II
LE CONTEXTE CULTUREL
Descartes le dit donc
lui-même : le contexte de sa démarche est celui d’un
fondement “ dans les sciences ” ; le grand Alexandre Koyré
éclaire magnifiquement ce contexte et nous ne nous ferons pas
faute de nous en inspirer (cf “ Etudes Galiléennes ” chez
Hermann qui malheureusement ne les a pas rééditées)
Descartes (1596-1650) en
effet est un contemporain de Galilée (1564-1642) ; le
Français et l’Italien découvrent, indépendamment
l’un de l’autre, la loi de la chute des corps qui est la
première loi énoncée en termes
mathématiques c'est-à-dire la première loi de la
physique scientifique. Qu’appelait-on physique au paravent ? Le terme “
physis ” en grec désigne la nature et métaphysique un “
au de là ” de la nature. Dans sa “ physique ” Aristote
décrit les différentes sortes de mouvements : mouvement
régulier des astres, mouvements apparemment
désordonnés des “ sublunaires ” c'est-à-dire de ce
qui se meut sur notre terre. Selon le philosophe grec les sublunaires
connaissent deux types de mouvements : le “ mouvement naturel ” et le “
mouvement violent ”. Par le mouvement naturel un corps “ tend ”
normalement vers son “ lieu naturel ” : c’est ainsi que les corps
lourds tendent vers le bas et les corps légers vers le haut ; de
ces derniers Aristote ne donne guère d’exemples et toujours les
mêmes : la flamme et la fumée. Le mouvement violent est un
mouvement qui écarte, par action extérieure, un corps de
son lieu naturel. Il y a donc a contrario un mouvement intérieur
qui incite un corps à aller vers son lieu naturel : le Moyen Age
dira qu’il “ appète ” son lieu naturel. Cette conception, qui
implique un certain animisme, est incompatible avec le principe
d’inertie (tout corps au repos reste au repos et tout corps en
mouvement garde un mouvement uniforme) implicitement contenu dans la
loi de la chute des corps et dégagé explicitement par
Descartes.
Cette théorie
aristotélicienne du mouvement est satisfaisante pour l’esprit
puisqu’elle correspond à ce que nous voyons. Pourtant les
physiciens qui aiment bien se représenter concrètement
les phénomènes s’interrogent : comment le mouvement
violent passe-t-il de l’arc à la flèche, de la fronde
à la pierre ? Si le monde sublunaire est plein et fermé
comme le dit Aristote, on comprend qu’il se referme en arrière
de la flèche et la pousse ainsi, mais pourquoi cette force
s’épuise-t-elle ? Kepler ira jusqu’à affirmer que le
boulet de canon ne retombe jamais, s’il est lancé d’une certaine
manière.
Examinons la loi de la
chute des corps énoncée par Galilée :
La distance parcourue par
le corps en mètres que nous appelons x est donnée par la
formule mathématique :
x = (1/2)*g*(t-t0)2
où g est
l'accélération (9,81 métres/seconde par seconde)
qui est constante ;
t-t0 est le temps
écoulé en secondes depuis le début de la chute qui
se produit au temps t0.
Ce n’est plus du tout la
même physique ! Aristote “ expliquait ” le mouvement naturel par
la tendance de tout corps à aller vers son “ lieu naturel ”.
