CULTURE  ET  CIVILISATIONS

 

 

Culture et Nature


            La culture est le mode de vie qui caractérise l’espèce humaine. Pour s’adapter au milieu naturel, comme le souligne Bergson (philosophe français 1859-1941), l’animal dispose de l’instinct, l’homme de l’intelligence ; l’instinct est plus sûr, nous dit-il, car il est inné et adapte l’animal directement à son milieu ; l’intelligence est plus souple : elle permet à l’homme de tenir compte des conditions dans lesquelles il vit et de modifier le milieu lui-même en inventant des techniques. Nous avons vu que l’animal n’est pas dépourvu d’intelligence (voir cours sur l’intelligence) et le comportement de nos animaux familiers en témoigne. Mais nous avons vu aussi que l’homme développe un type d’intelligence qui n’existe pas chez l’animal, l’intelligence conceptuelle que les philosophes empiristes n’ont pas comprise, étant persuadés que l’idée est une copie de la perception. Or chez l’homme la perception est déjà une construction. (voir cours sur la perception).
 
       Comme Bergson nous y invite, comparons notre mode de vie en société avec celui d’une espèce éloignée de la nôtre dont l’organisation sociale fait souvent l’objet d’admiration : les abeilles. L’entomologiste Karl von Frisch a montré comment la vie des abeilles est réglée en fonction de leur développement physiologique : les ouvrières, femelles atrophiées qui composent numériquement l’essentiel de la ruche, font des alvéoles en cire lorsque leurs glandes cirières se développent, elles cessent lorsque ces glandes régressent ; c’est de la même manière qu’elles sont amenées à faire et à cesser de faire du miel en fonction du développement et de la régression de leur glandes fabricatrices de miel. Elles savent, semble-t-il, quand il leur faut une nouvelle reine et qu’il ne leur en faut pas plus d’une car les ouvrières sont toutes filles de l’unique reine : on imagine la surpopulation de la ruche si il y avait ne serait-ce que deux reines dans la ruche ! Ainsi l’instinct a l’allure  d’un « quasi savoir » qui n’a pu être acquis par l’expérience, d’autant que la vie d’une ouvrière est extrêmement brève (quelques mois pour les ouvrières). L’homme, en revanche, doit apprendre les comportements qui lui permettent de s’insérer dans de son milieu culturel et de profiter des avantages qu’il offre.
 
 
Réflexions philosophiques sur la culture
      
         Le développement des moyens de transports nous a révélé l’existence d’une extraordinaire variété de civilisations que l’anthropologie classique, issue de la réflexion philosophique, ne permettait pas de soupçonner d’où la différence entre cette anthropologie et la nôtre. La philosophie classique n’a cessé de réfléchir sur la « nature humaine », mais à partir de ce qu’elle connaissait et estimait « normal » : l’homme civilisé du monde occidental. Dans son « Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes », Rousseau nous présente un homme « à l’état de nature », libre et solitaire et il s’interroge sur la manière dont il a pu être amené à vivre en société et à aliéner sa liberté. Il admet que l’enfant ait eu besoin de sa mère mais, écrit-il aussi : « l’enfant n’était plus rien à sa mère sitôt qu’il pouvait se passer d’elle » ; il ne précise pas l’âge mais il est évident qu’ il faut plusieurs années pour qu’un enfant puisse subvenir à ses propres besoins et se défendre dans un milieu naturel hostile où les carnivores en quête de proie sont nombreux : or ces quelques premières années, nous le savons aujourd’hui, sont essentielles pour la formation de l’enfant à sa civilisation. Rien ne dit qu’il y eut jamais d’homme ainsi solitaire car on n’en a jamais trouvé, alors même qu’il est arrivé que des enfants abandonnés soient nourris par quelque mammifère. Il est vraisemblable que la vie en commun soit dan la nature de notre espèce comme elle l’est à bien d’autres.
 
