QUARANTE  ANS  DE  REFORME  CONTRE  LE  SAVOIR





Livre de synthèse, « La psychologie de l’enfant » de Jean Piaget et Bärbel Inhelder, commandé par les Presses Universitaires de France, n’est pas un ouvrage aisé à lire : en 150 pages il dégage la vue d’ensemble que le grand scientifique suisse (1896-1980) tire d’une œuvre considérable. En plus de 40 ans, il a observé et étudié le développement de l’intelligence de l’enfant sous de multiples aspects : langage et pensée, construction du réel, jugement et raisonnement, genèse du nombre, formation du symbole, représentation du monde, développement des  quantités physiques, représentation de l’espace. Etudes véritablement scientifiques, exposées avec clarté et qui seraient parfaitement accessibles … si elles étaient rééditées, mais elles ne le sont plus en français depuis les années 60. Fallait-il ce silence pour mettre en œuvre la réforme que nous subissons en France, officiellement depuis le septennat de M. Giscard d’Estaing ?

       On trouve en effet dans cet ouvrage de synthèse la raison des échecs des cinq réformes majeures de notre enseignement :


1)      Echec de la méthode globale de lecture

2)      Echec de l’enseignement des mathématiques

3)      Echecs dus au refus d’enseigner la grammaire

4)      Echecs dus à l’allongement excessif des méthodes dites actives

5)      Echec des bienfaits d’une scolarisation prématurée


_____________________________________



1)    L’échec de l’enseignement de la lecture par la méthode globale était tout à fait prévisible. La perception chez l’enfant est d’abord perception de formes globales, comme elle l’est chez l’ensemble des vertébrés, et peut être chez bons nombres d’invertébrés. Etant doué d’une prodigieuse mémoire, l’enfant peut effectivement enregistrer un nombre considérable de formes ou images, visuelles et auditives. (On appelle forme une structure perceptive qui se détache sur un fond ; la perception des formes n’est pas encore la perception des objets mais elle la rend possible). Qu’on utilise ce pouvoir, très biologique, chez les enfants dont l’intelligence est déficiente est très compréhensible, mais pour l’enfant d’intelligence normale c’est un progrès de passer du stade de la perception globale (stade appelé syncrétique) au stade analytique où il apprend à connaître et manier les éléments composants, par exemple, des mots :  l’alphabet est l’outil par excellence du passage du stade syncrétique au stade analytique. Méthodes globales ou semi globales de lecture retardent artificiellement cette évolution, ce qui semble confirmée par la neuropédiatrie, au nom de laquelle M. de Robien, ministre de l’Education Nationale, a exigé la disparition de ces méthodes : de fait on n’entend plus aujourd’hui les enfants déchiffrer ce qu’ils peuvent lire sur les murs, par exemple le nom des stations de métro ; faudra-t-il qu’ils les apprennent par cœur ? Et pourquoi là, ce culte du par cœur qu’on a récusé, bien à tort, quand il s’agit de poésie, mais aussi de règles de grammaire ou de la table de multiplication ?



2) Echec de l’enseignement en mathématiques. Considérant que les mathématiques sont des systèmes formels, on gagnerait, disait-on, à enseigner le système le plus formel et à montrer les autres comme des cas particuliers qui en découlent logiquement : par exemple on peut traiter la géométrie euclidienne en écrivant ses postulats en symboles de théorie des ensembles et expliciter ce qui en découle logiquement dans le langage formel de cette théorie, sans tracer aucune figure. Autre exemple : on peut traiter des parallélogrammes en général, puis du losange comme cas particulier de parallélogrammes, puis du carré comme cas particulier du losange. Ainsi se situe-t-on sur un plan purement formel. Un tel procédé serait valable si l’esprit humain était naturellement logique, mais la psychologie génétique montre qu’il n’en est rien ; elle met au contraire en évidence qu’il ne devient logique qu’au terme d’un long processus :  l’esprit de l’enfant connaît un long stade « préopératoire », avec deux étapes, l’une entre 1an1/2 -2ans et 7-8 ans, et l’autre entre 7 et (+ ou –) 15 ans ; et cela mérite qu’on s’interroge comme le souligne Piaget.
 Etudiant le développement des « images mentales » chez l’enfant, Piaget constate une nette différence entre les images mentales du niveau préopératoire («  jusque vers 7-8 ans mais avec de nombreux résidus plus tardifs ») et celles du niveau opératoire : tant qu’elles sont étroitement liées à la perception, les images mentales sont presque exclusivement statiques ( ibidem p. 69),( ce qui a sans doute conduit la Psychologie de la Forme a définir l’intelligence comme restructuration des formes ; voir la critique de cette définition dans notre cours sur l’intelligence supra). On peut penser que l’enseignement traditionnel de la géométrie euclidienne était par excellence l’exercice permettant de passer du stade sensoriel au stade opératoire purement mental ; en somme, pour le développement de l’intelligence de l’enfant, la géométrie enseignée de manière classique, est un instrument d’un intérêt comparable à l’intérêt de la méthode alphabétique à un âge différent.

