Sujet : La lâcheté : vice pitoyable ou sagesse
suprême ?
On s’efforce d’inculquer aux
enfants le respect du courage en leur narrant des histoires de
héros pour susciter leur admiration, et l’enfant admire… ce qui
ne l’empêche pas, le cas échéant, d’échapper
par de lâches mensonges aux punitions qu’il sait mériter.
Plus tard l’adulte prend aisément conscience des
facilités que la lâcheté peut procurer à son
existence et en outre il se trouve souvent sollicité par la
tentation de l’opportunisme, car la lâcheté
présente à la fois pour lui l’avantage d’être
facile et, pense-t-il, utile. Aussi, au lieu de céder à
la tentation jour après jour, peut-il sembler souhaitable de
poser nettement le problème et de se demander si la
lâcheté, loin d’être un vice pitoyable, comme on le
dit, ne serait pas une suprême sagesse et ne devrait donc pas
être érigée en ligne habituelle de conduite.
La question peut sembler
paradoxale. Mais n’arrive-t-il pas, bien souvent, d’admirer de ces gens
étonnamment conciliants, ne tenant tête à personne,
évitant prudemment tout arbitrage dans les conflits et courbant
prestement l’échine comme pour donner moindre prise lorsque
c’est à eux que la bourrasque semble s’intéresser. Or
souvent on remarque, avec amertume parfois, que de tels individus
semblent bien avoir raison : toute chose passant avec le temps, c’est
avec raison qu’ils ont évité de se mettre dans des
situations pénibles ou désagréables. Ainsi le
lâche peut-il faire figure de sage et l’opportunisme de
philosophie : à coté de celui qui s’engage dans les
conflits et qui porte parfois même physiquement la marque d’une
certaine crispation ou les stigmates de l’inquiétude, celui “
qui évite ” parait faire preuve de la
sérénité du sage stoïcien, ou, s’il est
triste ou abattu, de la soumission et de l’humilité
chrétiennes.
Effectivement la
lâcheté a pour avantage d’éviter (ou de diminuer)
les tensions dans l’immédiat ; un lâche est souvent celui
qui, le moment venu, ne se sent pas psychologiquement la force de faire
face à une situation conflictuelle d’où, chez lui, ce que
les psychanalystes appellent une conduite d’évitement. On le
voit très bien dans le Chrysale des “ Femmes savantes ” de
Molière : le pitoyable époux de Philaminte se montre
plein d’énergie pour défendre sa fille, sa servante et
même son train de maison quand sa femme n’est pas là. Il
arrive même à faire une colère à sa fille et
presque même à sa femme mais, là, il semble pris de
panique dès qu’il envisage la portée de son audace et
détourne prestement sa colère vers un autre objet : “
c’est à vous que je parle ma sœur ! ”. En fait Chrysale a peur,
cas extraordinaire pour un mari du théâtre de
Molière : il y a effectivement quelque chose de très
irrationnel dans cette peur étant donnée la
dépendance légale dans laquelle les femmes,
à l’époque, étaient tenues à l’égard
de leur mari. Philaminte n’apparaît pas comme un personnage qui
subit cette dépendance ; ici les rapports logiques sont
inversés ; c’est Chrysale qui a peur et, arrivé au
paroxysme de la colère il est comme épuisé
subitement et s’effondre comme s’il avait conscience de son “ vide ” de
force devant la puissante personnalité de sa femme. C’est peu de
dire que Chrysale cherche à avoir la paix si on ne comprend pas
que sa paix consiste essentiellement à se soustraire à
une situation de tension qu’il se sent incapable de
soutenir.
Bien sûr on peut être
lâche uniquement pour “ avoir la paix ”, sans que soient mises en
jeu des tensions aussi fortes ; pourtant il n’y a là qu’une
différence de degré puisqu’il s’agit toujours d’abdiquer,
de renoncer à défendre ce à quoi l’on tient et
donc il y a aussi faiblesse, manque d’énergie pour s’affirmer
légitimement. Cela apparaît tout particulièrement
dans les cas fréquents de lâcheté où un
individu, par peur de se montrer original, suit une attitude collective
qu’il désapprouve. Cette peur d’adopter une attitude
isolée peut conduire à la cruauté, même des
individus qui ne sont pourtant pas méchants ; ainsi dans une
société, se moque-t-on de quelqu’un, il n’est pas rare de
voir surenchérir simplement par crainte de ne pas faire comme
les autres :à tout le moins cela correspond à ce que
Pareto appelle “ le besoin d’uniformité ” ; au pire on trouve,
en s’associant à une moquerie, même cruelle, le confort de
la solidarité avec un groupe dont on est trop heureux de
voir mobiliser l’agressivité aux dépens d’un autre que
soi-même .