          Chez Auguste Comte (philosophe français 1798-1857 et inventeur du terme « sociologie ») la réflexion sur la civilisation se présente comme une réflexion sur l’évolution de la pensée occidentale. Comte constate que dans ses premiers temps il s’agit d’une pensée très tournée vers la religion ; c’est ce qu’il appelle l’état théologique : l’esprit a recours à l’idée que tout évènement s’explique par l’intervention d’êtres supérieurs ou divinités ; dans un deuxième temps l’esprit devient critique de cette attitude : c’est ce que Comte appelle l’état métaphysique. Cette critique aboutit à l’état qu’il nomme « positiviste » : l’homme s’aperçoit que la recherche des causes l’entraîne dans une régression à l’infini et que le progrès de la science réside dans la découverte de lois mathématiques et non de causes qu’il abandonne donc. Cette loi dite des « trois états » correspond assez bien à l’évolution de la pensée occidentale : dans l’état métaphysique on reconnaît bien l’esprit critique de la philosophie des Lumières ; rien ne prouve pour autant que toutes les sociétés ont vécu ou doivent vivre la même histoire comme le pensait Comte. C’est pourtant ce postulat accepté par Durkheim, fondateur de l’école française de sociologie, qui a conduit à appeler « société primitive » des sociétés très différentes de la nôtre ; on sait aujourd’hui que ces sociétés ont souvent derrière elles une très longue histoire ; peut-être même que, loin d’être primitives, certaines ont tout simplement régressé. Même si nous continuons à user de cette expression, il faudra tenir compte de cette importante réserve.
    
       Nous pouvons appeler anthropologie « constructiviste », (pour reprendre le vocabulaire de l’économiste Hayek), ces réflexions sur la société qui ne font pas appel l’ethnologie, car il s’agit bien d’une construction mentale quelque peu idéale, insuffisamment étayée sur l’observation, avec l’arrière pensée implicite que l’être humain ressemble normalement à celui que leur présente leur civilisation occidentale.
 
 
 Exemples de données ethnologiques
      
En fait une civilisation est une manière globale de comprendre et d’appréhender l’existence. Ruth Benedict l’a bien montré dans son livre célèbre « Echantillons de civilisations » : elle nous décrit d’abord la société indienne des Pueblos du Nouveau Mexique, société dans laquelle on ne doit manifester « ni arrogance,ni émotion » et qui parvient à exclure tout ce qui nous apparaît à nous assez normalement conflictuel, par exemple le divorce entre époux. La femme, nous indique-t-elle, constatant le manque d’harmonie dans le couple, s’enquiert de quelque célibataire avec lequel elle pourra vivre ; puis elle rentre au foyer conjugal et fait le paquet de son mari. Celui-ci le trouvera sur le pas de la porte quand il reviendra chez lui et pleure un moment, puis prend le paquet et rentre chez sa mère. Il s’agit d’une société dans laquelle les enfants relèvent du lignage maternel.
             
       Dans l’île mélanésienne de Dobu, également de lignage maternel, les rapports entre époux sont loin d’avoir cette sérénité. Le mariage dès l’origine se présente mal : le jeune homme étant mis à la porte de la maison maternelle peut coucher chez l’une ou l’autre sans le moindre problème, mais il lui faut s’en aller avant le jour ! S’il se laisse surprendre par le lever du soleil, il trouvera la mère de la fille barrant le pas de la porte et il devra épouser la demoiselle, en apportant force cadeaux à la famille. Les époux auront leur jardin qu’ils devront cultiver chacun avec leur propres semences d’ignames en utilisant chacun leurs propres formules magiques, car pour les Dobuans ce sont les formules magiques qui font pousser les ignames et ces formules appartiennent au clan maternel, il n’est donc pas question de les partager entre époux ! On croit d’ailleurs qu’on peut faire venir les ignames du champ voisin dans le sien grâce aux formules magiques : c’est dire qu’on ne se privera pas d’essayer mais que celui qui a une bonne récolte sera suspecté ; chacun rentre donc sa récolte en se cachant. Le couple vit alternativement dans le village de l’un puis, l’année suivante, dans celui de l’autre où le non natif est considéré comme étranger et, à ce titre suspecté. Naturellement le mari surveille de près sa femme, soupçonnant toujours quelque tromperie ! Dans cette société de magie la méfiance est constante : aucun évènement défavorable n’arrive sans qu’on y trouve une intention magique malveillante et, étant donné le contexte, ça n’a rien d’injustifié ! Aussi, à la mort d’un des époux, l’autre est-il suspecté et se trouve dans une situation pénible s’il est alors dans le clan des beaux parents.
 
