CULTURE ET CIVILISATIONS
Culture
et Nature
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La culture est le mode de vie qui caractérise
l’espèce humaine. Pour s’adapter au milieu naturel, comme le
souligne Bergson
(philosophe français 1859-1941), l’animal dispose de l’instinct,
l’homme de
l’intelligence ; l’instinct est plus sûr, nous dit-il, car
il est inné et
adapte l’animal directement à son milieu ; l’intelligence
est plus souple :
elle permet à l’homme de tenir compte des conditions dans
lesquelles il vit et
de modifier le milieu lui-même en inventant des techniques. Nous
avons vu que
l’animal n’est pas dépourvu d’intelligence (voir cours sur
l’intelligence) et
le comportement de nos animaux familiers en témoigne. Mais nous
avons vu aussi
que l’homme développe un type d’intelligence qui n’existe pas
chez l’animal,
l’intelligence conceptuelle que les philosophes empiristes n’ont pas
comprise,
étant persuadés que l’idée est une copie de la
perception. Or chez l’homme la
perception est déjà une construction. (voir cours sur la
perception).
Comme Bergson nous y invite, comparons
notre mode de vie en société avec celui d’une
espèce éloignée de la nôtre dont
l’organisation sociale fait souvent l’objet d’admiration : les
abeilles. L’entomologiste
Karl von Frisch a montré comment la vie des abeilles est
réglée en fonction de
leur développement physiologique : les ouvrières,
femelles atrophiées qui
composent numériquement l’essentiel de la ruche, font des
alvéoles en cire
lorsque leurs glandes cirières se développent, elles
cessent lorsque ces
glandes régressent ; c’est de la même manière
qu’elles sont amenées à
faire et à cesser de faire du miel en fonction du
développement et de la
régression de leur glandes fabricatrices de miel. Elles savent,
semble-t-il,
quand il leur faut une nouvelle reine et qu’il ne leur en faut pas plus
d’une
car les ouvrières sont toutes filles de l’unique reine : on
imagine la
surpopulation de la ruche si il y avait ne serait-ce que deux reines
dans la
ruche ! Ainsi l’instinct a l’allure d’un
« quasi savoir » qui n’a pu
être acquis par
l’expérience, d’autant que la vie d’une ouvrière est
extrêmement brève
(quelques mois pour les ouvrières). L’homme, en revanche, doit
apprendre les
comportements qui lui permettent de s’insérer dans de son milieu
culturel et de
profiter des avantages qu’il offre.
Réflexions
philosophiques sur la culture
Le développement des moyens de transports nous a révélé l’existence d’une extraordinaire variété de civilisations que l’anthropologie classique, issue de la réflexion philosophique, ne permettait pas de soupçonner d’où la différence entre cette anthropologie et la nôtre. La philosophie classique n’a cessé de réfléchir sur la « nature humaine », mais à partir de ce qu’elle connaissait et estimait « normal » : l’homme civilisé du monde occidental. Dans son « Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes », Rousseau nous présente un homme « à l’état de nature », libre et solitaire et il s’interroge sur la manière dont il a pu être amené à vivre en société et à aliéner sa liberté. Il admet que l’enfant ait eu besoin de sa mère mais, écrit-il aussi : « l’enfant n’était plus rien à sa mère sitôt qu’il pouvait se passer d’elle » ; il ne précise pas l’âge mais il est évident qu’ il faut plusieurs années pour qu’un enfant puisse subvenir à ses propres besoins et se défendre dans un milieu naturel hostile où les carnivores en quête de proie sont nombreux : or ces quelques premières années, nous le savons aujourd’hui, sont essentielles pour la formation de l’enfant à sa civilisation. Rien ne dit qu’il y eut jamais d’homme ainsi solitaire car on n’en a jamais trouvé, alors même qu’il est arrivé que des enfants abandonnés soient nourris par quelque mammifère. Il est vraisemblable que la vie en commun soit dan la nature de notre espèce comme elle l’est à bien d’autres.