La lâcheté
apparaît aussi souvent comme un manque de réflexion ou
d’imagination : si nous savions imaginer vraiment le tort que nous
pouvons faire à quelqu’un simplement pour nous être
associés, peut-être par notre seul silence, à des
moqueries, des calomnies ou des médisances, sans doute
comprendrions-nous que nous ne pouvions nous en tenir à une
telle attitude : la lâcheté est souvent une solution de
paresse, ou de pauvreté d’imagination ou même d’esprit. Et
il semble bien que Platon ait raison : nous acceptons le mal parce que
nous ne pensons pas sérieusement : le mal en l’occurrence nous
apparaîtrait comme une réelle misère si nous
pensions réellement ce qui est bien. Mais l’ignorance (ou
défaut de réflexion sérieuse) n’est pas une excuse
à la lâcheté car elle en est bien souvent la forme
: on ne veut pas savoir car il faudrait agir. Sophocle nous le montre
déjà dès la première scène de son
Antigone : Ismène ne sait pas et quand elle apprend la
situation, elle fait à sa sœur une réponse que nous
entendons souvent : “ Ah ! Si les choses en sont déjà
là ! ” ; bref, je ne sais pas et quand je sais je juge qu’il est
trop tard pour agir…
*
* *
Nous avons dans ce qui
précède essayé une justification de la
lâcheté en montrant les avantages qu’y trouve le
lâche ; or contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, on
aboutit moins ainsi à une apologie de la lâcheté
qu’à montrer qu’elle est une attitude pitoyable car le
comportement de l’homme qui, par peur, abdique ce à quoi il
tient le plus est essentiellement digne de pitié. En
fait le lâche nous apparaît comme un être qui n’a pas
la force morale voulue pour défendre ses opinions et vivre
conformément à ses valeurs. C’est l’être qui se
trouve devant le déchirement de mal agir en pensant bien et de
vouloir le bien en pensée mais de faire le mal en
réalité et d’en avoir conscience ; ainsi cette faiblesse
lui rappelle à tout moment qu’il craint pour lui-même ;
aussi chacune de ses lâchetés le rend-elle plus
timoré. Plus que tout autre, il est en mesure d’apprécier
et d’envier celui qui a la force d’affirmer ses opinions et ne craint
pas de les faire respecter. Le lâche, qui paie d’humiliations
dissimulées sa place dans la société, sait mieux
que tout autre qu’un homme capable d’affronter l’opinion publique et de
s’affirmer en dépit d’elle est seul capable d’être
véritablement libre. C’est cette opposition de deux types de
caractère que Nietzsche décrit si fermement dans la
deuxième dissertation (§2) de “ la généalogie
de la morale ”.
On
voit bien que la lâcheté ne saurait être sagesse
suprême, c'est-à-dire un idéal d’existence. En
effet, le Sage, selon les Anciens, est celui qui a adopté une
attitude susceptible de lui procurer un bonheur inaltérable, or
la lâcheté, par les avantages qu’elle apporte peut donner
des satisfactions passagères, mais elle est incapable d’assurer
un bonheur durable. En effet cette tendance à faire des
concessions en dépit de nos idées pour obtenir soit un
avantage matériel, soit un certain sentiment de
sécurité, soit même pour “avoirr la paix ”,
une telle attitude, quand elle est habituelle, nous fait
considérer comme des enfants auxquels il suffit de donner un
hochet ou une gifle pour les faire taire. Il en résulte que,
dans les rapports sociaux, le lâche n’est pas respecté,
c'est-à-dire que l’on se soucie peu de son opinion ou de ses
droits véritables qui sont moins pris en considération
que ceux de l’homme courageux. En dehors du respect, voire de la
sympathie qu’inspire celui qui ose affirmer sa personnalité et
nonobstant le léger mépris avec lequel on
considère un lâche, on hésite plus à
contrarier un homme courageux qu’un peureux ; et si l’on doit favoriser
l’un aux dépens de l’autre, c’est sans hésitation, par
lâcheté peut-être, qu’on se résout en faveur
du courageux au détriment du lâche, du fort aux
dépens du faible. Ainsi la lâcheté qui
reçoit parfois un assez bon salaire dans l’immédiat,
apparaît-elle sur le long terme comme un mauvais calcul : on
gagne en fait plus de sécurité à se montrer fort
qu’à se montrer faible.