 
L’individu et la société

       Autant à Dobu les évènements, même ordinaires de l’existence, peuvent donner lieu à suspicion et à conflit, autant  chez les Pueblos du Nouveau Mexique les évènements extraordinaires sont dédramatisés : qu’un homicide se produise, l’auteur est affilié au groupe chargé de maintenir l’ordre car dans la tribu ce qui compte c’est l’affiliation à un groupe et non l’individu ; cependant l’homicide lui-même donnera lieu à  réparation à la famille de la victime. Comme on le voit la société fournit un style de vie auquel les êtres humains dans l’ensemble s’adaptent et qui, du fait de l’éducation, leur paraît normal.
      
       Nous nous sommes contentés de deux exemples, (pour ne pas alourdir notre étude nous ne faisons pas appel à « La civilisation chinoise » de Marcel Granet, éditée chez Albin Michel) mais on ne peut qu’être étonné par l’extraordinaire variété des civilisations. « La société, remarque Ruth Benedict n’est jamais une entité séparable des individus qui la composent. Aucun individu ne peut arriver même au seuil de ses virtualités sans l’aide de la civilisation à laquelle il participe » et réciproquement « aucun élément dans la civilisation qui ne soit dû à la contribution d’un individu ». Notre habitude d’opposer individu et société,  dit-elle encore, tient à la nature même de notre société dans laquelle les interdits qui limitent notre liberté viennent essentiellement de la loi.
 
      Entre les différentes sociétés primitives, Roger Caillois parvient à dégager un facteur commun essentiel : le sacré. « Toute conception religieuse du monde, écrit-il, implique la distinction du sacré et du profane », le profane étant justement ce qui s’oppose au sacré c’est-à-dire le domaine dans lequel « une activité s’exerce sans conséquence pour son salut » et « un domaine où la crainte et l’espoir paralysent le [fidèle] tour à tour » : le premier domaine est sous la lumière de la pure conscience, le sacré renvoie à une source plus profonde, comme en témoigne son ambiguïté car le sacré lui-même se divise en pur et en impur, et donc en faste et en néfaste ; il est riche et même lourd de conséquence, d’autant qu’il y a réversibilité de l’un à l’autre, dans les deux sens : par exemple chez les Pueblos du Nouveau Mexique le cadavre est une souillure pour la collectivité, à ce titre il faut donc l’en débarrasser ; mais en procédant suivant les rites, on évite la souillure et même on parvient à transformer le mort, et donc la mort, en source de bénédictions pour la collectivité. A travers cette étude de Caillois on entrevoit les rapports complexes entre la conscience de l’être humain et le « penser antérieur » d’où a émergé cette conscience. Le rationalisme de la philosophie des Lumières décrit l’homme opéré, en quelque sorte, de ce penser antérieur ; les réactions culturelles du romantisme en Allemagne surtout et du surréalisme en France ont témoigné de l’existence vigoureuse de ce penser antérieur à cette conception tronquée de notre civilisation.
 
 
L’immaturité du nouveau-né humain permet l’éducation

       Chez l’homme l’enfance est longue, un biologiste a pu dire qu’il est un « prématuré de nature » : en effet il ne peut même pas se retourner dans son berceau alors que le poulain tient immédiatement sur ses quatre pattes et que la petite oie cendrée que Lorenz prend dans ses mains au sortir de l’œuf court après lui, refusant d’être remise sous l’aile de sa mère. Pendant sa longue enfance, nous dit l’anthropologue allemand Arnold Gehlen (1904-1976), ce « prématuré » se construit. C’est bien ce que confirment les études de Jean Piaget, comme nous l’avons vu (cours sur l’intelligence 4ème partie): entre la naissance et deux ans le petit être humain se construit un monde sensible, entre deux ans et l’adolescence il se construit une intelligence de ce monde telle que sa civilisation le conçoit et cette intelligence lui permet, entre autre, de pratiquer, voire d’inventer des techniques. Gehlen nous dit que sans cette longue immaturité l’éducation serait impossible : un être prêt à vivre dans la nature n’est pas éducable ; le philosophe allemand, Nietzsche (1844-1900) avait bien compris à quel point l’éducation forme l’individu.
      