Chez Auguste Comte (philosophe
français 1798-1857 et inventeur du terme
« sociologie ») la
réflexion sur la civilisation se présente comme une
réflexion sur l’évolution
de la pensée occidentale. Comte constate que dans ses premiers
temps il s’agit
d’une pensée très tournée vers la religion ;
c’est ce qu’il appelle l’état
théologique : l’esprit a recours à l’idée que
tout évènement s’explique
par l’intervention d’êtres supérieurs ou
divinités ; dans un deuxième
temps l’esprit devient critique de cette attitude : c’est ce que
Comte
appelle l’état métaphysique. Cette critique aboutit
à l’état qu’il nomme
« positiviste » : l’homme s’aperçoit
que la recherche des causes
l’entraîne dans une régression à l’infini et que le
progrès de la science
réside dans la découverte de lois mathématiques et
non de causes qu’il
abandonne donc. Cette loi dite des « trois
états » correspond assez
bien à l’évolution de la pensée occidentale :
dans l’état métaphysique on
reconnaît bien l’esprit critique de la philosophie des
Lumières ; rien ne
prouve pour autant que toutes les sociétés ont
vécu ou doivent vivre la même
histoire comme le pensait Comte. C’est pourtant ce postulat
accepté par
Durkheim, fondateur de l’école française de sociologie,
qui a conduit à appeler
« société primitive » des
sociétés très différentes de la
nôtre ; on sait aujourd’hui que ces sociétés
ont souvent derrière elles
une très longue histoire ; peut-être même que,
loin d’être primitives,
certaines ont tout simplement régressé. Même si
nous continuons à user de cette
expression, il faudra tenir compte de cette importante réserve.
Nous
pouvons appeler anthropologie
« constructiviste », (pour reprendre le
vocabulaire de l’économiste Hayek), ces réflexions sur la
société qui ne font
pas appel l’ethnologie, car il s’agit bien d’une construction mentale
quelque
peu idéale, insuffisamment étayée sur
l’observation, avec l’arrière pensée
implicite que l’être humain ressemble normalement à celui
que leur présente
leur civilisation occidentale.
Exemples
de données ethnologiques
En fait une civilisation est une manière globale de comprendre et d’appréhender l’existence. Ruth Benedict l’a bien montré dans son livre célèbre « Echantillons de civilisations » : elle nous décrit d’abord la société indienne des Pueblos du Nouveau Mexique, société dans laquelle on ne doit manifester « ni arrogance,ni émotion » et qui parvient à exclure tout ce qui nous apparaît à nous assez normalement conflictuel, par exemple le divorce entre époux. La femme, nous indique-t-elle, constatant le manque d’harmonie dans le couple, s’enquiert de quelque célibataire avec lequel elle pourra vivre ; puis elle rentre au foyer conjugal et fait le paquet de son mari. Celui-ci le trouvera sur le pas de la porte quand il reviendra chez lui et pleure un moment, puis prend le paquet et rentre chez sa mère. Il s’agit d’une société dans laquelle les enfants relèvent du lignage maternel.
Dans l’île mélanésienne de Dobu,
également de lignage maternel, les rapports entre époux
sont loin d’avoir cette
sérénité. Le mariage dès l’origine se
présente mal : le jeune homme étant
mis à la porte de la maison maternelle peut coucher chez l’une
ou l’autre sans
le moindre problème, mais il lui faut s’en aller avant le
jour ! S’il se
laisse surprendre par le lever du soleil, il trouvera la mère de
la fille
barrant le pas de la porte et il devra épouser la demoiselle, en
apportant
force cadeaux à la famille. Les époux auront leur jardin
qu’ils devront
cultiver chacun avec leur propres semences d’ignames en utilisant
chacun leurs
propres formules magiques, car pour les Dobuans ce sont les formules
magiques
qui font pousser les ignames et ces formules appartiennent au clan
maternel, il
n’est donc pas question de les partager entre époux ! On
croit d’ailleurs
qu’on peut faire venir les ignames du champ voisin dans le sien
grâce aux
formules magiques : c’est dire qu’on ne se privera pas d’essayer
mais que
celui qui a une bonne récolte sera suspecté ; chacun
rentre donc sa
récolte en se cachant. Le couple vit alternativement dans le
village de l’un puis,
l’année suivante, dans celui de l’autre où le non natif
est considéré comme
étranger et, à ce titre suspecté. Naturellement le
mari surveille de près sa
femme, soupçonnant toujours quelque tromperie ! Dans cette
société de
magie la méfiance est constante : aucun
évènement défavorable
n’arrive sans qu’on y trouve une intention magique malveillante
et, étant
donné le contexte, ça n’a rien d’injustifié !
Aussi, à la mort d’un des
époux, l’autre est-il suspecté et se trouve dans une
situation pénible s’il est
alors dans le clan des beaux parents.
