LIRE   DESCARTES

I

INTRODUCTION : SUR UN CONTRE SENS POSSIBLE

       
Nous avons dit incidemment, en traitant de Platon, que le problème de la connaissance vraie avait été résolu de manière assez semblable chez Descartes et chez Platon. Il y a pourtant entre eux une différence considérable quant au contexte qui sert de point de départ à leur réflexion : Platon s’inscrit dans le cadre d’une polémique qui oppose Socrate et les Sophistes sur la question des valeurs ; Descartes s’inscrit dans le cadre du fondement de la science physique par Galilée : il va fournir le contexte philosophique qui servira à la science jusqu’au 19ème siècle et sans doute aussi à la philosophie des Lumières.

       Le philosophe français (1596-1650) est bien connu par cette méthode radicale qui consiste à mettre systématiquement en doute  toutes ses idées. En revanche les interprétations  de ce doute méthodique (l’expression est de Descartes) sont souvent erronées : d’aucuns prétendent que c’est ce que chacun doit « entreprendre sérieusement une fois en (sa) vie » (1ère Méditation) pour se défaire des préjugés reçus de son éducation. Or Descartes dit expressément le contraire : « La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues auparavant en sa créance n’est pas un exemple que chacun doive suivre » (Discours de la Méthode, 2ème partie) et même, ajoute-t-il « le monde n’est quasi composé  que de deux sortes d’esprits auxquels il ne convient aucunement ». Il insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur cette idée : « mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison » (ibidem 1ère partie). « Il est vrai que nous ne voyons pas qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon et d’en rendre les rues plus belles (…) C’est pourquoi je ne saurai aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n’étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent toujours de faire, en idée, quelque nouvelle réformation » (2ème partie du Discours).

       On ne peut donc prétendre que nos révolutionnaires se réclament à bon droit d’un précepte cartésien d’autant que Descartes, dès le Discours de la Méthode, prend la précaution de distinguer la sphère privée de la sphère publique : commentant lui-même sa propre démarche de la table rase, il constate « bien que je remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n’étaient point toute fois sans remède ni comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés et leurs chutes ne peuvent être que très rudes ». Ce n’est pas le lecteur de Taine qui dira le contraire !

       Alors de quoi s’agit-il dans la démarche du doute méthodique ? Descartes le dit clairement au début de la première Méditation : « il me fallait sérieusement une fois dans ma vie me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusqu’alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ». La démarche vise donc à établir un nouveau fondement à la pensée scientifique.



REMARQUES

1 -      Traitant ici de la philosophie de la connaissance nous nous réfèrerons essentiellement à deux œuvres de Descartes, où l’on voit notre philosophe prenant conscience des insuffisances de la première,  le « Discours de la Méthode », s’efforcer de les corriger dans « Les Méditations Métaphysiques ». La plus connue des deux est le « Discours de la méthode » publié en 1637 ; pas de problème de traduction : elle est écrite en français, ce qui est une première en philosophie, les études se faisaient alors en latin dans toute l’Europe, aussi le sens des mots en langue « vulgaire » chez les philosophes du 17 et 18èmes siècles est-il toujours proche de l’étymologie. Nous nous servirons essentiellement des première, deuxième et quatrième parties du « Discours » qui traitent de la connaissance.

       La démarche du « Discours » est reprise et approfondie dans les « Méditations » (1641). La comparaison entre les deux textes est éclairante, nous passerons donc dans notre étude de l’un à l’autre. Le « Discours de la Méthode » ne se présentait que comme une préface à l’édition de trois traités scientifiques : la Dioptrique, les Météores et la Géométrie ; cette préface avait pour but de justifier la méthode scientifique de Descartes.
   
       Dans l’édition de poche 10/18 on trouve les deux textes c’est pourquoi nous la recommandons, ils étaient également réunis dans l’ancienne édition populaire « les classiques Garnier ». Evidemment il y a des éditions plus chiques ! et plus complètes bien sûr : si vous les avez tant mieux pour vous ; mais les éditions populaires qui sont meilleur marché sont de bons instruments de travail : vous pouvez vous y permettre quelques notations au crayon ; évitez les notations à l’encre qui sont ineffaçables : permettez vous d’effacer ce que vous regretterez peut-être d’avoir écrit dans un premier mouvement. Par contre si il y a à la fin du livre une ou deux pages blanches vous aurez intérêt à les utiliser pour signaler telle définition ou tel textes importants. C’est vrai pour tout ouvrage d’étude.


2 -      Notre référence à Taine comme illustration la plus parfaite de la remarque de Descartes sur les dégâts que peut causer une réforme publique radicale concerne « Les origines de la France contemporaine », livre qui décrit une Révolution Française non mythique et son aspect sociologique. La dernière édition à notre connaissance se trouve dans la très belle collection « Bouquins » de Robert Laffont qui a produit –et produit encore ?- des ouvrages d’une grande importance  tant du point de leur intérêt que de leur volume (nombre de pages) à des prix vraiment accessibles. 

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