       De fait, l’animal, tellement mieux adapté au monde dès sa naissance, peut être dressé grâce au réflexe conditionné mais il ne peut être formé comme nous le sommes par notre civilisation : l’éducation n’est pas simple transmission de connaissances, elle est d’abord transmission de comportements, marquant par leur valeur affective positive ou négative, et qui mettent en service des systèmes de coordinations nerveuses ; ils s’inscrivent parfois dans l’être humain d’une manière telle qu’elle semble  mécanique. Par exemple si vous demandez à quelqu’un l’orthographe d’un mot, il lui faut parfois l’écrire pour vous la dire : tout se passe comme si l’écriture entrait dans un mécanisme si anciennement programmé qu’elle apparaît spontanément dans notre main via notre système nerveux, quand bien même elle n’apparaît pas dans votre conscience intellectuelle! C’est ainsi qu’on peut faire à l’ordinateur des fautes qu’on ne fait pas à la main, entre autre par exemple des inversions de lettres. C’est ainsi également que des jeunes qui apprennent à écrire très tard ont le bras crispé au bout de quelques minutes d’écriture alors que l’énergie qui anime ce bras paraît inépuisable sur un terrain de sport ! En revanche dans les civilisations qui ignore l’écriture, la mémoire est infiniment plus développée que dans la nôtre. Le conditionnement va si loin que, selon les civilisations, l’enfant sera propre plus ou moins tôt, alors qu’on pourrait penser que la maîtrise des sphincters, activité strictement biologique, ne peut être obtenue de manière culturelle ! Et dès la naissance un enfant est habitué à apprendre, ou non, un horaire régulier de repas.
      
        Une meilleure connaissance du cerveau permet aujourd’hui de mieux comprendre ce qui, envisagé d’une manière strictement  intellectuelle et rationnelle, est incompréhensible. Comme le souligne Arnold Gehlen, né immature, le petit être humain continue sa formation pendant son enfance, sous l’influence de l’éducation et des stimuli sociaux d’où l’extrême variété des civilisations que nous font découvrir les ethnologues ; c’est très jeune que l’enfant intériorise les interdits, les goûts et dégoûts de sa civilisation.  Sur le plan musical, il semble bien que les différentes musiques s’adressent à des parties différentes du cerveau : la musique de Mozart est infiniment plus construite, constate le Dr Nghiem, que ce qu’il appelle les musiques « tam tam » dont les rythmes obsessionnels  correspondent à des danses très marquées et s’accommodent d’usage de stupéfiants pour arriver à l’état de transe exigé par certaines cérémonies collectives. Par leurs activités mêmes, les sociétés s’adressent plus ou moins au cerveau sensitif, le cerveau limbique, ou au cortex, plus intellectuel et en développent les possibilités. 
 
 
L’éducation aide à comprendre les différences existant entre les civilisations

        Le cerveau humain ne cesse de créer des connexions et celles qu’il crée dans la petite enfance sont celles qui se fixent le plus solidement en nous et s’oublient le moins vite, si elles s’oublient jamais ; c’est ainsi que la langue maternelle ne s’efface normalement pas : c’est dans cette langue que se constitue notre pensée. Les premiers apprentissages qui s’inscrivent ainsi sont liés à l’éducation première et correspondent à la civilisation dans laquelle l’enfant est normalement éduqué, sur le plan purement pratique, mais aussi sur le plan affectif qui conditionnera aussi sa vision du monde et sur celui des jugements de valeur.   
       Ainsi, par exemple, le contexte éducatif en vigueur de la société dans laquelle il grandit l’amène à  apprendre à compter sur les adultes ou au contraire, comme dans les Iles Marquises, société de polyandrie étudiée par Linton, il ne comptera ni sur sa mère trop occupée par sa vie propre, ni sur ses « pères » peu efficaces pour eux-mêmes. Linton explique ainsi cette grande indépendance chez les enfants de cette civilisation, habitués à ne compter que sur eux-mêmes, alors que dans d’autres sociétés les liens entre l’enfant et ses parents sont extrêmement forts et très marqués par la ritualisation. Ailleurs c’est le statut fait à la femme qui donne sa tonalité à l’affectivité dans la société : si la femme est surtout appréciée en tant qu’elle donne vie à un garçon et peut être répudiée au gré du mari, elle a tout lieu d’être anxieuse et de n’être rassurée que si elle donne naissance à un fils ; aussi renforce-t-elle son emprise maternelle sur le garçon qui lui sert d’assurance pour elle et pour ses filles ; cela ne peut pas aller sans donner une connotation à la société tout entière.

