Le 15 juin 2009

COMMENT LIRE LA PRESSE ?



 
                                                           
      
       Lorsqu’un des  ministres de l’Education Nationale qui ont défilé rue de Grenelle a décidé de faire entrer à l’école l’étude de la presse, les professeurs y ont été de leur étude comparative des journaux, montrant dans la manière de présenter le même évènement, des différences en fonction de l’idéologie marquant le journal. Ce n’est pas sans intérêt mais c’est un peu lassant.
       En revanche il est plus enrichissant de suivre des questions dans un journal qui cherche à informer plutôt qu’à plaider idéologiquement. Cela implique que le journal soit assez riche pour avoir  lui-même de bons moyens d’information : entre autres, des correspondants à l’étranger, des spécialistes d’un bon niveau pour les différentes rubriques.

Choisir les thèmes      
       La presse quotidienne est intéressante à condition de pratiquer le suivi de questions essentielles : sans suivi, sa lecture est, en gros, une perte de temps. Vous pouvez vous faire votre documentation en découpant des articles que vous rangez, sous les rubriques sélectionnées, dans de très grandes enveloppes. Il revient à chacun de  repérer ces questions : comme la réalité évolue, elles ne sont pas préétablies. Ainsi les faits divers en eux-mêmes ne sont pas essentiels à moins qu’ils fassent apparaître un enseignement ou une tendance : par exemple dans les années 90 on voit se développer en France de nouvelles formes de violence qui n’existaient pas auparavant et n’ont fait que s’amplifier depuis, reléguant à l’arrière plan les classiques violences entre ivrognes et les crimes passionnels non moins classiques. Autrement dit, on peut constater que depuis deux décennies la douce France est perturbée très anormalement : il ne s’agit plus de « faits divers » … Dans le domaine de l’insécurité le vingt et unième siècle commence sur les chapeaux de roue.
        Autre exemple dans le « social »  : la succession de « formules » ou textes juridiques pour faire « entrer les jeunes dans le monde du travail » (CDE, CDD, CNE) met en évidence à la fois l’échec de notre système scolaire mais aussi la désindustrialisation de notre pays : quand les entreprises délocalisent à l’étranger il est difficile de faire entrer les jeunes dans le monde du travail ; c’est la production qui crée la richesse d’un pays, pas n’importe quels emplois, seraient-ils nécessaires (aides à la personne par exemple), si la production de richesse ne permet pas de les financer.
         A travers la presse économique on pouvait voir les secteurs d’activité qui se développaient à travers le monde ces deux dernières décennies : ceux de l’énergie, de l’immobilier, de la chimie, du transport (ce que l’on peut vérifier sur nos autoroutes). On peut voir alors venir les aléas qui vont affecter l’économie : par exemple les médicaments génériques risquent de porter  atteinte à la recherche pharmaceutique, un des domaines forts de la France. On pouvait voir aussi la montée vertigineuse, donc anormale, des prix de l’immobilier et du foncier (terrains) dans diverses parties du monde : France, Etats-Unis, Asie, Espagne et généralement tout se qui se présentait comme côtes paradisiaques, par exemple dans les ex Etats communistes de l’Europe de l’Est ; cela signalait une intensité spéculative mondiale anormale de ce domaine, le foncier et l’immobilier étant jusqu’ici des secteurs nationaux ; c’est ce secteur qui a été le déclencheur de la crise mondiale actuelle (voir en rubrique « économie » : « Imprévisible la crise ? »).La chute a été brutale sur le plan de l’activité en général et d’abord sur le foncier abusivement surévalué du fait de constructeurs et d’acheteurs sans frontière : les mouches du monde entier se sont abattues sur un nombre limité de surfaces privilégiées dont elles ont fait monter les prix artificiellement, et notre Etat, jamais en retard d’un impôt, en a profité pour infliger l’impôt sur la fortune (ISF), à de malheureux pêcheurs qui, jusqu’ici jouissaient en paix du patrimoine familial.
       Parmi les secteurs actifs il faut aussi retenir les médias qui font vendre mondialement grâce à la publicité ; il ne faut donc pas s’étonner si ce secteur est aujourd’hui touché par la crise, d’autant que les médias « classiques », dont la télévision, sont maintenant concurrencés par inter net, au moment même où la crise tarit les possibilités d’acheter. On peut aussi s’interroger sur les relations du sport et des médias lorsqu’on apprend que, dans tel pays, seule la première moitié des équipes de football de première division est rentable : si le sport est si magnifiquement rémunéré, dans certains cas, c’est en tant que possibilité d’affichage publicitaire mondial .
 
