ère Méditation). Aussi, comme le remarque H. Gouhier, la 2ème  Méditation revient-elle avec obstination au doute, loin d’affirmer le «Je pense» «aussi tôt après » et Descartes lui-même marque la nécessité d’ancrer le doute en y consacrant du temps : «je suivrai derechef la même voie où j’étais entré hier en m’éloignant de tout ce en quoi je pourrai imaginer le moindre doute, tout de même que si je considérai que cela fût absolument faux et je continuerai toujours dans ce chemin jusqu’à ce que j’ai rencontré quelque chose de certain ou du moins, si je ne puis autre chose, jusqu’à ce que j’aie appris certainement qu’il n’y a rien au monde de certain. » Si l’homme ne peut arriver à aucune certitude, au moins peut-il le savoir et, ainsi éviter de se laisser tromper : c’est à juste titre que  H. Gouhier  remarque cet aspect du vocabulaire de Descartes : se fier, ne pas se fier, être ou ne pas être trompé, être ou ne pas être certain, tout vocabulaire qui concerne la problématique de l’évidence et qui manifeste la volonté de connaissance «claire et assurée ». On notera l’aspect très volontariste de ce doute, marqué à plusieurs reprises par Descartes lui-même : il s’agit d’une méthode pour arriver à la vérité, pas d’un scepticisme à la manière de Montaigne.

       Aussi voit-on, dans la deuxième Méditation, le «Je pense» émerger dans une conduite très systématique du doute :
« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses, je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente, je pense n’avoir aucun sens, je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose sinon qu’il n’y a rien au monde de certain ».
       N’a-t-il rien oublié dans ce recensement ? « Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu ou quelque autre puissance qui me mette en l’esprit ces pensées ?
       Cela n’est pas nécessaire, car peut-être que je suis capable de les produire moi-même.
       Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose ? »
Ainsi va-t-il être amené à s’examiner lui-même :
       « Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps.
       J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? ». Question qui reste apparemment sans réponse mais qui contient l’idée d’un moi qui peut être sans corps et donc contient implicitement l’idée de la séparation de l’âme et du corps.
       « Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, aucun corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ?
       Tant s’en faut ; j’étais sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j’ai pensé quelque chose »
Le rythme a changé : ce n’est plus l’accent lourd de la recherche mais celui de l’affirmation. Le doute revient mais il est triomphalement dissipé :
«Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours.
Il n’y a donc point de doute que je suis s’il me trompe. Eh ! qu il me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition "je suis", "j’existe" est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit »
 Les expressions de Descartes sont, comme on le voit, parfaitement appropriées car le problème de la vérité concerne ce que je «conçois dans mon esprit » : il s’agit de savoir si mes idées, mes jugements (qui se traduisent effectivement en propositions) sont conformes à ce qui est, la réalité.

       Remarquons que le célèbre "Je pense donc Je suis" du Discours ne se retrouve pas textuellement dans la 2ème Méditation : c’est qu’il avait été
reproché à Descartes d’avoir ainsi fait usage de ce type de raisonnement tellement en honneur dans l’enseignement, le syllogisme, et en outre, de l’avoir mal appliqué puisqu’il aurait omis une proposition essentielle :  « Pour penser il faut être » ; Descartes a tenu compte de cette possibilité de lecture qui est erronée, aussi revient-il avec insistance sur le doute qui inscrit la conclusion dans une démarche qui n’est pas celle de la logique formelle mais celle de l’être (ontologie) ; sur ce point nous suivons tout à fait la manière de lire Descartes que l’on trouve chez un de ses grands interprètes, Ferdinand Alquié. Il est évident qu’il est nécessaire de lire ces deux ou trois pages de la deuxième Méditation et de revenir comme l’a fait Henri Gouhier aux trois pages apparemment semblables de la 4ème partie du Discours, pour bien saisir la différence d’attitude de Descartes par rapport à la notion d’évidence.                                                                                                                   
     

______________________________



Suite...

@ Les humanités en ligne @

Valid HTML 4.01!