 
Rapports tragiques entre les civilisations

       Les contacts avec des peuples très divers dans leur manière de vivre nous obligent à réfléchir et, sans doute, à mieux comprendre notre propre civilisation qui, pendant des siècles, nous est apparue comme l’état « normal » de l’homme.
       Certes des notations de différences culturelles ont été saisies très tôt chez différents auteurs, comme par exemple Xénophon relatant la « retraite des 10.000 » (Anabase) par un chemin non prévu, constate que les peuples rencontrés ont parfois des mœurs bien étranges au regard des usages du peuple grec. De même, au 18ème siècle, Gibbon, s’efforçant de comprendre le déclin de l’empire romain, constate que les peuples pasteurs sont des fléaux pour les peuples agriculteurs dont les plantations suscitent la convoitise : cela ne peut que surprendre un chrétien habitué  à appeler le Christ  « Le Bon Pasteur » !  Pourtant, à la réflexion, on voit bien l’infériorité de l’agriculteur qui ne peut soustraire un bien stable qu’il a produit, à la razzia des peuples nomades en quête de pâturages pour leurs  troupeaux, peuples qui comme les Huns d’Attila, se retirent avec leur butin. En fait ce cas de figure est très fréquent dans l’Histoire : non seulement en Asie Centrale mais aussi en Afrique, par exemple dans l’antagonisme entre Tutsis et Hutus agriculteurs. Inversement d’ailleurs le peuple agriculteur, qui met en valeur des sols jusqu’ici non cultivés, peut porter gravement atteinte aux tribus nomades qui se déplacent sur un territoire sur lequel elles peuvent vivre jusqu’à  épuisement dans un premier temps, et qu’elles retrouvent des années après quand les dégâts causés par le précédent passage ont été réparés par une nature généreuse : c’est ce qui s’est passé dans les Iles de l’hémisphères sud où les anglo-saxons se sont installés. Les Indiens d’Amazonie quant à eux sont victimes des attraits matériels que leur pays exerce sur des prédateurs économiques ; souhaitons ne pas avoir la honte de devoir faire mémoire de ce génocide.
 
       Les dommages ne sont pas seulement d’ordre matériel, comme le montre l’étude de Mircea Eliade sur les « Religions australiennes ». Dans la culture de ces peuples les rites d’initiation font entrer le garçon dans la vie adulte (entre 8 et 13 ans) ; l’enfant est arraché à sa mère pour apprendre de quel ancêtre il est l’incarnation ; cela se fera au cours de périples où il apprendra quels lieux sacrés sont en rapport intime avec cet ancêtre ; au retour de cet apprentissage, d’ailleurs douloureux, il est tellement « autre » que les mères pleurent lors de leur départ car celui qui reviendra dans la communauté ne sera plus leur enfant, mais l’ancêtre lui-même. La prise de possession par un peuple étranger de ces lieux sacrés et secrets auxquels se rattachent les rites d’initiation et les objets sacrés qui marquent la vie de l’homme perturbe profondément et désespère le peuple d’origine. En Asie Centrale  les tribus nomades Mongols et Turcs ont été à l’origine  de terribles massacres de personnes et même de civilisations. Il y a peu encore, on a vu la destruction d’immenses statuts de Bouddha au nom d’interdits religieux qui ne sont évidemment pas bouddhistes et témoignent d’un manque de respect total pour la religion d’autrui et pour sa civilisation !
      