 En effet, avec la géométrie euclidienne enseignée de manière traditionnelle, l’enfant apprend à restructurer sa perception visuelle afin de trouver un intermédiaire en vue de résoudre un problème logique qui lui est proposé ; cette discipline a donc toujours été traitée comme un instrument pédagogique qui conduit l’enfant à sortir de l’égocentrisme purement biologique de la perception pour accéder à une perception universalisable dans laquelle s’appliquent des règles logiques, telles que «  deux quantités égales à une mêmes troisième sont égales entre elles ». Comme nous le verrons au 4ème point, c’est une étape importante de la formation de l’intelligence.  


  3)   Le refus d’enseigner la grammaire relève de la théorie suivant laquelle l’enfant  retient mieux ce qu’il découvre par lui-même. L’éclosion délirante des fautes d’orthographe chez les bacheliers eux-mêmes manifeste l’échec de cette théorie en l’occurrence ; ainsi ce courriel « vous ête sour ou boucher ? » : trois fautes sur cinq mots, âge supposé de l’envoyeur, une vingtaine d’années. Les deux premières fautes témoignent d’une carence de l’apprentissage : le verbe être est normalement le premier dont on apprend la conjugaison, à la fois par ce qu’il désigne et parce qu’il sert de verbe auxiliaire. Loin d’avoir découvert les règles propres à la langue, le scripteur s’en tient à la perception auditive ; il lui aurait fallu penser au féminin de « sourd » pour l’écrire correctement : on voit bien, a contrario, dans un tel exemple que la grammaire incite à une réflexion sur la langue alors que la « découverte » supposée ne fait appel qu’à la mémoire, au risque de ne pas aller au de là de ce qui a été appris pendant la petite enfance, à l’âge où le jeune être humain guette le langage adulte et l’engrange pour se l’approprier. La troisième faute est caractéristique de la méthode globale qui sollicite essentiellement la mémoire visuelle : le scripteur a pris, entre les formes écrites possibles, celle qui lui est la plus familière et non celle qui correspond au sens de sa pensée ( car vu le contexte alternatif, il est peu vraisemblable qu’il se soit demandé s’il s’adressait à un boucher !) Au risque d’engendrer un retard irréparable, les adeptes de  la méthode globale préfèrent utiliser les automatismes de la mémoire à la pratique réfléchie de la langue, laquelle exige l’apprentissage de l’alphabet et de la grammaire.