L’individu
et la société
Autant à Dobu les évènements,
même
ordinaires de l’existence, peuvent donner lieu à suspicion et
à conflit,
autant chez les Pueblos du Nouveau
Mexique les évènements extraordinaires sont
dédramatisés : qu’un homicide
se produise, l’auteur est affilié au groupe chargé de
maintenir l’ordre car
dans la tribu ce qui compte c’est l’affiliation à un groupe et
non
l’individu ; cependant l’homicide lui-même donnera lieu
à réparation à la
famille de la victime. Comme
on le voit la société fournit un style de vie auquel les
êtres humains dans
l’ensemble s’adaptent et qui, du fait de l’éducation, leur
paraît normal.
Nous nous sommes contentés de deux
exemples, (pour ne pas alourdir notre étude nous ne faisons pas
appel à « La
civilisation chinoise » de Marcel Granet,
éditée chez Albin Michel) mais
on ne peut qu’être étonné par l’extraordinaire
variété des civilisations. « La
société, remarque Ruth Benedict n’est jamais une
entité séparable des individus
qui la composent. Aucun individu ne peut arriver même au seuil de
ses
virtualités sans l’aide de la civilisation à laquelle il
participe » et
réciproquement « aucun élément dans la
civilisation qui ne soit dû à la
contribution d’un individu ». Notre habitude d’opposer
individu et
société, dit-elle encore,
tient à la
nature même de notre société dans laquelle les
interdits qui limitent notre
liberté viennent essentiellement de la loi.
Entre les différentes sociétés
primitives,
Roger Caillois parvient à dégager un facteur commun
essentiel : le sacré.
« Toute conception religieuse du monde, écrit-il,
implique la distinction
du sacré et du profane », le profane étant
justement ce qui s’oppose au
sacré c’est-à-dire le domaine dans lequel « une
activité s’exerce sans
conséquence pour son salut » et « un
domaine où la crainte et
l’espoir paralysent le [fidèle] tour à tour
» : le premier domaine est
sous la lumière de la pure conscience, le sacré renvoie
à une source plus
profonde, comme en témoigne son ambiguïté car le
sacré lui-même se divise en
pur et en impur, et donc en faste et en néfaste ; il est
riche et même
lourd de conséquence, d’autant qu’il y a
réversibilité de l’un à l’autre, dans
les deux sens : par exemple chez les Pueblos du Nouveau
Mexique le
cadavre est une souillure pour la collectivité, à ce
titre il faut donc l’en
débarrasser ; mais en procédant suivant les rites,
on évite la souillure
et même on parvient à transformer le mort, et donc la
mort, en source de
bénédictions pour la collectivité. A travers cette
étude de Caillois on
entrevoit les rapports complexes entre la conscience de l’être
humain et le
« penser antérieur » d’où a
émergé cette conscience. Le rationalisme
de la philosophie des Lumières décrit l’homme
opéré, en quelque sorte, de ce
penser antérieur ; les réactions culturelles du
romantisme en Allemagne
surtout et du surréalisme en France ont témoigné
de l’existence vigoureuse de
ce penser antérieur à cette conception tronquée de
notre civilisation.
L’immaturité
du nouveau-né humain permet l’éducation
Chez
l’homme l’enfance est longue, un biologiste a pu dire qu’il est un
« prématuré de nature » : en
effet il ne peut même pas se
retourner dans son berceau alors que le poulain tient
immédiatement sur ses quatre
pattes et que la petite oie cendrée que Lorenz prend dans ses
mains au sortir
de l’œuf court après lui, refusant d’être remise sous
l’aile de sa mère. Pendant
sa longue enfance, nous dit l’anthropologue allemand Arnold Gehlen
(1904-1976),
ce « prématuré » se construit.
C’est bien ce que confirment les
études de Jean Piaget, comme nous l’avons vu (cours sur
l’intelligence 4ème
partie): entre la naissance et deux ans le petit être humain se
construit un
monde sensible, entre deux ans et l’adolescence il se construit une
intelligence de ce monde telle que sa civilisation le conçoit et
cette
intelligence lui permet, entre autre, de pratiquer, voire d’inventer
des
techniques. Gehlen nous dit que sans cette longue immaturité
l’éducation serait
impossible : un être prêt à vivre dans la
nature n’est pas éducable ;
le philosophe allemand, Nietzsche (1844-1900) avait bien compris
à quel point
l’éducation forme l’individu.