       Comme les civilisations forment les êtres humains sur un plan mental total, les rapports entre elles sont souvent  tragiques : en ce sens le premier ministre turc, M. Erdogan, a eu raison de dire que l’assimilation est un génocide  car il y a deux formes de génocide et dans leurs rapports, les civilisations risquent toutes leur existence propre. : soit il leur faut se transformer mentalement pour s’adapter à un contexte qui n’est pas mentalement le leur, soit ils ont recours à la violence ; ce mode de pillage simplement renouvelé, même sans exclure nécessairement une attitude esthétique, ne permet pas d’endosser la disposition d’esprit qui a permis de produire les biens d’une civilisation. C’est ce problème qui se pose à notre époque : la télévision présente universellement des biens à des peuples qui sont loin d’avoir la mentalité qui permit de les créer et qui vivent dans un contexte social loin de ce contexte. La simple accession à ces biens ne permettra pas à une culture étrangère de les conserver : le rapport entre les biens matériels d’une civilisation et son être profond ne peut être scindé : une civilisation ne se change pas par décret ; les dictateurs du 20ème siècle en ont fait l’expérience, ils se sont heurtés à ce que Pareto appelle la persistance des agrégats.             
 
 
La différentielle anthropologique occidentale

       La société et ses usages, avec le fond affectif qu’ils composent et les qualités dont l’éducation encourage le développement, forment ce qu’un ethnologue appelle « la personnalité de base». Cela explique l’échec des rapports culturels entre civilisations très différentes et, entre autre, celui des colonisations. Objectera-t-on que la colonisation effectuée par Rome a largement réussi ? Les travaux de Georges Dumézil permettent de le comprendre : dans sa remarquable étude « Jupiter, Mars, Quirinus », il montre que les peuples européens ont un héritage culturel préalable commun qui a rendu assimilables les apports de la civilisation romaine ; celle-ci avait d’ailleurs elle-même reconnue sa parenté avec la culture grecque au point que la mythologie de l’une parut familière à l’autre qui n’y a vu qu’une transposition du nom des divinités : Jupiter n’est-il pas Zeus, Aphrodite Venus etc ? Il n’est  jusqu’à certaines séquences de l’histoire archaïque de Rome qui se retrouvent comme des « doubles » de mythes scandinaves, témoignant vraisemblablement d’une source commune historicisée par les Romains. Dumézil montre que les peuples indo-européens ont eu aussi en commun la tri partition de la société, que les Etats Généraux ont d’ailleurs maintenue en France jusqu’à la Révolution. Ces similitudes traduisent  l’origine commune de peuples qui ont déferlés par vagues diverses dans le temps et dans l’espace, et qui n’étaient donc pas étrangers entre eux sur le plan culturel : les acquisitions des une ont donc pu être mises, en quelque sorte, dans le prolongement du patrimoine commun.
 
       Le rapport entre conscience et penser antérieur existe aussi bien dans notre civilisation considérée rationaliste que dans les sociétés primitives. La raison en elle-même n’est qu’un moyen. Derrière ce moyen il y a la force vitale d’une société régie par une volonté de lucidité, comme en témoigne la tragédie grecque. Elle expose en effet, nous dit Monnerot, la condition de l’homme selon la pensée grecque : celle d’un être doté de conscience, mais dont la conscience ne lui permet pas de connaître tout ce qui lui importe de savoir. Il arrive même qu’il ignore précisément ce qui lui importerait le plus de savoir : l’homme peut alors être dit « en défaut ». La situation d’Œdipe roi est exemplaire en ce point : il cherche le coupable qui est à l’origine de la souillure qui vaut des calamités à la Cité et il ignore qu’il est ce coupable. Jocaste, sa mère-épouse, qui se souvient de la malédiction précédant la naissance d’Œdipe, comprend et lui conseille en vain de ne pas chercher. Ainsi la volonté de connaître chez un être doté de conscience le met dans une situation tragique parce qu’il ne peut tout connaître de ce qui lui importe. Mais il lui revient de décider : « Oreste peut ne pas accepter son héritage, qui consiste à venger son père sur sa mère ;  Octave peut ne accepter le legs de César ». Les moyens de se défendre contre le tragique ne manquent pas : dogmatisme, mysticisme, folie, toxicomanie, complaisance à soi-même comme on y est fortement incité aujourd’hui ! Le héros tragique assume la situation et prend sa décision avec les risques que comporte toute décision.
 
