Dans une étude sur Descartes, le professeur Gouhier remarque que
l’auteur du Discours de la Méthode est un homme content. Et il
n’a pas de peine à le prouver.
Pourquoi un homme si content
a-t-il repris si souvent un chemin qui semblait rectiligne : «
Règles pour la direction de l’Esprit » (ouvrage
écrit en latin, inachevé), le Discours de la
Méthode, les Méditations Métaphysiques, les
Principes, sans compter une abondante correspondance et des «
réponses aux objections » plus ou moins
sollicitées par l’entremise du Père Mersenne, son
correspondant attitré en France (Descartes a beaucoup
vécu en Hollande) grâce auquel il lui est possible de ne
pas donner son adresse et de déménager souvent (il n’aime
pas être dérangé et visité comme aujourd’hui
le sont nos monuments !) ?
Réflexions faites sur le
Discours il n’y a peut-être pas lieu d’être si content,
comme nous venons de l’entrevoir. Mais poussons plus loin. La
méthode exposée dans le Discours est calquée sur
celle des mathématiques « à cause de la certitude
et de l’évidence de leurs raisons » : c’est faire bien
confiance à la raison alors que Descartes remarquera dans
la 4e partie « qu’il y a des hommes qui se méprennent en
raisonnant même touchant les plus simples matières de la
géométrie et y font des paralogismes » ce qui lui
sert d’argument pour mettre en question la raison elle-même.
Comment dans ces conditions peut-il admettre de faire confiance
à l’évidence qui est son critère de
vérité? Certes, justifiée à posteriori par
l’existence de Dieu, cette confiance n’en est pas moins implicitement
à la base du premier principe de sa méthode. Descartes
reprend donc le problème de la connaissance dans « les
Méditations », dans une démarche apparemment
semblable et pourtant assez différente. Déjà le
doute n’y est plus le même dans son esprit : le philosophe
abandonne la critique de l’enseignement, tellement
développé dans la 1ère partie du Discours ; en
revanche, « parce que la ruine des fondements
entraîne nécessairement avec soi le reste de
l’édifice », il développe longuement, dans la
1ère Méditation, les trois arguments
expédiés en une phrase dans la 4ème partie du
Discours : ces arguments concernent en effet uniquement les moyens
c'est-à-dire les fondements de notre connaissance. Il
procède ainsi :
1er argument : les sens ne sont pas fiables et nous avons
peut-être tort de croire que les choses sont comme ils nous les
présentent et de considérer que la perception nous
donne une copie conforme aux objets qu’elle nous fait découvrir.
Argument qui, nous l’avons vu à propos de Platon, n’est pas
nouveau : Descartes l’expédie rapidement en
réitérant ce principe de précaution
nécessaire pour qui veut « établir quelque
chose de ferme et constant dans les sciences » : « il est
de la prudence de ne se fier jamais entièrement à
ceux qui nous ont une fois trompés »
2ème argument, il n’est pas neuf non plus puisqu’il est
attaché au nom de Pyrrhon, philosophe grec du 3ème
siècle avant J.C. qui suivit Alexandre en Asie : tout ce que je
perçois n’a peut-être aucune réalité et
n’est peut-être que rêve ou hallucination. Descartes le
présente avec une force extraordinaire : « Mais
peut-être qu’encore que les sens nous trompent quelques fois (…)
il s’en rencontre néanmoins beaucoup d’autres desquelles on ne
peut pas raisonnablement douter(…) par exemple que je suis ici assis
auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier
entre les mains (…). Et comment est-ce que je pourrais nier que ces
mains et que ce corps soient à moi, si ce n’est peut-être
que je me compare à certains insensés (…) Toutefois j’ai
ici à considérer que je suis homme, et par
conséquent que j’ai coutume de dormir et de me
représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois
de moins vraisemblables que ces insensés lorsqu’ils veillent.
Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que
j’étais habillé, que j’étais auprès du feu,
quoique je fusse tout nu dedans mon lit ! Il me semble bien à
présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde
ce papier, que cette tête que je branle n’est point assoupie (…)
Mais en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent
été trompé en dormant de semblables illusions, et
en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement
qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse
distinguer la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout
étonné, et que mon étonnement est tel qu’il est
presque capable de me persuader que je dors »
3ème argument : l’hypothèse du « dieu trompeur
» ou du « malin génie » qui sert à
faire tomber dans le champ du doute les mathématiques
elles-mêmes, ces sciences « qui ne traitent que de choses
fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup
en peine si elles sont dans la nature ou si elles n’y sont pas. (…)
Toutefois il y a longtemps que j’ai dans mon esprit qu’il y a une
certaine opinion qu’il y a un Dieu qui peut tout et par qui j’ai
été fait et créé tel que je suis. Or que
sais-je s’il n’a point fait (…) que je me trompe aussi toutes les fois
que je fais l’addition de deux et de trois, ou que je nombre les
côtés d’un carré ou que je juge de quelque chose
encore plus facile, si l’on se peut rien imaginer de plus facile que
cela ? » Pour ne pas choquer le croyant par cette
hypothèse il propose de lui substituer celle d’un «
mauvais génie ».
Nous sommes bien loin ici de cette naïve confiance dans
l’évidence qui marquait le Discours de la Méthode : c’est
la première fois dans l’histoire de la philosophie que la
question de notre confiance dans la raison est posée ; en cela
la démarche de Descartes n’a cessé d’être
féconde. Ce problème qu’il s’efforce de résoudre
deviendra essentiel dans la théorie de la connaissance et sera
repris aux 19ème et 20ème siècles
REMARQUE : il serait bon à ce point de notre étude de
lire (et relire !) la première Méditation
métaphysique pour bien s’en imprégner. Le style de
Descartes a cette précision qui est une des grandes
caractéristiques de la langue française ; sa langue n’a
pas vieilli et passera sûrement moins vite que la langue-kleenex
en usage aujourd’hui dans les « news » et dont voici
un échantillon : « nous devions passer avec les stars
académiciens sur un prime mais notre succès a
agacé la produc et ils nous ont zappés » (Gala 7 XII 2003). Pas
besoin d’un Champollion pour lire Descartes, mais il faut une bonne
maîtrise du français et donc de la grammaire, ce que vous
donne, bien sûr, l’école gratuite et obligatoire de la
République comme elle l’a toujours fait.
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