« Mais je ne connais pas encore assez clairement quel
je suis, moi qui suis certain que je suis » : Descartes cherche
à savoir clairement ce qu’il est ; certes ! .Mais surtout il
cherche à établir qu’il existe quelque chose en dehors du
«je pense» car, à la manière dont il a
conduit sa démarche, on peut s’interroger sur l’existence de
toute autre réalité, puisqu’il les a toutes mises en
doute. Une seule solution possible : examiner le «je pense»
pour voir s’il n’y aurait pas quelque idée dont le «je
pense» ne pourrait pas être l’auteur et, par
conséquent aurait une origine étrangère au
«je pense» ; ainsi sortirait-il de la solitude du «je
pense» .
Parmi ses idées il en distingue de trois sortes :
1) celles qui se présentent comme ayant leur origine extérieurement au «je pense »
2) les idées innées
3) l’idée de Dieu
Les idées de la
première sorte ne résistent pas à l’argument du
rêve ou à celui du malin génie, y compris
d’ailleurs l’idée de mon propre corps : « Je me
considérais premièrement comme ayant un visage, des mains
des bras (…). Maintenant que je suppose qu’il y a un certain
génie qui est extrêmement puissant (…) qui emploie toutes
ses forces (…) à me tromper, puis-je assurer que j’ai la moindre
chose de toutes celles que j’ai dites naguère appartenir
à la nature du corps ? Je m’arrête à y penser avec
attention, je passe et repasse toutes ces choses en mon esprit, et je
n’en rencontre aucune que je puisse dire être en moi
».
Ainsi l’examen des idées que nous nous faisons de notre propre
corps, paradoxalement, révèle une rupture entre le corps
et le «je pense», rupture que la réflexion de
Descartes ne fait qu’accentuer : « mais s’il est vrai que je n’ai
point de corps, il est vrai aussi que je ne puis ni marcher, ni me
nourrir » cependant j’ai l’idée que je marche c’est
pourquoi Descartes dit qu’elles sont «en moi »
et les range dans «les attributs de l’âme »… au moins
temporairement (c’est à la 6ème Méditation qu’il
précise leur véritable statut) ; ainsi un attribut de
l’âme «est de sentir ; mais on ne peut sentir sans le
corps, outre que j’ai pensé sentir autrefois plusieurs choses
pendant le sommeil que j’ai reconnues à mon réveil
n’avoir point en effet senties. Un autre attribut est de penser et je
trouve ici que la pensée est un attribut qui m’appartient, elle
seule ne peut être détachée de moi. Je suis,
j’existe, cela est certain ; mais combien de temps ? Autant de temps
que je pense ; car peut-être même qu’il se pourrait faire
si je cessais totalement de penser, que je cesserai en même temps
tout à fait d’être ». C’est bien en effet le
critère de la mort qui est en usage actuellement en chirurgie
où la question se pose, en certains cas, de la différence
entre la mort et le coma.
Les idées innées
sont celles qui ne prétendent pas représenter des choses
extérieures à moi ; il y a implicitement fait allusion
dans la première Méditation en se référant
aux mathématiques, sciences qui ne se mettent guère en
peine de savoir si les choses dont elles traitent «sont dans la
nature ou si elles n’y sont pas ». Sans qu’il en parle
explicitement dans la deuxième Méditation, il en
introduit l’idée avec le texte dit «du morceau de cire
». Dans la troisième il les désigne clairement
« entre ces idées, les unes me semblent être
nées avec moi, les autres être étrangères et
venir de dehors et les autres être faites et inventées par
moi-même » ; ces dernières, dont nous n’avons pas
parlé, sont dites «factices » ou composites :
elles sont créées par l’imagination à partir de
celles qui «semblent venir de choses
extérieures », comme par exemple l’idée de
centaure. Du point de vue de leur origine, ces idées factices
seraient donc plutôt à rattacher aux premières
Le texte du «morceau de cire
» qui termine la 2ème Méditation se présente
comme un effort pédagogique par rapport à soi-même
: « Mais néanmoins il me semble encore (…) que les choses
corporelles dont les images se forment par la pensée, qui
tombent sous les sens, et que les sens examinent » sont
«plus distinctement connues que cette je ne sais quelle partie de
moi-même qui ne tombe point sous l’imagination (…). Mais je vois
bien ce que c’est : mon esprit est un vagabond qui se plait à
s’égarer et ne saurait encore souffrir qu’on le retienne dans
les justes limites de la vérité. Lâchons lui donc
encore une fois la bride (…) afin que venant à la retirer
doucement et à propos (…) il se laisse après cela plus
facilement régler et conduire ». L’exemple de la cire est
magnifiquement choisi : « Il vient tout fraîchement
d’être tiré de la ruche (…). Mais pendant que je parle on
l’approche du feu (…) », toutes les qualités que mes sens
y percevaient changent. « La même cire demeure-t-elle
après ce changement ? (…) personne n’en doute » : ainsi
cela montre bien que j’ai en moi une idée de l’objet
(idée de substance) identique à travers ses changements,
idée qui ne peut me venir de la perception puisque toutes les
données sensibles ont changé (voyez le texte). Loin que
l’idée de la cire me vienne des perceptions que j’en aie, ces
perceptions n’ont de valeur que par le fait que je peux les rattacher
entre elles grâce à cette idée de substance que
j’ai en moi de manière innée (c’est elle que
j’expérimente en quelque sorte dans le «je pense donc je
suis » : mes pensées sont très diverses mais il y a
en quelque sorte sous leur flux l’unité d’un «je
pense» qui est moi). Dira-t-on que Descartes a choisi un exemple
exceptionnel, très favorable à sa démonstration ?