       Cette morale n’apparaît pas comme une morale du quotidien, d’ailleurs la tragédie qui « l’expose » ne met-elle pas en scène des personnages socialement hors du commun, Rois, princes et princesses ? Mais on retrouve cette éthique ailleurs, remarque Monnerot, par exemple dans les romans de Conrad. On peut aussi la retrouver dans un film tel que « Vent de l’Est ». Elle sous tend si bien notre société qu’on la trouve normalement dans la modestie des conduites familiales qui assument les faiblesses, les maladies de leurs proches. Cette éthique existe parce qu’elle a un sens qui tient à la conception occidentale de la vie : Monnerot le montre fort bien en comparant la notion occidentale de personne avec celle du bouddhisme pour lequel la personne n’est qu’une formation transitoire, modalité passagère d’une impersonnalité fondamentale ; à l’opposé, « Dans l’horizon occidental, un acte peut changer la vie ».  
 
       En un sens, la philosophie des Lumières est infidèle à la civilisation occidentale car « l’antiquité n’a pas eu plus que le christianisme auquel il est rhétorique de l’opposer, l’idée, ou plutôt le mythe tout moderne de l’infaillibilité humaine ». La philosophie des Lumières a pris la conséquence, la science produit de notre culture, pour cette culture elle-même. Elle l’a donc présentée coupée de la force vitale qui a fait exister la science et la technique et c’est pourquoi on s’interroge actuellement sur des questions bioéthiques qui peuvent être tranchées en fonction d’une attitude utilitaire ou en fonction des valeurs de notre civilisation. Pasteur et son équipe, qui ont d’abord essayé sur eux-mêmes le vaccin contre la rage qu’ils venaient de découvrir, se sont inscrits d’emblée dans le cadre de nos valeurs. Aujourd’hui souvent, ceux qui sont étrangers à notre civilisation, en recherche la science et plus encore les techniques, sans soupçonner même la base culturelle dont elles proviennent.  Les déclarations mêmes venues de l’OCDE ne portent sur l’éducation que comme facteur de croissance économique et si l’on observe les différentes origines de l’immigration, elles ne témoignent bien souvent que d’une course aux biens rigoureusement matériels ; il n’est pas étonnant dans ces conditions que l’assimilation ne se fasse pas, au grand dam des peuples européens qui y perdent à la fois leurs richesses matérielles et leur art de vivre, mais aussi à celui des populations immigrées d’origine très étrangères dont les enfants sont coupés de leur culture d’origine sans être mentalement intégrés à celle du pays d’accueil.   
  
 
L’éducation et la transmission des valeurs

       Les difficultés de rapport entre cultures se posent bien évidemment, lorsqu’il y a immigration massive de peuples franchement étrangers aux valeurs de la culture du pays où ils émigrent : du fait de leur nombre les immigrants reconstituent normalement leur milieu culturel d’origine, et ne sont pas dans les conditions favorables à leur assimilation ; c’est au point que les immigrants assimilés eux-mêmes évitent le milieu ainsi reconstitué. Les graves difficultés rencontrées aujourd’hui par les diverses nations européennes du fait de l’immigration massive qui leur est imposée n’ont rien de surprenant. Peut-on compter sur l’éducation pour résoudre ce problème ? L’Histoire ne témoigne pas en ce sens : dans les Etats récents souvent artificiels des pays du Moyen Orient ou ceux issus de la décolonisation, le communautarisme, souvent conflictuel, montre que l’assimilation ne se fait pas et que ces Etats ne parviennent pas à créer une identité nationale.     
         Traitant de l’éducation, l’OCDE ne prend en compte que le bénéfice que les immigrants peuvent en tirer matériellement mais ignore l’aspect proprement culturel : tout se passe comme elle s’inscrivait dans le droit fil de la philosophie anthropologiquement caduque d’Auguste Comte : une telle vision, trop rationaliste, est une vue tronquée de la culture occidentale.                            
 