Gouvernance mondiale   
       A l’occasion des élections européennes le lecteur de quotidiens a pu constater, fin mai 2009, qu’Arcelor  et la France n’avaient pas été les seules victimes de l’Indien Mittal : Belgique et Luxembourg s’en plaignent aussi, ce qui pose le problème de la protection du travail des Européens par l’administration de « Bruxelles ». On pouvait déjà s’en inquiéter si on avait suivi les mésaventures de Péchiney, un des fleurons historiques de l’industrie française : « Bruxelles » lui ayant interdit un rapprochement négocié avec une entreprise européenne au motif de « situation dominante susceptible de fausser la concurrence européenne», Péchiney a été acheté par le Canadien Alcan et c’est aujourd’hui une entreprise …indienne, les lois anti-concurrences ne jouant pas au-delà de la juridiction bruxelloise… nous n’osons dire de ses frontières. L’Europe peut y perdre effectivement toutes ses industries.
       Ainsi depuis deux décennies les sociétés européennes, rachetées par les grosses fortunes, entre autre, des pays pauvres, relèvent du délit de vagabondage : dans les pays pauvres il existe des familles immensément riches qui ont intérêt à déplacer les entreprises et en obtiennent des profits très supérieurs puisque dans ces pays, sans protection sociale, les salaires sont très bas. Les dérégulations auxquelles nous assistons et qui ruinent les anciens pays industrialisés – dits pays « riches »- se perçoivent lorsqu’on suit quelques rubriques précises dans la presse.

     Liée aux anomalies du foncier, il y a la question de la mondialisation de l’agriculture : va-t-on cultiver la terre pour nourrir les hommes ou les voitures (avec l’énergie verte)? Il n’y avait jamais eu jusqu’ici une telle spéculation sur les terres : un million trois cent mille hectares, parait-il, achetés par la Corée à Madagascar. Pourquoi faire ? Tout pays peut être ainsi dépossédé de son sol par un système financier mondialisé et implacable.
 
Les difficultés normales de la lecture de la presse     
       On peut mentir en politique ne serait-ce que par omission, et on ne s’en prive pas ; c’est bien plus difficile de mentir en rubriques économiques qui sont lues par de nombreux spécialistes du monde entier ; les meilleurs d’entre les journalistes de cette spécialité veillent d’ailleurs à se faire comprendre par le public ordinaire, jusqu’à donner, en certains cas, les définitions qui peuvent manquer au non initié. Pourtant ils ne peuvent donner à chaque fois les bases de leur science, et puis il leur faut aussi ménager les susceptibilités de ceux qui peuvent être des clients de leur journal pour la publicité, et aussi celles du pouvoir politique…il est donc parfois un peu nécessaire de lire entre les lignes…par exemple qu’ entendre par « La formation du cabinet américain trébuche sur des déclarations fiscales hasardeuses » ? (février 2009)
        Il n’est pas sans intérêt de suivre l’évolution des investissements dans les médias : dans les démocraties, les médias constituent pour les financiers ou les entrepreneurs internationaux un facteur d’influence considérable sur les pouvoirs politiques ; il n’est pas  impossible qu’on ne puisse plus aujourd’hui se développer sur le plan économique mondial sans investir dans un secteur si sensible pour les politiciens et leurs partis ;  aussi des considérations politico -financières président nécessairement aux représentations de certains faits par les médias : ainsi les photos de la réunion du G20 en décembre 2008 présentent comme une heureuse colonie de vacances la réunion de nos élites mondiales à Londres, elles proclament à l’envie « Tout va très bien ! » pour justifier : « surtout pas de protectionnisme ! » ; ouvrez cette rubrique et celle du chômage et vous verrez ce qu’il en est : manifestations des Anglais pour que Total leur réserve les emplois en Angleterre (février 2009), le Congrès américain volant au secours de General Motor (décembre 2008), les Russes augmentant les droits de douanes de 5% à 400% (mai 2009)! Voilà de quoi faire réfléchir entre ce qui est proclamé et ce qui se fait : c’est une optique qu’il faut toujours avoir à l’esprit lorsqu’on lit la presse et surtout les discours politiques ; c’est d’ailleurs celle qui est à l’origine du « Traité de Sociologie » de Pareto et de la « Sociologie du communisme » de Jules Monnerot (première édition 1949 !). Photos et écrans peuvent se présenter comme « Le Portrait de Dorian Gray » inversé. Il faut s’habituer à penser qu’il pourrait bien ne rien y avoir derrière l’écran. 