4)  Abus des méthodes dites actives. Ces méthodes sont fondées sur la remarque qu’une réelle logique apparaît dans l’action avant de se manifester dans le langage, d’où on a conclu qu’il suffit de distinguer deux niveaux « De l’acte à la pensée » « comme on le fait avec Wallon ». Piaget reconnaît qu’il diverge avec Wallon sur ce point ( « Psychologie de l’enfant p.89) car il constate que l’acquisition du langage ne débouche pas sur la réversibilité des opérations logiques : « il faut attendre jusque vers 7 et 8 ans pour que cette conquête se réalise et il faut comprendre les raisons de ce retard si l’on veut saisir la nature complexe des opérations ». Aussi faut-il, « considérer le fait qu’une réussite en action ne se prolonge pas, sans plus, en une représentation adéquate ». Le postulat qui fonde les méthodes actives est donc erroné : s’il est exact qu’une réelle logique apparaît dans l’action ( ce qu’on peut constater chez bien des vertébrés), cela ne signifie pas qu’elle se transpose directement dans la représentation que le sujet s’en fait : « Le premier obstacle à l’opération est donc la nécessité de reconstruire, sur ce plan nouveau qu’est celui de la représentation, ce qui était déjà acquis sur le plan de l’action ». Un tel constat indique qu’il y a des limites aux méthodes actives : elles correspond à l’âge mental préopératoire. Aussi Piaget critique -t-il l’empirisme parce qu’il ignore la lente genèse de la représentation mentale et considère cette représentation comme acquise dès que l’enfant accède au langage.           Les travaux de Piaget et de son équipe montrent, au contraire, que pour accéder à la pensée logique l’enfant doit procéder à deux types de  « décentration » : la première par rapport aux sens, c’est-à-dire au corps, la deuxième par rapport au moi mental, pour prendre en compte « des perspectives distinctes et multiples ». L’égocentrisme enfantin,  que les expériences de la psychologie génétique ont mis en évidence,  apparaît comme  obstacle à l’esprit logique : d’abord obstacle de la perception (lorsque le professeur de gymnastique est en face d’enfants très jeunes et leur dit de lever le bras droit, lui-même lève le gauche car l’enfant, avant un certain âge, « ne se met pas en face »). La deuxième forme d’égocentrisme est purement mentale : l’enfant n’imagine pas qu’on puisse penser autrement qu’il pense, sa pensée lui paraît donc universelle : l’évolution dans ce domaine se situe entre 7 et 14/15 ans. La véritable pensée universelle « n’est plus exclusivement formée d’objets (ou de personnes-objets) comme au niveau sensorimoteur, mais également de sujets, à la fois extérieurs et analogues au moi, avec tout ce que cette situation comporte de perspectives distinctes et multiples …Contrairement à la plupart des actions, les opérations comportent toujours une possibilité d’échange, de coordination interindividuelle comme individuelle, et cet aspect coopératif constitue une condition sine qua non de l’objectivité de la cohérence interne et de l’universalité de ces structures opératoires. » Ainsi la réversibilité des opérations logiques n’est possible que si l’esprit sort de l’égocentrisme, d’abord physique puis mental. C’est pourquoi l’acquisition du langage n’est pas ipso facto l’adhésion à la pensée logique. Le fait est donc qu’une logique pratique, acquise au niveau sensori-moteur, ne l’est pas pendant des années  au niveau opératoire purement mental et c’est pourquoi on a pu parler d’une pensée « prélogique » chez l’enfant.
 
 Les méthodes actives correspondent au développement sensorimoteur qui caractérise le premier stade du développement préopératoire ( 2 ans à 7-8 ans) ; elles y sont bien adaptées et permettent  vraisemblablement d’accélérer l’évolution vers la pensée opératoire à travers le 2ème stade préopératoire (7-8 ans à 13-14 ans) ; mais c’est retarder le développement de l’intelligence que de solliciter trop longtemps l’intelligence préopératoire par des méthodes qui correspondent au stade sensorimoteur, stade auquel l’enfant s’avère capable, progressivement, de se détacher de l’égocentrisme. Les méthodes actives, entre autre sous forme d’activités pluridisciplinaires, entretiennent un comportement d’activité physique qui fait obstacle à l’intériorisation des notions qu’exige chaque discipline, elles prolongent ainsi un type de démarche défavorable à la concentration de l’esprit dont l’adolescent est devenu capable.
 



5)        Surestimation du supposé bienfait d’une scolarisation prématurée : qu’une scolarisation à l’âge de 2 ou 3 ans corresponde à une nécessité lorsque la mère travaille, c’est évident ; mais contrairement à ce que l’on affirme, cela n’en fait pas obligatoirement un avantage pour la socialisation de l’enfant : l’observation des jeux d’enfants enseigne que, jusqu’à un certain âge, les enfants qui « jouent ensemble » jouent en fait à coté des  autres sans se soucier du voisin. Dans son étude sur « Le jugement moral chez l’enfant » (un de ses rares ouvrages disponibles), Piaget s’est intéressé à la manière dont celui-ci conçoit les règles, par exemple dans les jeux à deux ou plusieurs : énonçant clairement une règle, l’observateur la transgresse ostensiblement sans qu’il y ait la moindre protestation chez le jeune partenaire, qui joue de son coté en quelque sorte ; ce n’est qu’après 7 ans que les parties de billes sont bien structurées, avec observation des règles et surveillance mutuelle quant à cette observation, avant « chacun joue comme il l’entend, sans trop s’occuper des autres (…) personne ne perd et tout le monde gagne à la fois car le but est de s’amuser en jouant pour soi tout en étant stimulé par le groupe et en participant à une ambiance collective» (ibidem p.113)