Sans doute mais la cire était à l’époque un objet
d’usage courant que l’écrivain trouvait sur sa table pour
cacheter ses lettres
!
C’est dans la 3ème
Méditation que Descartes traite de l’idée de Dieu, mais
en cadrant préalablement la question de la nature et de
l’origine des idées :
« Entre mes pensées, quelques unes sont comme les images
des choses (…) Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements dans
lesquels je dois prendre garde soigneusement de ne me point tromper. Or
la principale erreur et la plus ordinaire qui s’y puisse rencontrer,
consiste en ce que je juge que les idées qui sont en moi sont
semblables ou conformes à des choses qui sont hors de moi
» ; mais les idées «si on les considère
seulement en elles-mêmes et qu’on ne les rapporte point à
autre chose, ne peuvent à proprement parler être fausses
» ; ce sont des «modes » ou manières
d’être du moi (exemples : craintes, volontés,
désirs, négations ou affirmations, ils peuvent
être non fondés mais il n’en est pas moins vrai qu’ils
sont).
L’objet de la 3ème
Méditations est bien de chercher l’origine des idées
à fin de voir s’il n’y en aurait pas quelqu’une dont le
«je pense» ne pourrait pas être cause : C'est en
effet le seul moyen de sortir de la solitude du «je pense
». «Mais il se présente encore une autre voie pour
rechercher si, entre les choses dont j’ai en moi les idées, il y
en a quelques unes qui existent hors de moi ». Idées des
choses du monde extérieures, idées factices, idées
innées ne sont pas telles, dans leur réalité, que
je n’aie pu les produire moi-même (je le fais, quand je
rêve, pour les idées des choses extérieures),
«ill ne reste que la seule idée de Dieu dans laquelle il
faut considérer s’il y a quelque chose qui n’ait pu venir de
moi-même », car moi qui suis imparfait comment ai-je pu
produire l’idée d’un être parfait ?
Il voit bien qu’on peut lui
objecter que c’est en niant l’idée de sa propre imperfection
qu’il a formé l’idée d’un être parfait : elle
résulterait d’un processus logique. Mais, comme le remarque
Alquié, Descartes ne se situe pas alors dans un processus
logique (qui se heurterait d’ailleurs à l’hypothèse du
dieu trompeur) ; il se situe dans un processus ontologique : je me sens
imparfait parce que j’ai en moi l’idée d’un être parfait ;
cette idée est mise en moi par Dieu «comme la marque de
l’ouvrier sur son ouvrage » : l’idée de mon imperfection
est seconde par rapport à l’idée de parfait ou
plutôt, elle est la forme que revêt l’idée de
parfait dans le «je pense ». On a pu ricaner d’un tel
argument, mais n’y a-t-il pas quelque chose de semblable dans
l’idée de sublime chez Rousseau et même chez le philosophe
allemand Kant, quand bien même on serait d’accord avec lui pour
penser que l’existence de Dieu ne peut se démontrer ?
Cette manière de raisonner
qui permet de passer de l’essence, c'est-à-dire pour nous de la
définition, à l’existence déconcerte l’homme
moderne : c’est que pour Descartes et ses contemporains l’essence n’est
pas une simple définition : chez Aristote, fondateur à la
fois de la classification en science naturelle et de la logique
formelle, les essences renvoient à la notion d’une
échelle des êtres, c'est-à-dire, en fait à
une hiérarchie. On est donc sur un plan ontologique celui de
l’être, pas celui de la logique formelle.
Certains, les marxistes
généralement, ont prétendu que Descartes n’avait
éprouvé le besoin de prouver l’existence de Dieu que pour
prendre ses précautions vis-à-vis de l’Eglise :
interprétation erronée ; comme l’a montré Martial
Guéroult dans son étude «descartes selon l’ordre
des raisons », la preuve de l’existence de Dieu dans la
3ème Méditation est la clé de voûte de
l’ensemble : elle démontre l’existence d’un être parfait,
donc non trompeur car, écrit Descartes, c’est une marque de
faiblesse ou de méchanceté que de vouloir tromper : ainsi
la démonstration de l’existence de Dieu garantit notre confiance
dans l’évidence. Et nous avons vu que c’était bien la
question non résolue dans le Discours de la Méthode
où l’évidence sert de garantie du vrai avant d’être
elle-même garantie. Mais si Dieu n’est pas trompeur, comment se
fait-il qu’il permette que je me trompe ? Il est dans «l'ordre
des raisons » remarque Guéroult que Descartes traite cette
question de l’erreur dans la 4ème Méditation : de sorte
que Descartes va traiter «du vrai et du faux » avant
d’avoir prouvé que le monde extérieur, dont il a mis
l’existence en doute, existe véritablement. Cette remarque nous
laisse pressentir que la notion de vrai ne correspond pas à ce
qu’on entend usuellement par-là.