La conception des rapports
sociaux que nous exposons ici est sans doute quelque peu
influencée par les théories darwiniennes (et
l’idée d’une lutte pour la vie). On peut pourtant remarquer dans
Le Banquet de Platon une conception assez semblable : Alcibiade raconte
comment, l’armée grecque battant en retraite, Socrate
exécutait l’ordre avec, non pas l’air de fuir mais de vouloir
pourfendre qui se serait attaqué à lui ; or, remarque
Alcibiade il est rare qu’on attaque des individus manifestant nettement
une telle résolution. On le comprend aisément puisqu’il
en est tant d’autres qu’on peut attaquer à moindre risque !
Prôner le courage contre la
lâcheté pour les avantages sociaux qu’il procure n’est-ce
pas risquer d’en minimiser la valeur morale ? N’est-ce pas
surtout admettre qu’en certains cas, si le prix du courage est trop
élevé, mieux vaut la lâcheté ? Ainsi, en
période de guerre, le déserteur qui préfère
protéger sa vie plutôt que la mettre en danger pour
sa patrie n’est-il pas un sage ? En effet la vie n’est-elle pas le bien
suprême, de sorte qu’on peut prôner le courage jusque, mais
hormis, le cas où il met la vie en danger ? On peut toujours
répondre que celui, homme ou nation, qui ne se montre pas
décidé à se défendre jusqu’à la
dernière limite est plus susceptible que tout autre d’être
attaqué, ou bien encore que l’activité militaire, en cas
de guerre n’est qu’une des formes humanisées de la
défense du territoire et de la progéniture, qui est
normale dans toute espèce animale (au moins chez les
vertébrés) ; dans ce dernier cas un individu absolument
sans famille ne se trouverait-il pas dispensé de cette
activité ? Mais on peut faire remarquer qu’un tel individu
bénéficiant des avantages que lui procure sa patrie
contracte ainsi l’obligation d’en défendre la liberté. En
fait, pour ce qui concerne notre sujet de réflexion, il
apparaîtrait au moins dans une telle discussion que le courage
n’est pas une fin en soi mais une attitude au service d’une fin
reconnue comme ayant assez de valeur pour légitimer certains
sacrifices ; a contrario la lâcheté apparaît en
l’occurrence comme la préférence de soi à toute
valeur, le manque d’amour pour toute fin autre que
soi-même. Lorsqu’on voit, près du Chemin des Dames,
les nombreux cimetières aux milliers de croix, on ne peut
s’empêcher de penser que, s’il n’y a rien après la mort,
l’anéantissement de millions de vie est une sinistre folie : cet
héroïsme n’a pu être que le fruit d’un amour assez
extraordinaire de la patrie et de la liberté pour obtenir de
tous ces hommes d’avoir donné leur existence en dépit de
la tendance bien légitime de tout être vivant à
vouloir se conserver.
Mais, si le courage est lié
à l’idéal qu’il sert comme un moyen à une fin, il
s’ensuit qu’il ne consiste pas à le manifester à tout
prix : la témérité, courage insensé, est
blâmable aussi bien que la lâcheté : on comprend
qu’un courage insensé à la manière de Don Quichote
soit risible et non pas admirable. Reste à savoir ce qui est
sensé ou non : jugement difficile ! Pour le lâche, un
comportement courageux paraît souvent insensé, au moins
à ses débuts quand la réussite n’en est pas
assurée…et parfois il l’est, et il réussit par cela
même !