 


*
*   *


 

      Si l’on essaie de comprendre l’unité des erreurs qui ont présidé à la réforme de l’enseignement en France depuis les années 60-70, on s’aperçoit qu’elles tiennent au refus de prendre en compte le long stade préopératoire exploré par les travaux de Jean Piaget et de son équipe et ce refus a abouti à l’échec par retardement artificiel du développement de l’intelligence. L’école élémentaire correspond bien à l’époque préopératoire, fortement marquée par le développement sensorimoteur jusqu’à 7-8 ans ; on disait autrefois que 7 ans marque « l’âge de raison » : c’était judicieusement observé car c’est l’âge auquel l’enfant commence à raisonner, c’est-à-dire à sortir de l’égocentrisme naturellement lié à la perception. Mais le 2ème stade préopératoire est lui-même assez long : la conservation de l’objet, acquise sur le plan pratique, dès la première année de l’être humain, n’est pas la conservation de la matière (ni celle du volume) ; qui peut s’en étonner quand on sait qu’il fallut attendre Lavoisier (1743-1794) pour la formuler ? Or, tant que ces notions ne sont pas acquises, la pensée peut difficilement être « opératoire », c’est-à-dire logique : si A=B, B=A, c’est logique! mais les expériences montrent que, deux quantités de liquides étant considérées égales quand l’enfant les compare dans deux verres semblables, ne sont plus affirmées égales lorsque, sous ses yeux, on transvase le liquide d’un des verres dans un autre plus effilé. L’adulte, habitué à la réversibilité des opérations logiques, a du mal à admettre qu’elle ne s’impose pas d’elle-même ; il fallait le recours à l’expérience pour mettre ce fait en évidence. On voit que l’erreur est bien, comme le dit Piaget, de ne voir que deux stades d’évolution alors qu’il y en trois, le stade préopératoire, le deuxième étant particulièrement long.                    

 

Il reste à se demander pourquoi l’œuvre scientifique considérable de Piaget et de son équipe n’a pas été prise en compte. Quelle autre œuvre scientifique avait-on à lui opposer ? Il n’y a aucune réponse à ces deux questions, alors même que, parait-il, les Instituts de Formation des Maîtres (I.U.F.M.) ont été créés pour améliorer la pédagogie dans l’enseignement. Les spécialistes français de la pédagogie officielle continuent à mettre sur le compte du manque de crédit l’effarant échec de l’enseignement dont ils ont conduit la réforme ! Ce n’est pas sérieux : jusqu’en 1968, instituteurs et professeurs, nés dans les années creuses, ont assumé dans des conditions démographiques très difficiles, la scolarisation des enfants du « baby boom », avec des résultats bien supérieurs à ceux que l’Education Nationale « rénovée » obtient aujourd’hui. La conclusion scientifique de cette expérimentation pédagogique massive imposée à notre système éducatif, c’est qu’elle confirme par son échec, hélas ! la validité des travaux de la psychologie génétique. Certes, l’enseignement traditionnel n’était pas fondé sur ces travaux, mais un pragmatisme de bon aloi avait appris aux enseignants à s’adapter à leurs élèves.         

       Aujourd’hui les parents ont compris que la peau d’âne assurée à 80% d’une classe d’âge n’en fait pas pour autant des intellectuels ; elle n’est même pas une garantie contre l’analphabétisme, encore moins un sésame pour l’emploi : l’analphabète qui débarque chez nous y trouve plus facilement un métier de plombier, d’électricien ou de carreleur que le malheureux bachelier qui, ayant traîné sur les bancs d’une école où il n’a pas appris grand-chose, n’a d’autre perspective que le revenu minimum d’insertion (R.M.I.). Aussi, devant l’effondrement vertigineux et anormalement rapide de notre système d’enseignement, l’opinion se répand qu’il a été voulu et que la réforme de l’enseignement n’a d’autre but que d’apprendre aux générations ainsi scolarisées à suivre docilement le téléguidage politico-médiatique. L’analphabétisme devient un de ces « arts premiers » vis-à-vis duquel le lettré est invité à ne pas faire montre de sentiment de supériorité. 


____________________________

 


 

 




 
Suite ...





@Les humanités en ligne @

Valid HTML 4.01!