De fait, l’animal, tellement mieux
adapté au monde dès sa naissance, peut être
dressé grâce au réflexe conditionné
mais il ne peut être formé comme nous le sommes par notre
civilisation :
l’éducation n’est pas simple transmission de connaissances, elle
est d’abord
transmission de comportements, marquant par leur valeur affective
positive ou
négative, et qui mettent en service des systèmes de
coordinations
nerveuses ; ils s’inscrivent parfois dans l’être humain
d’une manière
telle qu’elle semble mécanique. Par
exemple si vous demandez à quelqu’un l’orthographe d’un mot, il
lui faut parfois
l’écrire pour vous la dire : tout se passe comme si
l’écriture entrait
dans un mécanisme si anciennement programmé qu’elle
apparaît spontanément dans notre
main via notre système nerveux, quand bien même elle
n’apparaît pas dans votre
conscience intellectuelle! C’est ainsi qu’on peut faire à
l’ordinateur des
fautes qu’on ne fait pas à la main, entre autre par exemple des
inversions de
lettres. C’est ainsi également que des jeunes qui apprennent
à écrire très tard
ont le bras crispé au bout de quelques minutes d’écriture
alors que l’énergie
qui anime ce bras paraît inépuisable sur un terrain de
sport ! En revanche
dans les civilisations qui ignore l’écriture, la mémoire
est infiniment plus
développée que dans la nôtre. Le conditionnement va
si loin que, selon les
civilisations, l’enfant sera propre plus ou moins tôt, alors
qu’on
pourrait penser que la maîtrise des sphincters, activité
strictement
biologique, ne peut être obtenue de manière
culturelle ! Et dès la
naissance un enfant est habitué à apprendre, ou non, un
horaire régulier de
repas.
Une
meilleure connaissance du cerveau permet aujourd’hui de mieux
comprendre ce
qui, envisagé d’une manière strictement
intellectuelle et rationnelle, est
incompréhensible. Comme le souligne
Arnold Gehlen, né immature, le petit être humain continue
sa formation pendant
son enfance, sous l’influence de l’éducation et des stimuli
sociaux d’où
l’extrême variété des civilisations que nous font
découvrir les ethnologues ;
c’est très jeune que l’enfant intériorise les interdits,
les goûts et dégoûts
de sa civilisation. Sur le plan musical,
il semble bien que les différentes musiques s’adressent à
des parties
différentes du cerveau : la musique de Mozart est
infiniment plus
construite, constate le Dr Nghiem, que ce qu’il appelle les musiques
« tam
tam » dont les rythmes obsessionnels correspondent
à des danses très
marquées et s’accommodent d’usage de
stupéfiants pour arriver à l’état de transe
exigé par certaines cérémonies
collectives. Par leurs activités mêmes, les
sociétés s’adressent plus ou moins
au cerveau sensitif, le cerveau limbique, ou au cortex, plus
intellectuel et en
développent les possibilités.
L’éducation
aide à comprendre les différences existant entre les
civilisations
Le
cerveau humain ne cesse de créer des connexions et celles qu’il
crée dans la
petite enfance sont celles qui se fixent le plus solidement en nous et
s’oublient le moins vite, si elles s’oublient jamais ; c’est ainsi
que la
langue maternelle ne s’efface normalement pas : c’est dans cette
langue
que se constitue notre pensée. Les premiers apprentissages qui
s’inscrivent
ainsi sont liés à l’éducation première et
correspondent à la civilisation dans
laquelle l’enfant est normalement éduqué, sur le plan
purement pratique, mais
aussi sur le plan affectif qui conditionnera aussi sa vision du monde
et sur
celui des jugements de valeur.
Ainsi, par exemple, le contexte éducatif
en vigueur de la société dans laquelle il grandit
l’amène à apprendre à
compter sur les adultes ou au
contraire, comme dans les Iles Marquises, société de
polyandrie étudiée par
Linton, il ne comptera ni sur sa mère trop occupée par sa
vie propre, ni sur
ses « pères » peu efficaces pour
eux-mêmes. Linton explique ainsi
cette grande indépendance chez les enfants de cette
civilisation, habitués à ne
compter que sur eux-mêmes, alors que dans d’autres
sociétés les liens entre
l’enfant et ses parents sont extrêmement forts et très
marqués par la
ritualisation. Ailleurs c’est le statut fait à la femme qui
donne sa tonalité à
l’affectivité dans la société : si la femme
est surtout appréciée en tant
qu’elle donne vie à un garçon et peut être
répudiée au gré du mari, elle a tout
lieu d’être anxieuse et de n’être rassurée que si
elle donne naissance à un
fils ; aussi renforce-t-elle son emprise maternelle sur le
garçon qui lui
sert d’assurance pour elle et pour ses filles ; cela ne peut pas
aller
sans donner une connotation à la société tout
entière.