*
* *
A l’origine de
la lâcheté on trouve souvent la peur de l’isolement moral
autant que la recherche active d’un avantage matériel (que le
conformisme procure normalement car le pouvoir se méfie du
non-conformiste ; le flagorneur qui flatte les manies ou les
idées d’un plus puissant que lui pour obtenir quelque avantage
précis est plutôt un cynique qu’un lâche). C’est
qu’il existe chez les hommes ce que Pareto, sociologue du début
du 20ème siècle, appelle “ le besoin d’uniformité
” (voir son “ Traité général de sociologie ”
§ 883) ; sans ce besoin il n’y aurait sans doute pas de
sociétés humaines mais le conformisme qu’il engendre est
une des graves sources de lâcheté. Il est l’objet, depuis
quelques décennies, d’études expérimentales
assez sophistiquées, susceptibles d’ailleurs de donner lieu
à des manipulations importantes des individus et des foules par
l’intermédiaire, entre autre, des médias. Ainsi avec
cette question de la lâcheté nous touchons à un
problème essentiel pour la démocratie, régime
politique théoriquement fondé sur la liberté des
citoyens : on comprend aisément que si la lâcheté
consiste d’abord à céder à la facilité, il
peut y avoir intérêt, pour un pouvoir, politique ou autre,
à favoriser cette attitude. Ainsi lorsque la publicité
vous invite à “ satisfaire vos envies ”, il est évident
qu’elle vous pousse vers l’hédonisme ce qui ne vous fortifie pas
dans le sens des responsabilités ! Pas plus que l’Etat-
Providence ne responsabilise le citoyen sur lequel il exerce son
paternalisme ; il n’y a pas de doute, il faut choisir : accepter la
tutelle ou prendre ses responsabilités ; le lâche choisit
de renoncer à sa liberté, même si, pourtant cela
lui répugne; or par la non transmission des valeurs culturelles
et en usant plus ou moins subrepticement des techniques tirées
des sciences de l’homme dans l’éducation de masse, scolaire,
para scolaire et médiatique, on peut essayer de modifier sa
conscience : c’est en effet dans l’individu que réside la source
du courage et de la résistance à tout empiètement
de pouvoir sur les sentiments de l’individu, c’est donc lui qu’on
peut essayer de transformer pour le rendre plus malléable.
Nous faisons, bien sûr, ici usage de l’analyse
parétienne et l’actualité s’y prête
particulièrement : que l’on songe aux dictats subis par nos
paysans depuis longtemps en contre partie de subventions
accordées, ou aux professions lésées, en Europe,
sous divers prétextes, par la politique mondialiste actuelle.
Que peut-il advenir de cette volonté de transformer
scientifiquement les hommes pour les adapter aux volontés de
pouvoirs politiques ? Boulgakof , dans son roman “ le Maître et
Marguerite ”, s’est amusé à nous en donner une
idée en dépeignant une séance de magie en
U.R.S.S. Nous pensons comme lui que les fins voulues par les
manipulateurs n’en sont pas assurées ; mais que les
dégâts le sont.
Comme on le voit, la question de
la lâcheté est un problème éthique essentiel
: il s’agit pour l’homme de maintenir, ou non, sa
personnalité contre les puissances extérieures
susceptibles de l’attaquer et actuellement mieux équipées
techniquement pour y parvenir. C’est donc une question vitale pour le
moi réel : tout être humain est un individu forgé
par une culture, généralement millénaire ; il se
trouve aujourd’hui dans la situation d’avoir à s’adapter
à une évolution rapide du milieu humain qu’il ne
maîtrise pas et que d’autres prétendent maîtriser,
sans pouvoir d’ailleurs justifier cette prétention. Certes, la
question de la lâcheté s’est toujours posée : elle
est constitutive de l’idée même de la
responsabilité, valeur fondamentale d’une
société qui s’enorgueillit d’accepter la liberté
individuelle ; elle est un aspect essentiel des rapports entre le “
besoin d’uniformité ” et le “ sentiment
d’intégrité de l’individu ” (voir§1207 et 1213) tels
que Pareto les a repérés. Mais le courage
nécessaire à l’homme moderne est, plus que jamais d’ordre
intellectuel pour résister aux procédés modernes
d’incantation conformiste qui s’efforcent de fournir jusqu’au type de
marginalité à la mode !
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La sagesse dans la conduite
humaine est de proportionner les moyens aux fins. C’est ainsi que
le courage se distingue aussi bien de la témérité
que de la lâcheté car il implique une prise de conscience
exacte de la valeur des fins morales auxquelles on va sacrifier son
intérêt, son confort ou sa vie. C’est d’ailleurs par
là que le courage humain diffère du courage animal :
celui-ci est le fait de l’instinct non de la réflexion car il
est étroitement lié à la préservation du
rejeton. Le courage humain est caractérisé par cette
particularité qu’il peut dépasser le cadre d’une exigence
biologique : l’homme peut se sacrifier pour un objet qui,
biologiquement, ne lui est rien, par exemple par idéal, moral ou
religieux. Comme manque de force, la lâcheté nous est
apparue pitoyable au sens étymologique du terme ; comme
préférence absolue de soi-même, elle ne l’est pas
moins, car elle ramène l’homme au niveau d’une conscience
animale liée à l’instant présent : ce ne peut
évidemment pas être la sagesse pour un être humain.