Politique internationale
       La politique étrangère exige des connaissances, ne serait-ce qu’en géographie, mais en la suivant, on apprend la géographie humaine et la géopolitique qui permet d’aller au-delà du détail des faits et des jugements portés sur ceux qui les conduisent. Ainsi il n’est guère éclairant pour comprendre l’invasion de l’Abkhazie par l’armée russe de s’interroger sur d’éventuelles erreurs du Président de la Géorgie : mieux vaut savoir, ce qui n’a guère été souligné au moment même, que, lors de l’effondrement de l’empire soviétique, l’Ukraine a concédé la base navale de Sébastopol à l’armée russe jusqu’à 2017 : à défaut de renouvellement du contrat, la récente invasion permettrait à la flotte russe de ne pas être exclue de la mer Noire. Il n’est pas impossible aussi que l’extravagante affirmation des Présidents américains considérant la Turquie comme un pays européen ait le même arrière plan géostratégique… sauf à penser qu’ils croient sérieusement que les lycéennes puissent porter  le voile islamique lors des travaux pratiques de chimie ou des cours d’éducation physique et que le « crime d’honneur » soit inscrit dans la version européenne des droits de l’Homme ! (vir ou homo ?)  
       La presse nous a appris que le représentant russe à l’ONU a répondu aux accusations d’invasion en reprenant les termes mêmes du représentant américain qui avait défendu l’intervention des USA au Kosovo : il rappelait ainsi que la Russie n’était pas la première à avoir enfreint un accord sur le respect des limites frontalières décidé, entre autre, pour éviter les conflits territoriaux que risquait de déclencher la décolonisation : les actions politiques sont sous tendues de contextes historiques qui ne peuvent être expressément rappelées à chaque fois ; on les découvre, ou on les subodore, au hasard des lectures.

        C’est ainsi que les évènements politiques du proche et moyen Orient paraissent très confus, avec leur diversité religieuse et ethnique : ils témoignent de ce que peuvent vivre des peuples très divers éparpillés sur des territoires où ils n’ont pas réussi à constituer des Etats-nations. Le livre des époux Chabry (pseudonyme d’un couple iranien)  « Politique et minorités au proche Orient » (éditeur Maisonneuve et Larose) permet de comprendre la situation historique dans laquelle ils se trouvent. Ces diversités traduisent une volonté de survie d’entités ethniques morcelées sur des territoires divers : on est chiite, sunnite ou chrétien de naissance et non de choix individuel comme c’est le cas dans nos Etats européens depuis assez longtemps déjà : cela explique, par exemple, les étrangetés de la répartition des postes après les récentes élections libanaises (voir la presse du 8 juin 2009).

Le présent fait réfléchir sur l’Histoire
       Il est évident que certaines données manquent pour comprendre certaines informations importantes d’un bon journal. Mais lire la presse en s’interrogeant sur l’évolution – ou la répétition – des faits oblige à s’interroger de manière réaliste sur le monde contemporain et son avenir, notre avenir : on parle aujourd’hui de pirateries en Somalie, ce n’est pas une première historique ! bien plutôt c’est la colonisation qui a été une parenthèse. Les côtes méditerranéennes ont aussi largement hébergé des pirates : c’était déjà le cas dans l’Antiquité romaine et, plus près de nous, St Vincent de Paule s’occupait déjà de réunir des rançons pour racheter des chrétiens, c’est-à-dire des Européens, aux pirates ; prendre un pétrolier en otage est bien plus rentable ! Comme on le voit le métier ne s’est pas perdu ! La nécessité de se défendre non plus. Les allusions qu’on trouve aux pirates chez Molière ne paraissaient pas de la science fiction à ses contemporains. On a tort de voir le monde avec la sécurité assurée, depuis un certain temps seulement, dans le monde chrétien qui est historiquement le nôtre  et, ni dans l’Antiquité, ni au XVIIème siècle, la différence de niveau de vie qu’on allègue aujourd’hui n’était cause de ces procédés.

      La lecture de la presse oblige à réfléchir d’une manière plus réaliste qu’on ne le fait habituellement dans nos établissements scolaires ou dans la propagande politique. « Pas question de payer leur crise » pouvait-on lire comme slogan d’une liste électorale ; mais si, hélas ! vous la paierez, qui que vous soyez : autant le savoir et vivre les yeux ouverts.



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