Rapports
tragiques entre les civilisations
Les
contacts avec des peuples très divers dans leur manière
de vivre nous obligent
à réfléchir et, sans doute, à mieux
comprendre notre propre civilisation qui,
pendant des siècles, nous est apparue comme l’état
« normal » de
l’homme.
Certes des notations de différences
culturelles ont été saisies très tôt chez
différents auteurs, comme par exemple
Xénophon relatant la « retraite des
10.000 » (Anabase) par un chemin
non prévu, constate que les peuples rencontrés ont
parfois des mœurs bien
étranges au regard des usages du peuple grec. De même, au
18ème
siècle, Gibbon, s’efforçant de comprendre le
déclin de l’empire romain,
constate que les peuples pasteurs sont des fléaux pour les
peuples agriculteurs
dont les plantations suscitent la convoitise : cela ne peut que
surprendre
un chrétien habitué à
appeler le Christ « Le Bon
Pasteur » ! Pourtant,
à la réflexion, on voit bien l’infériorité
de l’agriculteur qui ne peut
soustraire un bien stable qu’il a produit, à la razzia des
peuples nomades en
quête de pâturages pour leurs troupeaux,
peuples qui comme les Huns d’Attila, se retirent avec leur butin. En
fait ce
cas de figure est très fréquent dans l’Histoire : non
seulement en Asie
Centrale mais aussi en Afrique, par exemple dans l’antagonisme entre
Tutsis et
Hutus agriculteurs. Inversement d’ailleurs le peuple agriculteur, qui
met en
valeur des sols jusqu’ici non cultivés, peut porter gravement
atteinte aux
tribus nomades qui se déplacent sur un territoire sur lequel
elles peuvent
vivre jusqu’à épuisement
dans un premier
temps, et qu’elles retrouvent des années après quand les
dégâts causés par le
précédent passage ont été
réparés par une nature généreuse :
c’est ce qui
s’est passé dans les Iles de l’hémisphères sud
où les anglo-saxons se sont
installés. Les Indiens d’Amazonie quant à eux sont
victimes des attraits
matériels que leur pays exerce sur des prédateurs
économiques ; souhaitons
ne pas avoir la honte de devoir faire mémoire de ce
génocide.
Les dommages ne sont pas seulement
d’ordre matériel, comme le montre l’étude de Mircea
Eliade sur les « Religions
australiennes ». Dans la culture de ces peuples les rites
d’initiation
font entrer le garçon dans la vie adulte (entre 8 et 13
ans) ; l’enfant
est arraché à sa mère pour apprendre de quel
ancêtre il est
l’incarnation ; cela se fera au cours de périples où
il apprendra quels
lieux sacrés sont en rapport intime avec cet
ancêtre ; au retour de cet
apprentissage, d’ailleurs douloureux, il est tellement
« autre » que
les mères pleurent lors de leur départ car celui qui
reviendra dans la
communauté ne sera plus leur enfant, mais l’ancêtre
lui-même. La prise de
possession par un peuple étranger de ces lieux sacrés et
secrets auxquels se
rattachent les rites d’initiation et les objets sacrés qui
marquent la vie de
l’homme perturbe profondément et désespère le
peuple d’origine. En Asie
Centrale les tribus nomades Mongols et
Turcs ont été à l’origine de
terribles massacres
de personnes et même de civilisations. Il y a peu encore, on a vu
la destruction
d’immenses statuts de Bouddha au nom d’interdits religieux qui ne sont
évidemment pas bouddhistes et témoignent d’un manque de
respect total pour la
religion d’autrui et pour sa civilisation !