       Nietzsche définit l’homme comme un créateur de valeurs ; ces valeurs permettent à chaque société humaine de vivre dans une certaine harmonie, alors que les comportements  humains ne sont pas régulés par l’instinct strictement comme c’est le cas pour les animaux. Or ce n’est pas la raison qui crée les valeurs ; l’ethnologie en témoigne abondamment. Une civilisation est le produit de l’histoire d’un peuple, et les peuples qu’on a appelés « primitifs » ne sont pas des peuples sans histoire mais des peuples dont on ne connaît pas l’histoire dans la mesure où ils n’ont pas eu d’écrit : tous les peuples ont subi des influences, mais ils les ont modifiées en fonction de leur propre personnalité ; chez ceux qu’on a cru isolés parce qu’ils habitaient des îles qui semblaient éloignées de tout contact, on a pu déceler des influences de diverses autres civilisations : c’est le cas pour les aborigènes d’Australie par exemple dont on peut même voir comment ils ont assimilés les éléments de christianisme qu’ils ont intégrés à leur propre fond culturel.
      
       L’homme n’est donc pas du tout indépendant de sa culture comme le supposait la philosophie des Lumières. Rousseau qui a le mieux pressenti ce qu’il y a chez l’homme de réelle originalité (voir cours sur l’intelligence), imagine l’homme à l’état de nature, vivant solitaire, s’accouplant au hasard des rencontres.  Or, à l’état de nature, surtout tel qu’il l’imagine, nature sauvage dans laquelle le petit de l’homme est une proie facile pour toute sorte de carnivores, le bébé doit être bien plus protégé sans doute que dans nos sociétés : il est douteux que la mère ne s’attache pas à ce petit qu’elle nourrit et ne cesse de transporter avec elle, ce que Rousseau croit facile ! S’il n’avait pas lui-même abandonné ses quatre enfants il eût été mieux informé sur les rapports entre la mère et l’enfant. Et s’il se fut interrogé sur lui-même, il eût mieux compris les rapports de l’enfant à la mère, il eût mieux compris l’importance de celle-ci pour l’enfant, lui qui s’obstinait à appeler « maman » la jeune veuve à qui il avait été confié et qui ne parvenait pas à accepter comme tel un si grand nourrisson !   
   
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       L’homme est naturellement un être de culture, intimement formé par elle : d’homme à l’état de nature  il n’en n’existe pas ; les rares « enfants sauvages » qui ont pu survivre quelque temps, nourris par quelque mammifère, n’ont présenté aucune des caractéristiques qui singularisent l’humanité. Point n’est besoin d’imaginer, comme le fait Rousseau dans « Le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes », qu’il fallut des phénomènes naturels tels que des tremblements de terre créant des obstacles infranchissables, pour obliger les hommes à vivre proches les uns des autres : l’éthologie met en évidence le fait que la sociabilité est, dans le détail même de ses formes, une caractéristique des différentes espèces. La nature humaine est très plastique comme en témoigne la diversité des civilisations : « la plupart des êtres humains suivent ce canal tracé par leur culture » comme le dit joliment Ruth Benedict ; encore faut-il qu’il y ait culture et la culture est intimement liée à notre nature humaine et ne se modifie qu’ avec le temps sous le double aiguillon du désir et de la nécessité.   

 
 
Nous avons utilisé :

Rousseau « Le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes »
Bergson « L’évolution créatrice »
Jean Stoetzel « La psychologie sociale » (Flammarion)
Ruth Benedict « Echantillons de civilisations » (Gallimard)
Roger Caillois « L’homme et le sacré » (Gallimard)
Jules Monnerot  « Les lois du tragique » (Presses Universitaires de France)
    « « « « « « «   « La poésie moderne et le sacré » (Gallimard) 
Paul D. Mac Lean « Les trois cerveaux de l’homme » (Laffont)
Dr Nghiem «Musique, intelligence et personnalité » (édition Godefroy de Bouillon 
Arnold Gehlen « Anthropologie et psychologie sociale »      (Presses Universitaires de France)
Rémy Chauvin « Le comportement social chez les animaux » ( « « « « « « « « « « « « « « « « )
Jean-Paul Roux « Histoire des Turcs » (Fayard)
  « « « « « « « «  « L’Asie centrale »          « « 
   « « « « « « «    « Tamerlan »                  «  « 
Laurent et Annie Chabry « Politique et minorités au Proche Orient » (Maisonneuve et Larose)
Mircea Eliade « Religions australiennes » (petite bibliothèque Payot)
Georges Dumézil « Jupiter, Mars, Quirinus » (Gallimard)


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