Galilée n’explique rien : il mesure et il fournit une
équation qui permet de connaître la distance (x) parcourue
par un corps à un moment donné (t) de la chute, quand on
connaît le moment (t0) du début de la chute. Dans la
physique galiléenne, par rapport à
l’aristotélisme, il y a inversion dans la considération
du mouvement : ce n’est plus le “ but ” qui compte comme dans le monde
aristotélicien mais le point de départ ; Galilée,
puis Descartes, avaient d’abord pensé que
l’accélération, connue depuis l’Antiquité,
était fonction de l’espace parcouru, remarque A. Koyré,
l’un et l’autre seront amenés à rectifier et
établir la loi en fonction du temps ainsi la nouvelle physique,
la physique scientifique, intègre le temps infini mais dont on
prend des mesures et elle se déroule dans un espace infini ; or,
dans un tel espace la notion de “ lieu naturel ” n’a pas de sens, ni
celles de “ bas ” et de “ haut ” ; on dit que tous les lieux se valent
(l'espace est dit homogène) toutes les directions se valent
(l’espace est dit isotrope) : Il s’agit de l’espace
géométrique. La physique naissante, fait observer
Alexandre Koyré, fait exploser la représentation grecque
de l’Univers, ce Cosmos fermé dont la Terre est le Centre.
Déjà Copernic (1473-1543) soupçonnait
l’héliocentrisme : Dieu, écrivait-il, n’a pu mettre au
centre de l’univers que l’astre le plus beau, le Soleil. Il reviendra
à Galilée de démontrer le mouvement de la terre
autour du soleil.
*
* *
On sait que l’Eglise a
condamné Galilée pour ses affirmations scientifiques,
mais on rappelle moins qu’elle a encouragé Copernic à
publier son hypothèse. Est-ce parce que Copernic était
évêque ? Peu vraisemblable ! Mais il est plus
vraisemblable que les autorités instruites de l’époque
ont mis du temps à saisir quel bouleversement allait causer
cette mise en question de la vision aristotélicienne du monde.
Certes Aristote (3ème siècle avant J.C.) est un
philosophe païen, mais sa représentation du monde, son
œuvre philosophique ont ébloui les Lettrés et saint
Thomas (1225-1274) réussit à en faire une synthèse
compatible avec la
Révélation
chrétienne : le thomisme est un aristotélisme
christianisé que les milieux cultivés vont adopter et
enseigner dans l’ensemble de l’Europe, et vulgariser dans les
prônes : ce qu’on enseigne comme “ morale naturelle et
chrétienne ” ressemble beaucoup à la morale d’Aristote.
Il a sans doute fallu un certain temps aux autorités pour
réaliser quelle secousse énorme la remise en cause du
cosmos christianisé par Thomas d’Aquin allait faire subir
à la chrétienté. D’où le retournement
d’attitude de la papauté entre les encouragements donnés
à Copernic et la condamnation au bûcher de Giordano Bruno,
en l’an 1600, pour avoir affirmé que l’espace est infini.
Galilée
échappe au bûcher mais doit abjurer l’affirmation que la
terre tourne, il est assigné à résidence et
privé des moyens de poursuivre ses travaux. On comprend donc la
prudence de Descartes reconnaissant conserver par de vers lui “ un
traité que quelques considérations (l’) empêchent
de publier ” (Discours 5ème partie), il ne publie donc que trois
traités scientifiques : la géométrie (il est
l’inventeur de la géométrie analytique), l’optique dont
il est le fondateur et les “ météores ”, écrits
précédés du “ Discours de la méthode ”
où il expose le nouvel esprit de la physique et s’efforce de le
justifier. Le Discours de la Méthode date de1636 et la
condamnation de Galilée de 1633.
*
* *
Qu’est-ce qui conduit
à utiliser les mathématiques dans l’étude de la
physique ? Plusieurs facteurs y concourent vraisemblablement : les
difficultés théoriques à intégrer
rationnellement la technique du jet dans la théorie
aristotélicienne du mouvement, un attrait pour la valorisation
mathématique que l’on trouve chez Platon (par exemple dans
l’allégorie de la Caverne) et qui lui vient des Pythagoriciens
et les progrès de la science mathématique elle-même
dont Descartes contribue à formaliser l’écriture. La
grande innovation des physiciens sera l’introduction de la mesure : sur
ce point l’histoire nous montre un grand vide entre Archimède
(3ème siècle avant J.C.) et le 16ème
siècle. Qu’un phénomène physique doive prendre une
forme mathématique, les physiciens ne l’ont jamais
justifié ; c’est seulement un présupposé qui a
été validé par la découverte de lois. Parce
que nous y sommes habitués, nous n’exigeons pas de
justification. Or c’est à cette question que répond
Descartes.