Comme les civilisations forment les
êtres humains sur un plan mental total, les rapports entre elles
sont souvent tragiques : en ce sens
le premier
ministre turc, M. Erdogan, a eu raison de dire que l’assimilation est
un
génocide car il y a deux formes de
génocide et dans leurs rapports, les civilisations risquent
toutes leur
existence propre. : soit il leur faut se transformer
mentalement pour
s’adapter à un contexte qui n’est pas mentalement le leur, soit
ils ont recours
à la violence ; ce mode de pillage simplement
renouvelé, même sans exclure
nécessairement une attitude esthétique, ne permet pas
d’endosser la disposition
d’esprit qui a permis de produire les biens d’une civilisation. C’est
ce
problème qui se pose à notre époque : la
télévision présente
universellement des biens à des peuples qui sont loin d’avoir la
mentalité qui
permit de les créer et qui vivent dans un contexte social loin
de ce contexte. La
simple accession à ces biens ne permettra pas à une
culture étrangère de les
conserver : le rapport entre les biens matériels d’une
civilisation et son
être profond ne peut être scindé : une
civilisation ne se change pas par
décret ; les dictateurs du 20ème
siècle en ont fait
l’expérience, ils se sont heurtés à ce que Pareto
appelle la persistance des
agrégats.
La
différentielle anthropologique occidentale
La société et ses usages, avec le fond
affectif qu’ils composent et les qualités dont
l’éducation encourage le
développement, forment ce qu’un ethnologue appelle
« la personnalité de
base». Cela explique l’échec des rapports culturels entre
civilisations très
différentes et, entre autre, celui des colonisations.
Objectera-t-on que la
colonisation effectuée par Rome a largement réussi ?
Les travaux de
Georges Dumézil permettent de le comprendre : dans sa
remarquable étude
« Jupiter, Mars, Quirinus », il montre que les
peuples européens ont
un héritage culturel préalable commun qui a rendu
assimilables les apports de
la civilisation romaine ; celle-ci avait d’ailleurs
elle-même reconnue sa
parenté avec la culture grecque au point que la mythologie de
l’une parut
familière à l’autre qui n’y a vu qu’une transposition du
nom des
divinités : Jupiter n’est-il pas Zeus, Aphrodite Venus
etc ? Il
n’est jusqu’à certaines
séquences de
l’histoire archaïque de Rome qui se retrouvent comme des
« doubles »
de mythes scandinaves, témoignant vraisemblablement d’une source
commune
historicisée par les Romains. Dumézil montre que les
peuples indo-européens ont
eu aussi en commun la tri partition de la société, que
les Etats Généraux ont
d’ailleurs maintenue en France jusqu’à la Révolution. Ces
similitudes traduisent l’origine commune
de peuples qui ont
déferlés par vagues diverses dans le temps et dans
l’espace, et qui n’étaient
donc pas étrangers entre eux sur le plan culturel : les
acquisitions des
une ont donc pu être mises, en quelque sorte, dans le
prolongement du
patrimoine commun.
Le rapport entre conscience et penser
antérieur existe aussi bien dans notre civilisation
considérée rationaliste que
dans les sociétés primitives. La raison en
elle-même n’est qu’un moyen.
Derrière ce moyen il y a la force vitale d’une
société régie par une volonté de
lucidité, comme en témoigne la tragédie grecque.
Elle expose en effet, nous dit
Monnerot, la condition de l’homme selon la pensée grecque :
celle d’un être
doté de conscience, mais dont la conscience ne lui permet pas de
connaître tout
ce qui lui importe de savoir. Il arrive même qu’il ignore
précisément ce
qui lui importerait le plus de savoir : l’homme peut alors
être dit
« en défaut ». La situation d’Œdipe roi
est exemplaire en ce
point : il cherche le coupable qui est à l’origine de la
souillure qui
vaut des calamités à la Cité et il ignore qu’il
est ce coupable. Jocaste, sa
mère-épouse, qui se souvient de la malédiction
précédant la naissance d’Œdipe,
comprend et lui conseille en vain de ne pas chercher. Ainsi la
volonté de
connaître chez un être doté de conscience le met
dans une situation tragique
parce qu’il ne peut tout connaître de ce qui lui importe. Mais il
lui revient
de décider : « Oreste peut ne pas accepter son
héritage, qui consiste
à venger son père sur sa mère ; Octave
peut ne accepter le legs de
César ». Les moyens de se défendre contre le
tragique ne manquent
pas : dogmatisme, mysticisme, folie, toxicomanie, complaisance
à
soi-même comme on y est fortement incité
aujourd’hui ! Le héros
tragique assume la situation et prend sa décision avec les
risques que comporte
toute décision.
Cette morale n’apparaît pas comme une
morale du quotidien, d’ailleurs la tragédie qui
« l’expose » ne
met-elle pas en scène des personnages socialement hors du
commun, Rois, princes
et princesses ? Mais on retrouve cette éthique ailleurs,
remarque
Monnerot, par exemple dans les romans de Conrad. On peut aussi la
retrouver
dans un film tel que « Vent de l’Est ». Elle sous
tend si bien notre
société qu’on la trouve normalement dans la modestie des
conduites familiales
qui assument les faiblesses, les maladies de leurs proches. Cette
éthique
existe parce qu’elle a un sens qui tient à la conception
occidentale de la
vie : Monnerot le montre fort bien en comparant la notion
occidentale de personne avec celle du bouddhisme pour
lequel la personne n’est qu’une formation transitoire, modalité
passagère d’une
impersonnalité fondamentale ; à l’opposé,
« Dans l’horizon
occidental, un acte peut changer la vie ».
En un sens, la philosophie des Lumières
est infidèle à la civilisation occidentale car
« l’antiquité n’a pas eu
plus que le christianisme auquel il est rhétorique de l’opposer,
l’idée, ou
plutôt le mythe tout moderne de l’infaillibilité
humaine ». La philosophie
des Lumières a pris la conséquence, la science produit de
notre culture, pour
cette culture elle-même. Elle l’a donc présentée
coupée de la force vitale qui a
fait exister la science et la technique et c’est pourquoi on
s’interroge
actuellement sur des questions bioéthiques qui peuvent
être tranchées en
fonction d’une attitude utilitaire ou en fonction des valeurs de notre
civilisation. Pasteur et son équipe, qui ont d’abord
essayé sur eux-mêmes le
vaccin contre la rage qu’ils venaient de découvrir, se sont
inscrits d’emblée
dans le cadre de nos valeurs. Aujourd’hui souvent, ceux qui sont
étrangers à
notre civilisation, en recherche la science et plus encore les
techniques, sans
soupçonner même la base culturelle dont elles proviennent. Les déclarations mêmes venues de
l’OCDE ne
portent sur l’éducation que comme facteur de croissance
économique et si l’on
observe les différentes origines de l’immigration, elles ne
témoignent bien
souvent que d’une course aux biens rigoureusement
matériels ; il n’est pas
étonnant dans ces conditions que l’assimilation ne se fasse pas,
au grand dam
des peuples européens qui y perdent à la fois leurs
richesses matérielles et
leur art de vivre, mais aussi à celui des populations
immigrées d’origine très
étrangères dont les enfants sont coupés de leur
culture d’origine sans être
mentalement intégrés à celle du pays d’accueil.
L’éducation
et la transmission des valeurs
Les difficultés de rapport entre
cultures se posent bien évidemment, lorsqu’il y a immigration
massive de
peuples franchement étrangers aux valeurs de la culture du pays
où ils
émigrent : du fait de leur nombre les immigrants
reconstituent normalement
leur milieu culturel d’origine, et ne sont pas dans les conditions
favorables à
leur assimilation ; c’est au point que les immigrants
assimilés eux-mêmes
évitent le milieu ainsi reconstitué. Les graves
difficultés rencontrées
aujourd’hui par les diverses nations européennes du fait de
l’immigration
massive qui leur est imposée n’ont rien de surprenant. Peut-on
compter sur
l’éducation pour résoudre ce problème ?
L’Histoire ne témoigne pas en ce
sens : dans les Etats récents souvent artificiels des pays
du Moyen Orient
ou ceux issus de la décolonisation, le communautarisme, souvent
conflictuel,
montre que l’assimilation ne se fait pas et que ces Etats ne
parviennent pas à
créer une identité nationale.
Traitant
de l’éducation, l’OCDE ne prend en compte
que le bénéfice que les immigrants peuvent en tirer
matériellement mais ignore
l’aspect proprement culturel : tout se passe comme elle
s’inscrivait dans
le droit fil de la philosophie anthropologiquement caduque d’Auguste
Comte :
une telle vision, trop rationaliste, est une vue tronquée de la
culture
occidentale.