Sa réponse sera
contestée par les uns, encouragée par les autres,
même dans les milieux ecclésiastiques qui sont, pendant
des siècles, ceux qui transmettent la culture. Et l’on peut
comprendre les deux attitudes : le thomisme est la vision du monde de
la chrétienté médiévale et qui en fait une
“ société acceptée ” comme le dit Jules Monnerot
dans “ Sociologie de la Révolution ” (fayard éditeur,
première partie chapitre 12) ; l’ordre, écrit-il, y est “
contaminé de divin. Il est inhérent à cet ordre
que chacun des éléments de cet ordre ait une place, sa
place, car tout être tient de cette parenté avec le sommet
une valeur irremplaçable ” ; cet ordre du monde a son sens hors
du monde. “ La vie sur terre a un rôle limité, un segment
de courbe insignifiant dans une trajectoire que des regards mortels ne
peuvent suivre qu’un instant ” (ibidem p. 89).
Mais si l’espace est
infini la vision des choses change et aussi leur valeur. Au centre de
l’univers, la terre apparaissait comme le séjour de l’être
le plus important, celui qui semble bien avoir été au
centre de la création divine puisque, d’après la
Genèse, Dieu crée le monde et tous ses
éléments et le sixième jour il crée l’homme
qui l’habitera ; en somme il crée l’habitation pour l’habitant.
Le géocentrisme grec s’allie aisément à
l’anthropocentrisme chrétien. Mais si la terre est une
planète comme d’autres qui tournent autour du soleil, la
question de la Rédemption d’autres hommes sur d’autres
planètes se pose : ces hommes ont-ils été
abandonnés ou la Rédemption s’est-elle faite de
planète en planète ?
Parmi les
autorités religieuses certaines devaient normalement condamner
ce qui, somme toute n’est qu’une théorie, d’ailleurs en
contradiction avec notre perception : nous ne sentons pas la terre
tourner mais nous voyons bien le soleil se lever à l’Est et se
coucher à l’Ouest. Mais d’autres esprits cultivés ne
pouvaient pas être insensibles à ce mouvement qui
traversait l’Europe et y fondait “ la science nouvelle ” ; qu’on en
juge :
Copernic 1473-1543
Polonais émet l'hypothèse de l’héliocentrisme
Tycho Brahé
1546-1601 Danois effectue les relevés astronomiques qui
serviront à Kepler
Giordano Bruno 1548-1600
Italien affirme que l’espace est infini, et se fait condamner au
bûcher
Galilée 1564-1642
Italien confirme scientifiquement l’héliocentrisme et
établit la loi de la chute des corps, 1ère loi de la
physique scientifique
Kepler 1571-1630 Allemand
formule les trois premières lois mathématiques du
mouvement des planètes;
Descartes 1596-1650
Français fonde l’optique et la géométrie analytique
Torricelli 1608-1647
Italien réalise des observations sur les fontaines qui
contredisent la théorie de “ l’horreur du vide ”
prêtée à la Nature ;
Pascal 1623-1662
Français étudie la pression atmosphérique
Ce que nous voyons ici
c’est l’installation des mathématiques dans la physique qui
devient ainsi une science, et avec elle l’explosion du Cosmos grec
auquel saint Thomas a rallié le monde chrétien dans une
magnifique synthèse, “ la Somme théologique ”. Certains
à l’intérieur même de l’Eglise comprennent qu’une
nouvelle vision du monde devient nécessaire et c’est ainsi que
Descartes va être encouragé dès 1627 par le
Cardinal de Bérulle et que son correspondant
privilégié à Paris sera le Père Mersenne.
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