Nietzsche définit l’homme comme un
créateur de valeurs ; ces valeurs permettent à
chaque société humaine de
vivre dans une certaine harmonie, alors que les comportements humains ne sont pas régulés par
l’instinct
strictement comme c’est le cas pour les animaux. Or ce n’est pas la
raison qui
crée les valeurs ; l’ethnologie en témoigne
abondamment. Une civilisation
est le produit de l’histoire d’un peuple, et les peuples qu’on a
appelés
« primitifs » ne sont pas des peuples sans
histoire mais des peuples
dont on ne connaît pas l’histoire dans la mesure où ils
n’ont pas eu d’écrit :
tous les peuples ont subi des influences, mais ils les ont
modifiées en
fonction de leur propre personnalité ; chez ceux qu’on a
cru isolés parce
qu’ils habitaient des îles qui semblaient éloignées
de tout contact, on a pu
déceler des influences de diverses autres civilisations :
c’est le cas
pour les aborigènes d’Australie par exemple dont on peut
même voir comment ils
ont assimilés les éléments de christianisme qu’ils
ont intégrés à leur propre
fond culturel.
L’homme n’est donc pas du tout
indépendant de sa culture comme le supposait la philosophie des
Lumières.
Rousseau qui a le mieux pressenti ce qu’il y a chez l’homme de
réelle
originalité (voir cours sur l’intelligence), imagine l’homme
à l’état de nature,
vivant solitaire, s’accouplant au hasard des rencontres.
Or, à l’état de nature, surtout tel qu’il
l’imagine, nature sauvage dans laquelle le petit de l’homme est une
proie
facile pour toute sorte de carnivores, le bébé doit
être bien plus protégé sans
doute que dans nos sociétés : il est douteux que la
mère ne s’attache pas
à ce petit qu’elle nourrit et ne cesse de transporter avec elle,
ce que
Rousseau croit facile ! S’il n’avait pas lui-même
abandonné ses quatre
enfants il eût été mieux informé sur les
rapports entre la mère et l’enfant. Et
s’il se fut interrogé sur lui-même, il eût mieux
compris les rapports de
l’enfant à la mère, il eût mieux compris
l’importance de celle-ci pour
l’enfant, lui qui s’obstinait à appeler
« maman » la jeune veuve à
qui il avait été confié et qui ne parvenait pas
à accepter comme tel un si
grand nourrisson !
*
* * L’homme est naturellement
un être de
culture, intimement formé par elle : d’homme à
l’état de nature il n’en n’existe
pas ; les rares
« enfants sauvages » qui ont pu survivre quelque
temps, nourris par
quelque mammifère, n’ont présenté aucune des
caractéristiques qui singularisent
l’humanité. Point n’est besoin d’imaginer, comme le fait
Rousseau dans
« Le discours sur l’origine de l’inégalité
parmi les hommes », qu’il
fallut des phénomènes naturels tels que des tremblements
de terre créant des
obstacles infranchissables, pour obliger les hommes à vivre
proches les uns des
autres : l’éthologie met en évidence le fait que la
sociabilité est, dans le
détail même de ses formes, une caractéristique des
différentes espèces. La
nature humaine est très plastique comme en témoigne la
diversité des
civilisations : « la plupart des êtres humains
suivent ce canal tracé
par leur culture » comme le dit joliment Ruth
Benedict ; encore
faut-il qu’il y ait culture et la culture est intimement liée
à notre nature
humaine et ne se modifie qu’ avec le temps sous le double aiguillon du
désir et
de la nécessité.
Nous
avons utilisé :
Rousseau
« Le discours sur l’origine de l’inégalité
parmi les hommes »
Bergson
« L’évolution créatrice »
Jean
Stoetzel « La psychologie sociale » (Flammarion)
Ruth
Benedict « Echantillons de civilisations »
(Gallimard)
Roger
Caillois « L’homme et le sacré »
(Gallimard)
Jules
Monnerot « Les lois du tragique » (Presses
Universitaires de
France)
« « « « « « « « La poésie moderne et
le sacré »
(Gallimard)
Paul
D. Mac Lean « Les trois cerveaux de l’homme »
(Laffont)
Dr
Nghiem «Musique, intelligence et personnalité »
(édition Godefroy de
Bouillon
Arnold
Gehlen « Anthropologie et psychologie sociale » (Presses Universitaires
de France)
Rémy
Chauvin « Le comportement social chez les
animaux » (
« « « « « « « « « « « « « « « « )
Jean-Paul
Roux « Histoire des Turcs » (Fayard)
« « « « « « « «
« L’Asie
centrale » « «
« « « « « « « « Tamerlan »
« «
Laurent
et Annie Chabry « Politique et minorités au Proche
Orient »
(Maisonneuve et Larose)
Mircea
Eliade « Religions australiennes » (petite
bibliothèque Payot)
Georges
Dumézil « Jupiter, Mars,
Quirinus » (Gallimard)
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